Maryse Condé se livre sans fards au club Read

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La grande dame de la littérature, Maryse Condé, a rencontré les aficionados du jeune club de lecture afro, READ, dimanche 30 septembre 2012 à Paris. Après une heure et demie d’échanges, la sage qui a vécu mille et une vies a accepté d’être la marraine de cette assemblée, non sans insister sur la nécessité de ne pas se cantonner aux écrivains « afro ». Rencontre.

Dans le décor de bois et de plantes du Comptoir Général, sur les quais de Jemmapes (Paris Xe), par une après-midi ensoleillée, Maryse Condé s’installe face à un parvis de regards tout autant lumineux, admiratifs, qu’intimidés. La démarche saccadée en raison de problèmes de santé, la vieille dame garde une allure élégante, charismatique. Une quarantaine de personnes attendaient cette grande femme de la littérature depuis une petite heure. En son absence, le public, dont la majorité avait lu en amont La Vie sans fards, grand succès de cette rentrée littéraire avait échangé ses impressions autour de la maîtresse de cérémonie, [Laurie Pezeron]. La jeune femme qui préside le club de lecture afro READ ! rappelle en introduction, « ce n’est pas un club de Noirs pour les Noirs, même si on est quand même beaucoup de Noirs aujourd’hui ». Ce à quoi Maryse Condé, en fin de séance, ne manquera pas d’interpeller : « qu’est ce que ça veut dire au juste afro pour vous ? Pourquoi vous cantonner aux auteurs afro et non pas ouvrir aux Coréens, aux Chinois ou que sais-je encore ? ». Laurie, mais aussi Maboula Soumahoro, insiste sur la volonté de « faire découvrir une littérature trop peu connue à l’heure actuelle » et avoue qu’ « afro renvoie à un imaginaire compréhensible même si personne ne peut définir clairement qui il concerne ; les auteurs africains, la diaspora africaine, les immigrés africains… ».
Maryse Condé connaît bien l’Afrique. La Vie sans fards est dédié à ce continent qu’elle a arpenté dans sa vie de jeune femme puis de mère. Un continent rêvé, dont elle dit, en reprenant les mots de Proust en avant-propos : « Dire que j’ai gâché des années de ma vie, que j’ai voulu mourir, que j’ai eu mon plus grand amour pour une femme qui ne me plaisait pas, qui n’était pas mon genre ». Un amour de l’Afrique qui interpelle nombre d’ « Afrodescendants » présents dans la salle, à l’instar de cette jeune mère qui se présente comme « Brésilienne avec des origines africaines. J’ai eu ma crise de la vingtaine. Comme vous, je suis partie à la découverte de l’Afrique et je me suis rendu compte que ce n’était pas chez moi ». Si crise de la vingtaine il y a eu chez Maryse Condé, c’est avant tout pour un homme que ses pas l’ont mené en Afrique, à la surprise semble-t-il de Georges, septuagénaire, habitué des sessions Read, « mais pourquoi avoir quitté le confort d’un lycée français, promise à un bel avenir que vous étiez ? ». Et Maryse Condé de répondre, d’un air mi-exaspéré, mi-moqueur : « Cette question m’étonne de la part d’un homme avec des cheveux blancs qui connaît bien la vie. Ce qui m’est arrivé, c’est une histoire d’une banalité écœurante : c’est l’aventure de l’amour. On ne dit pas assez comment l’amour peut détruire. Une jeune femme peut avoir des milliards de rêves qui peuvent être anéantis et détruits par le simple fait de l’amour ». L’amour pour des hommes qui n’en auront que trop peu pour cette jeune Guadeloupéenne, mère-fille d’un petit Denis, qui restera « le problème » de la famille. Né d’un père haïtien qui n’aime pas sa mère, il rappela sans cesse à celle-ci par sa simple existence une douleur qui ne cicatrisera jamais. Encore aujourd’hui. À l’âge de 75 ans et alors que Denis est mort depuis cinq ans, elle cache à peine son émotion aux lecteurs venus pour l’écouter : « Denis est sûrement l’enfant que j’ai le plus aimé mais il représentait tellement de souffrances. Et puis après, adulte, il m’a annoncé qu’il était homosexuel. C’est très dur à accepter pour une mère, comme moi, qui n’a qu’un seul fils. Nous nous sommes rapprochés et compris quand il était malade du sida ». Les mots sont durs. La femme aussi. Elle se dévoile avec une âpreté propre aux personnes qui ont tant vécu, qu’elles n’ont plus peur.
« Vivre ou écrire, il faut choisir », répète-t-elle avec lourdeur comme une vérité assénée, en reprenant les mots de Sartre au début de son ouvrage. Celle qui a commencé à écrire avec Heremakhonon, explique, en regardant avec complicité son mari anglais tout proche, « on ne peut écrire que lorsqu’on n’a plus peur, qu’on est libéré de toute préoccupation matérielle. La vie ne m’est devenue vivable qu’à 42 ans. Avant je souffrais trop. » Dans La Vie sans fards, elle retrace sans ambages ni fioritures, ses allers et venues sur un continent qui ne l’accepte pas : la Côte d’Ivoire, où naît sa première fille, puis la Guinée, où vit son premier mari dont elle gardera toujours le nom, Condé. De Conakry, elle dit que c’est la ville qui « demeure le plus chère à [son]cœur. Elle a été [sa]véritable porte d’entrée en Afrique. [Elle y a] compris le sens du mot « sous-développement ». [Elle] a été témoin de l’arrogance des nantis et du dénuement des faibles ».
Et puis tout le long du livre, se dessine le processus de construction du mouvement de la Négritude, des auteurs qu’elle voit devenir les écrivains à succès et politiques, de Césaire à Frantz Fanon. Elle préfère le premier au deuxième avant de devenir une véritable « fanonienne », vouant une admiration « presque excessive » selon ses mots, à l’œuvre du psychiatre martiniquais puis écrivain. C’est avec lui et son expérience de terrain qu’elle questionne à son tour sur la question de l’identité et des rapports de force. « La couleur est-elle donc un vernis invisible ? » s’interroge-t-elle dans La vie sans fards, quand elle et ses enfants subissent, dans différents pays africains de résidence, les railleries de leur entourage, malgré les années à leurs côtés, n’étant jamais considéré comme des leurs. Face à son public elle explicite : « N’ai-je pas trop rêvé l’Afrique sans être capable de la voir telle qu’elle est ? Peut-être. Le reproche que j’ai à lui faire c’est en tout cas qu’elle ne m’a jamais accepté telle que j’étais. Elle s’est toujours attachée à des particularismes apparents (la langue, les vêtements, la nourriture) sans regarder mon cœur. Or je ne crois pas aux identités collectives mais à l’identité individuelle. Je ne suis pas une entité par rapport à quelque chose d’autres mais une addition d’influences ».
Finalement à celle qui lui reprochait un style « trop simple et peu travaillé par rapport à ses précédents ouvrages », Maryse Condé rétorque « l’histoire est tellement complexe et douloureuse qu’elle n’a pas besoin de style littéraire ». A posteriori, elle n’a pourtant aucun regret ni amertume ; « Dans la vie le désordre est plus enrichissant que l’exemplarité et la linéarité. Les individus naissent dans le chaos. »
Une rencontre littéraire tout autant qu’une leçon de vie.

///Article N° : 11067

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Les images de l'article
© JC Lattès
Maryse Condé discutant au club de lecture Read à propos de La Vie sans fards © Anne Bocandé





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