Négroscopie urbaine ou l’urbanité organique de Jean-Marc Hunt

Entretien de Jessica Oublié avec Jean-Marc Hunt

Limoges, 4 octobre 2007
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Né à Strasbourg en 1975, Jean Marc Hunt vit désormais en Guadeloupe, pays d’origine de son père. Plasticien et sculpteur autodidacte, il construit une œuvre en prise avec l’actualité questionnant, entre autres, les notions d’identité et d’urbanité en lien avec la discrimination et l’exclusion.

Vous êtes actuellement en résidence aux Francophonies en Limousin. Vous n’avez jamais eu d’exposition personnelle en France. Quel est votre parcours ?
J’ai échappé à cette « martothérapie » qu’infligent les écoles classiques en refusant une formation institutionnelle, donc je suis très peu connu en France malgré une participation à quelques expositions collectives. Mais mon travail s’expose très bien en Guadeloupe, en Martinique, en Suisse, au Canada, en Allemagne, en Hollande et à New York. J’ai également été contacté pour la Nuit Blanche 2 007 mais faute de temps, je n’ai pas pu y participer. Mon vivier d’influences se situe dans la cité. Nous y vivions tous en autarcie, ce qui régulièrement faisait de nous de simples faits divers. Alors pour exprimer mes sentiments, se sont rapidement présentés à moi, le hip-hop et le rap. Puis sont venus le graff et le tag. Mes messages étaient mal compris en dépit d’un travail de recherche sur leur fond et leur forme. Aujourd’hui, c’est toute cette analyse que je livre avec la « Négroscopie urbaine » tout en conservant cette esthétique développée par le biais des arts de rues.
Votre exposition s’intitule « Négroscopie urbaine ». Quels sont les liens que vous entretenez avec les penseurs de la négritude ?
Ce travail est né d’une réflexion sur le prolongement de la pensée d’Aimé Césaire, Léopold Sédar Senghor et Léon Gontran Damas. Tous portaient en eux cette nostalgie de la culture africaine. J’ai fait le bilan de cette pensée et ne m’y retrouve pas, c’est pourquoi, il me semblait capital de l’actualiser. Je ne fais pas le procès de leurs apports, mais je me nourris d’eux pour revendiquer mon individualité.
De quoi se constitue-t-elle ?
Dans mes installations, Jeune en meute (2 007), Contorsion vomissante (2 007) Cul-de-Jatte Siamois (2 007), l’urbanité fait écho aux talons aiguilles, aux jeux vidéos, aux casques de chantier public, aux émeutes. Cette urbanité contemporaine, en dehors d’être la mienne, est liée à une mode régulée par des codes. Elle a une place incontournable voire décisive dans la société. D’une mère réunionnaise et d’un père guadeloupéen, je suis né dans une cité de Strasbourg, par conséquent mes codes sont faussés par rapport à mes origines. Je pointe du doigt cette urbanité pour mettre en évidence le négropolitain que je suis, c’est-à-dire, né sur le sol français.
D’où les influences du graff dans votre peinture ?
Oui, mais pas seulement. L’architecture m’inspire. On dit de la ville et du quartier qu’ils vivent par les gens qui s’y trouvent. Généralement, on parle d’artère et de poumon de la cité. L’urbaniste retraduit ces composantes médicales de façon architecturales. Dans mes peintures, elles s’élaborent de façon esthétique. Mes bâtiments vivent. Mes personnages sont quant à eux liés au béton, à la rue et par conséquent à un environnement cosmopolite.
En quelque sorte vous dressez une ethnographie des comportements, mode de vie dans la cité ?
Oui, car la cité a créé une expression avec ses codes et son langage. Elle a envahi le marché du disque et influence même les jeunes qui n’y ont pas vécu. Aujourd’hui, la cité s’éveille comme quelque chose qui retentit et fait du bruit. Les peintures sur les visages de mes personnages sont les traces laissées par la cité. Personne ne peut en sortir indemne. Le négropolitain (2 007) a les yeux injectés de sang et restera marqué par ce qu’il a vu et par ce qu’il a vécu. Il est ce noir haïtien, guadeloupéen, africain (…) dont l’image s’est vue façonnée par ces immenses blocs de béton. Le 30-40 ans (2 007) est celui qui a quitté la cité et dans lequel elle s’est totalement imprégnée. C’est pourquoi, elle lui sort par le cou. Cadastre (2 007) est l’architecture d’un urbanisme particulier. Tout comme le citadin fait partie du ciment de la banlieue, le cadastre fait partie d’une anatomie. En d’autres termes, pour comprendre la banlieue, il faut ouvrir chaque personnage et en extraire son essence. Même en procédant actuellement à la destruction des bâtiments, il est impossible d’enlever ce qu’elle a greffé en nous. En définitive, on n’oublie pas d’où l’on vient.
La stratification et l’horizontalité de votre peinture sont-elles des métaphores de la barre HLM ?
Le HLM est une construction qui fait partie de moi. La cité était mon repère, mon fief, mon QG, le lieu où tout devait démarrer. Dans la cité, on évolue par rapport aux bâtiments, aux lampadaires, aux boutiques et aux ruelles. Je vis aujourd’hui en Guadeloupe et je me rends compte que la cité est devenue ma propre composante. Elle agit comme un paysage urbain qui vit en moi et en tous ceux qui ont vécu cette expérience. C’est en la quittant que j’ai moi-même fait l’expérience de cette urbanité organique me liant à ces barres, à ces hommes et à ces codes, de façon plus intime que géographique. Voir la cité, c’est finalement accepter de faire le tour du monde dans un immeuble au rythme des gens qui y vivent. C’est ce qui m’anime encore aujourd’hui.
Votre œuvre la « SarkoKarsher » est-elle une réaction directe de votre urbanité blessée par les propos de Sarkozy lors émeutes de novembre 2005 ?
Effectivement, je ne suis pas resté insensible aux élucubrations de Sarkozy sur les racailles de banlieue. Je me suis senti directement visé par ces propos-là. Je n’avais pas envie d’être cette racaille. Je ne dis pas qu’elle n’existe pas, mais ce qui m’importe ce sont ces gens qui comme moi travaillent et prouvent des choses. J’aurais pu brûler une voiture à mon tour mais je voulais parvenir à quelque chose de positif. Cette rage s’est donc matérialisée en une sculpture qui est une conjonction de l’histoire et de nos identités respectives. Sur le haut de la sculpture, sont plantées les têtes d’hommes de couleur rouge, bleu, jaune, noire. Ce sont d’ailleurs les seules couleurs qui composent ma palette. D’une part pour identifier la France et d’autre part pour caractériser ces personnes venues de pays chauds qui composent la diversité de notre société. L’accouchement que représente le bas de la sculpture est la transformation de ces hommes une fois passé dans le Sarko-phage. C’est une machine d’étiquetage et de traçabilité du peuple français qui permettrait de tous nous identifier et de nous rassembler dans un même carcan. C’est une machine à homogénéisation de l’identité devenue unique.
Le designer Jorge Rovelas vous compare à un nègre marron. Que cela évoque t-il en vous ?
Lorsque que je suis arrivé en Guadeloupe, je n’ai pas eu peur de récupérer les éléments, les codes, les traditions. C’était une tentative de me conformer tout en restant l’homme que j’étais, c’est-à-dire en quête d’origine. La récupération est un véritable mode de fonctionnement dans la cité. Cela me paraissait normal. La comparaison vient certainement de ce qu’il y a de fugitif et de rebelle en moi, d’insatiable et de respectueux des traditions. J’aime les objets chargés d’une histoire lointaine ou proche. Je ne les cherche pas, ils viennent à moi. Mon urbanité s’illustre avant tout par l’instinct. L’objet dans sa présence m’apparaît de façon immédiate et subite. Je le défais de son histoire matérielle pour en faire une histoire en rapport avec le monde que je traduis, lié par l’esthétique et la politique. L’engagement politique est pour moi nécessaire, voire vital. C’est sur une politique sociale que la France s’est bâtie : déportation, traite, esclavage etc. Je suis engagé politiquement mais je ne fais pas de politique ! Avant tout, je fais de l’art. Que mon œuvre soit engagée dans la politique c’est tout à fait légitime.

///Article N° : 6972

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© Patrick Fabre
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Jean-Marc Hunt © Patrick Fabre





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