Le Off : initiatives circonstancielles ou durables ?

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Cette année, les curieux des événements « en marge » des Rencontres de Bamako pouvaient être agréablement surpris de voir un Off bouger, timidement mais certainement plus et mieux que lors de l’édition précédente. Dans le programme papier de la semaine professionnelle, on pouvait voir en effet l’annonce d’une petite vingtaine de propositions résultant d’initiatives aussi bien locales qu’étrangères, privées qu’associatives, installées dans des lieux établis ou nouveaux à Bamako. Aperçu.

Absent lors de l’édition précédente, le Cinéma numérique ambulant (CNA) est revenu cette année pour investir trois cinémas de quartier, dont le Ciné Soudan, dans le centre de Bamako. En face, le Studio photo numérique ambulant ne désemplit pas et embellit la rue de portraits colorés de Bamakois, venus se faire photographier avec leur matériel de travail ou, en cette période de Tabaski, avec leur mouton. À la tombée du soir, un baffle posé à l’entrée du cinéma signale enbambara le commencement de la séance. D’un Buster Keaton aux images de Toussaint Dembélé (1), les enfants du quartier sont scotchés à l’écran, seuls les rires viennent ponctuer ces surprenants moments de silence. Une manière simple et efficace de créer des passerelles entrel’image photographique et cinématographique et de familiariser le public avec la salle de cinéma en rénovation.
Le BlonBa, le dynamique centre culturel d’Alioune Ifra Ndiaye, a mis son bel espace à disposition du collectif Diabugusso, le très attendu premier regroupement de photographes maliens, pour une exposition intitulée La ville en mouvement, placée sous le commissariat de Samuel Sidibé (2). C’est une première, pour laquelle les photographes ont choisi de travailler sur un thème qui leur est cher. On regrettera peut-être une impression de déjà-vu, mais on ne peut qu’encourager l’initiative et espérer que le collectif survivra au-delà de ces Rencontres.
Prolongeant cette dernière thématique, la Maison africaine de la photographie (MAP) a proposé une exposition, La Cité et nous, issue d’ateliers organisés dans le cadre de son programme de formation des photographes maliens. En se centrant sur le thème du paysage urbain, ces ateliers leur proposent l’exercice de regarder « hors du studio », et d’aborder la pratique de leur métier d’un autre point de vue, celui du quotidien et de ses liens avec les transformations urbaines. Parce que « la matière de cette évolution de notre société est un élément important du patrimoine national à tracer et conserver » (3). On remarquera l’effort de présentation des œuvres qui, en l’absence de véritables locaux pour la MAP, ont été proposées dans les couloirs de la Bibliothèque nationale, facilement accessibles donc.
« L’espace fort » de cet Off est sans doute la galerie Médina, un nouveau lieu encore en construction mais superbe et déjà rempli d’ambitions : pour l’instant « seulement » galerie d’art (on aurait aussi pu dire « seule » à Bamako), Lassana Igo Diarra, son fondateur, veut en faire une médiathèque, un centre de conférences et de spectacles, un lieu de stages et de workshops, et un lieu de résidences pour artistes… Un véritable centre culturel, donc, volontairement installé en plein centre-ville et dans un quartier populaire (Médina Coura) – car « c’est avant tout la proximité des infrastructures » nous dit Igo Diarra « qui fonde la possibilité d’un accès et d’une véritable sensibilisation aux questions culturelles. L’espace se veut donc ouvert sur la rue et le quartier, afin de transformer le boulevard du Peuple en boulevard de la culture ! ». D’ailleurs, l’exposition présentée en Off de ces Rencontres, Témoin/Witness (4), se prolonge sur le boulevard avec des reproductions grand format des photographies présentées à l’intérieur. Questionnant les photographes sur leur rapport aux contextes urbains et à leurs évolutions, à l’histoire et à la mémoire collective, l’exposition se prolongera également dans le temps, au travers de débats et de projections en extérieur qui réfléchiront, avec les habitants du quartier, sur cette notion de « témoin ». Remarquons aussi que l’initiateur de ce « space-in-progress » est par ailleurs secrétaire général du bureau ARTerial-Mali et cofondateur du réseau Kya, nouvel espace de réflexion fédérant les acteurs et opérateurs culturels du Mali. Bref, un espace fondé sur une logique d’ouverture et de coopération, qui n’était pas sans manquer dans la capitale malienne.

Le Centre de formation en photographie de Bamako (le CFP) poursuit aussi « son » Off (5) : projections dans la rue, concerts live, studio photo instantané (cette fois installé plus à long terme dans les locaux du centre mais ouvert sur la rue) et exposition de photographies du projet Smile. Un autre regard sur le Mali. Ce dernier à replacer dans le cadre de son programme d’un enseignement de la « photographie conceptuelle commerciale » : l’idée est ici de présenter (et de proposer à la vente via des banques d’images) un autre visage de l’Afrique que celui des « larmes et du sang », celui de la joie – point commun, nous dit le texte de présentation, des aspects de la vie sociale explorés par les photographes (la famille, l’amitié, l’éducation, le travail, le sport, etc.). Si le renversement est sans doute un peu trop facile, d’autant plus lorsqu’on sait qu’il s’agit de sujets « mis en scène », on appréciera néanmoins le travail du centre pour faire rentrer ses élèves sur un (certain) marché. Mais on pourra aussi se demander dans quelle mesure il ne les freine pas à en intégrer un autre…
À l’ambassade du Burkina Faso, une exposition autour de l’Indépendance montre les résultats d’un atelier organisé par l’école de photographie bruxelloise Contraste et le Centre de photographie de Ouagadougou (CPO). Les élèves de ce dernier, accompagnés par Warren Sare, sont venus avec la « Caravane de l’image », pour former leur regard et nourrir leur réflexion. « Coup de moteur », ce voyage devrait impulser les élèves à prolonger le travail dans le cadre du CPO,en espérant signer présent aux prochaines Rencontres.
À l’espace Sackoba, « café artistique » mis sur pieds par Patrick Ertel en collaboration avec Ablo N’Diaye, quatre photographes (6) témoignent de l’évolution du village de Lassa, en bordure de la capitale malienne, en pleine expansion. Loin des ambiances parfois guindées de la biennale, on boit ici le thé sous les manguiers et on discute photo, celle du moins que cherche à promouvoir Patrick : une photographie « proche des gens », qui les concerne et qui leur raconte leur histoire ou leur cadre de vie. L’exposition Entre brousse et banlieue, le village de Lassa s’est d’ailleurs installée après à Lassa même, sur les murs de la maison du dougoutigui (chef de village).
Enfin, la deuxième édition du Festival africain d’images virtuelles artistiques (FAIVA), proposé par le centre Soleil d’Afrique, s’est inaugurée en musique avec le groupe Bwazan. Fidèle à sa volonté d’engager un dialogue entre le public local, l’art contemporain et son usage des nouveaux médias, l’événement propose des concerts et des projections sur les monuments mêmes de l’Obélisque et de la Tour d’Afrique, au beau milieu de carrefours donc. On se demandera simplement dans quelle mesure le « message passe », avec un discours d’inauguration somme toute assez laconique (et un représentant du ministre de la Culture qui ne dira rien d’autre que « tout a déjà été dit »), un programme mystérieux et des projections d’images sans légendes ni explications. Misons sur les tables rondes autour des NTIC et les ateliers multimédias prévus au programme des deux semaines du festival pour donner un peu plus de corps au projet.

Si cet aperçu du Off met en évidence une volonté manifeste de participer au « moment biennale« , reste à interroger – et à observer – ce qu’adviendront ces initiatives et les structures qui les portenttout au long de la problématique période inter-biennale. Espérons qu’elles signent ici le démarrage d’un travail de fond où l’esprit de fédération, de recherche et de créativité se substituera à celui, trop étroit, de rancœur et de chasse gardée, qu’on sait de trop gouverner l’univers de la photographie au Mali (7). Espérons en somme que le slogan « Pour un monde durable » saura se décrocher de son statut circonstanciel (la thématique) et inspirer le milieu au service de la pratique artistique et de ses publics…

1- Ancien élève et chargé de cours au Conservatoire des arts et métiers multimédias.
2- Directeur du Musée national du Mali et délégué général des encontres de Bamako.
3- Texte de présentation de l’exposition La Cité et nous, par Chab Touré.
4- Présentée par le Goethe-Institut et issue du projet Photographers’ Portfolio Meeting. Photographies de Monique Pelser, Sammy Baloji, Michael Tsegaye, Abraham Oghobase, Sabelo Mlangeni et Calvin Dondo.
5- L’événement s’intitule, comme lors de l’édition précédente, Le Off du CFP.
6- Aly Barro, Emmanuel Daou, Patrick Ertel et Yacouba Sangaré.
7- Voir « L’univers de la photographie à Bamako : les bosseurs, les torpilleurs et les autres », Siddick S. Minga, Le Challenger, 1er novembre 2011, http://www.maliweb.net/news/artculture/2011/11/01/article,33445.html
Une version quasi identique de ce texte (si ce n’est pour son ouverture) est également publiée sur Africultures sous le titre « Bamako : toujours capitale africaine de la photographie », Siddick Minga.
///Article N° : 10816

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