ECHOES (from Indian Ocean)

De Malala Andrialavidrazana

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Que sait-on au juste de cet espace géographique que l’on nomme Océan Indien ? Quels liens y a-t-il entre les différents pays qui s’inscrivent dans ce vaste territoire de 75000 Kilomètres carrés, lequel s’étend de l’est du continent africain jusqu’en Australie, et qui est délimité par l’Asie au nord ? Peut-être parce que trop immense pour être appréhendé, il demeure insaisissable, en réalité ? C’est en partant de ce constat, et animée par la question de l’existence ou non de points communs entre les différents lieux de cette région, que la photographe, Malala Andrialavidrazana, a construit son projet Echoes from Indian Ocean.

« Mon intention était effectivement d’évoquer ce territoire de l’Océan Indien, non pas comme une sous-région comme on a l’habitude de le nommer en géopolitique, mais comme une seule et même entité »(1), explique la photographe Malala Andrialavidrazana. Dans un livre bilingue (français et anglais), paru en novembre 2013, elle présente une série constituée de 74 photographies couleurs. Sous-jacent à son initiative, il y avait également le souhait de tordre le cou à un certain nombre d’idées reçues concernant ce territoire. Peut-être parce que nous n’avons qu’une perception trop floue de ce dernier, nous avons vite fait de ne nous raccrocher à des images simplistes teintées d’exotisme qui ne disent rien de la complexité de cette région.
« Dans les brochures touristiques qui s’adressent à la classe de consommateurs populaires occidentaux,souligne la photographe, (2)ce territoire est réduit à quelques clichés bateaux, des îles paradisiaques où il fait bon vivre au milieu de l’océan. Tandis que les médias n’en rapportent que les catastrophes et les désastres qui touchent leurs sociétés. Au final, les regards étrangers ne retiennent qu’une chose : « qu’est-ce que c’est beau, mais qu’est-ce que c’est pauvre ».
Intérieurs, Océan Indien
L’artiste a donc patiemment noué des échanges avec les protagonistes de ces images afin qu’ils lui ouvrent les portes de leurs demeures. Son objectif étant de nous offrir un regard neuf sur le sujet, tenter à sa manière avec sa sensibilité, de nous proposer une autre lecture possible de ce monde, mettre en exergue la singularité de celui-ci sans pour autant omettre de nous signifier son inscription dans le mouvement plus global de la mondialisation. Pour ce faire – dans cette volonté de se rapprocher d’une certaine vérité – de Antananarivo (Madagascar), en passant par Mumbai (Inde) à Durban (Afrique du Sud) puis à l’île de la Réunion, Malala Andrialavidraza s’est attachée à réaliser des prises de vues des intérieurs des habitants de ces lieux. Il en résulte une approche à la fois radicale et originale qui, d’un premier abord, peut surprendre mais très rapidement s’impose par la douceur de sa pertinence.
En appréhendant son sujet sous cette angle, la photographe s’épargne, et le lecteur avec, de reproduire des images maintes fois vues, et propose, à sa façon, de donner la parole à ceux qui vivent là. Aussi, plutôt que de réaliser des portraits au sens classique du terme ou de s’attarder sur les paysages extérieurs, elle a cherché des réponses à ses interrogations via les intérieurs des personnes rencontrées. Que disent ces lieux de vie, que racontent-ils de ceux qui y résident ? Au final, c’est bien des portraits que l’artiste esquisse mais au travers de paysages intérieurs (comme elle aime à le préciser) dans lesquels la présence humaine se devine plus qu’elle ne s’impose. Libre ensuite au regardeur de chercher ou non à travers ces vues les réponses que celles-ci lui suggèrent.
Atmosphère
Les rares figures humaines qui ponctuent l’ouvrage, semblent engagées dans un jeu de cache-cache avec le lecteur. Photographiées de dos, à contre-jour ou encore morcelées, elles se font discrètes laissant place au cadre dans lequel elles évoluent. Seule l’image de ce couple fumant une cigarette sur le bord du lit devant une fenêtre – d’où filtre la lumière du soleil – échappe à la règle. « (…) Il était important pour moi, dit l’artiste, de rencontrer les habitants au plus proches de leurs quotidiens, en particulier la classe moyenne de travailleurs qui est généralement silencieuse et discrète (…) je cherchais à trouver des aspects de leurs personnalités, des choses qui racontent leurs vies et leurs histoires, que ce soit dans un cadre intime restreint, ou en relation avec les sociétés qui les entourent plus largement. J’ai pu noter que les gens ne sont pas très bavards d’une manière générale. Du moins, on ne raconte pas sa vie spontanément à quelqu’un que l’on ne connaît pas. (…) Selon les rencontres, il arrivait parfois que les corps parlaient davantage que le décor ou les objets entourant la personne et vice versa. Le fait que certains corps soient morcelés résulte de ces échanges. »(3) Cette façon de faire laisse deviner le respect que l’artiste témoigne à l’égard des personnes qui ont bien accepté de jouer le jeu. On avance à pas feutrés dans ces demeures familières par certains aspects mais néanmoins étrangères. Toutes les photographies ont été réalisées à la lumière naturelle. C’est cette dernière qui instaure l’atmosphère générale du livre et donne le rythme de la lecture. On songe alors aux impressions que l’on a pu expérimenter au travers de la photographie des films du cinéaste Wong Kar Wai avant son arrivée à Hollywood, à la période de « Nos années sauvages ». Au bout du compte, ces espaces intimes nous livrent bien plus d’informations qu’on ne pourrait le soupçonner au premier coup d’œil.
L’envers du décor
Le regard de la photographe s’est surtout attardé sur les objets du quotidien, des bibelots que l’on retrouve dans ces intérieurs. Natures mortes involontaires, composées de chaussures, de vieux livres, de cassettes audio, de vinyle ou autres. Il émane de l’ensemble un charme, une poésie, un sentiment de nostalgie pour des instants que nous n’avons pas vécus. On apprécie l’importance soudaine que prennent certains objets, certains détails. À charge à ces éléments situés dans les diverses pièces de la maison (cuisine, salon, chambre à couchée, etc.) de nous en dire plus sur la personnalité de leur propriétaire. Des portraits de famille ou de couple posés sur un meuble du séjour ou accroché au mur parlent des liens qui unissent ceux qui habitent ces lieux. Au travers de certains aspects de ces espaces intimes, on décèle la condition sociale des occupants, on devine leurs professions, leurs pratiques cultuelles, et leurs loisirs.
Certaines photographies non dénuées d’humour disent le télescopage culturel qu’induit la mondialisation. Des clins d’œil, des mises en abyme ou l’image renvoie à l’image, font sourires ou réfléchir. Il en est ainsi de cette photographie où l’on constate que, dans une pièce, sans doute une cuisine, aussi bien la viande, que le vélo ou encore la guitare, tout y est suspendu. C’est du temps qui s’écoule et dont on prend la mesure dans ces intérieurs photographiés à une heure que l’on suppose propice à la sieste ou tout au moins à la lenteur. Et la photographe de préciser : « Chacun de ces lieux a connu une longue période de domination occidentale. Cependant, qu’ils soient qualifiés de métis, cosmopolites, arc-en-ciel ou multiethniques, les mets courants qui subsistent dans toutes les assiettes sont les samoussas et curry. Les épices parfumant les intérieurs gardent la même intensité d’un point à un autre de l’Océan. Les lumières tombent de la même manière sur les murs teintés des mêmes couleurs. Et les pudeurs y sont forgées sur les mêmes respects traditionnels. » C’est dans ces correspondances, dans ces échos que l’artiste tisse des liens entre les différents contextes ou ses pas l’ont conduit dans le cadre de ce projet. Dans le livre, les images ne sont pas légendées, ni contextualisées, c’est plutôt le principe de résonance qui découle des différentes images qui en guide la succession. Seul un œil averti pourrait localiser les scènes. Les textes qui accompagnent les photographies apportent un éclairage sur la démarche de l’artiste et mettent en exergue des éléments à côtés desquels un lecteur trop pressé pourrait bien passer. Et quand enfin on demande à Malala ce qu’elle a retenu au final de ce projet, elle répond tout simplement : « Quand les spectateurs regardent l’ensemble des images, il me semble qu’ils suscitent pas mal de commentaires sur l’altérité, les idées reçues, la représentation de l’autre, etc. C’est justement là où je voulais en venir… Ce projet n’est pas une fin en soi, mais une manière de s’ouvrir à d’autres choses, d’autres populations, d’autres territoires… » Une réponse qui nous dit l’importance que revêt la question de l’altérité dans sa démarche et sonne, dans le même temps, comme une invitation à la suivre dans ses futures pérégrinations. Nous ne manquerons pas d’y répondre favorablement.

(1)Cité par Julie Crenn in Echoes from Indian Ocean, éditions Kehrer, 2013, p. 116
(2)Échange avec l’artiste, le 9 décembre 2013
(3) Idem
(4)Extrait d’un échange avec l’artiste en juin 2013, cité par Julie Crenn inEchoes from Indian Ocean, éditions Kehrer, 2013, p. 116
MALALA ANDRIALAVIDRAZANA, Livre de photographies par Malala Andrialavidrazana, aux éditions Kehrer, Berlin, 2013
(Textes de Joel Andrianomearisoa, Julie Crenn, Nathalie Gonthier, Peter McKenzie, Didier Schaub)///Article N° : 12003

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