Rachel Amah Boah et Hien Macline sont femmes, ivoiriennes et photographes. La première vit en France et retourne souvent en Afrique, à la rencontre des gens. La deuxième vit et travaille en Côte d’Ivoire. Ses images commencent à être vues hors des frontières de son pays.

Rachel Amah Boah
 » J’aime bien montrer aux autres ce qu’ils ne voient plus « 
Un visage marqué, un regard noir, une attitude, un sourire. Derrière les photographies de la Franco-ivoirienne Amah Rachel Boah se cache un discours pertinent, qui se lit sur l’humain. À travers le portrait, elle campe son décor.  » Je capte des instants. J’essaie de tirer un maximum d’émotions dans les images que je fais. Je ne demande pas aux gens de poser, je les photographie sur le vif.  » Des images qui apostrophent, interpellent, interrogent. Images urbaines, vivantes, parfois douces, parfois violentes, qui traduisent la réalité, sa réalité. Elle définit son environnement, entre deux mondes.  » Je suis métisse, je suis née en France, j’ai grandi à Abidjan et je suis revenue en France à l’âge de 15 ans. J’ai eu beaucoup de coupures dans ma vie. J’ai remarqué que des deux côtés, africain et européen, on a des a priori. Et je veux me servir de mon métissage pour créer un pont entre les deux cultures.  » Elle rencontre la photographie au hasard d’une soirée parisienne, en 1999 et trouve son équilibre.  » Lorsque je fais une photo, il y a 50 % des autres et 50 % de moi. Une photo, c’est la vision que tu as des autres, ce qu’ils te donnent.  »
Parce qu’elle ne veut plus que les Africains considèrent l’Europe comme un eldorado, elle leur montre des images inhabituelles.  » En Europe, il n’y a plus d’humanité. Les gens sont comme des robots, ils ne prêtent plus attention aux autres, et c’est ce côté que j’ai envie de montrer aux gens, en Afrique.  » L’Afrique, un continent où les images ne sont pas que de guerre, de famine, de morts, de tristesse ou de violence.  » Lorsque je suis arrivée à Abidjan en mars 2000, je voulais photographier le côté chaleureux, les sourires, la peau surtout. En Afrique, les femmes sont très belles et sensuelles. Je voulais montrer ce côté agréable, aimable et accueillant.  » Un discours réaliste, en phase avec les portraits, noir et blanc, où l’artiste alterne entre des plans parfois serrés, qui traduisent l’émotion et le vécu, et des plans larges, où le mouvement met en exergue les formes, les lignes et l’espace. Rachel reconnaît être parfois dominée par l’émotion.  » Lorsque je vois une image qui me plaît, j’y vais trop vite, je ne me laisse pas le temps de faire la mise au point. Je suis assez impulsive mais avec le temps, les choses vont s’arranger.  »
La photographie est aussi un moyen d’aborder les gens. Un prétexte pour la photographe.  » Je fais d’abord mon image, ce qui me permet de discuter avec eux. Lorsque je me balade, je suis à l’affût. Je sens les ambiances. Il peut y avoir un cadre, comme dans un bar, des personnes, qui esthétiquement plaisent. Il suffit juste d’attendre le geste qui correspond à ce qu’on recherche. Et parfois, c’est magique. À Abidjan, j’ai rencontré des gens assez contents d’être pris en photo, qui voulaient carrément que j’attende qu’ils aillent se changer, qu’ils posent ou que je revienne un autre jour, quand ils seront prêts. Mais je travaille sur le vif.  » Pourtant, ça ne se passe pas toujours bien, à cause des troubles en Côte d’Ivoire.  » Des journalistes ont raconté des choses qui n’ont pas plu aux Ivoiriens.  »
 » Les photographes africains d’aujourd’hui sont frais « 
À Abidjan, Rachel Amah côtoie d’autres photographes lors des résidences.  » J’ai rencontré Hien Macline, j’aime beaucoup son travail sur le mouvement, le flou, les silhouettes. J’ai aussi rencontré Sevi Hervé Barnus, nous avons participé à une résidence. Son travail m’a rassuré par rapport à ce qu’on nous montre de la photographie africaine en Europe, c’est-à-dire du Malick Sidibé, Seydou Keïta, qui font figure d’institution. Les photographes africains d’aujourd’hui sont frais.  » Ils ont effectivement le mérite de travailler dans les pires conditions et de faire quand même de fortes images.  » Parce qu’ils n’ont pas de moyens, ils sont un peu plus perfectionnistes.  »
Après avoir exposé des images de la Gay Pride dans une librairie gay pour la première fois en 1998, elle participe aux Rencontres du Sud à Abidjan en avril 2002. Pour vivre de la photo,  » connaître le milieu et apprendre « , elle assiste d’autres photographes.
Hien Macline
 » Des images pour fixer la mémoire et faire passer l’information « 
Photographier ne signifie pas uniquement faire des images. Pour Hien Macline,  » il s’agit d’une forme d’écriture, d’un langage à part entière « , un moyen de transmettre une information. Lorsqu’elle choisit un thème, elle s’en imprègne et intègre l’environnement. Elle a la particularité d’entrer dans la peau de ceux qu’elle photographie.  » J’ai souvent besoin de vivre un moment dans l’environnement où je travaille pour mieux comprendre la vie des autres.  » Des images réfléchies, des cadrages qui laissent place à l’imagination. L’artiste fixe le temps.
 » On n’épuise jamais un sujet ou un thème « 
Entre 1996 et 1998, Hien Macline suit une formation à l’Institut national supérieur des arts actions culturelles en section photo à Abidjan. Ses premiers sujets portent sur la société mais surtout sur les conditions de la femme et de l’enfant. Elle travaille encore aujourd’hui sur les mêmes thèmes.  » Je n’ai pas encore de travail abouti, je suis toujours en quête de sensations, on n’épuise jamais un sujet ou un thème, il y a toujours un message à faire passer, une histoire à raconter.  » Pour preuve, elle poursuit ses recherches sur l’habitat lobi, le  » Soukala « . Comment interpréter cette image où on aperçoit la silhouette d’un enfant, le regard perdu vers l’infini, assis sur le pas de la porte d’une case lobi ?  » Une scène de la vie quotidienne qui paraît banale. Tout dépend de la façon dont on la saisit.  » Le contre-jour relevé par un léger flou marque l’innocence et le mystère.  » C’est ce que je ressens que j’exprime, le flou amène à se poser des questions et à attirer l’attention.  »
Ses sujets se déclinent en noir et blanc.  » J’ai du mal à imaginer mes « instants définitifs » en couleur, insiste-t-elle. Les contre-jours, le jeu des ombres et lumières, toutes ces raisons m’amènent à préférer le noir et blanc « . L’artiste, qui développe et tire elle-même ses images, rajoute une touche un peu plus personnelle à son travail.
Hien Macline aurait pu s’exiler, elle a choisi de vivre et de travailler en Côte d’Ivoire. Malgré le talent, le soleil ne brille pas souvent.  » Je dirais d’abord qu’il y a la curiosité de voir une femme photographe, mais surtout ce manque de confiance « … qui pousse les agences à préférer un photographe étranger. Aujourd’hui encore, rien n’a changé.  » Il n’y a pas d’institution qui soutienne la photographie, souligne Macline. Certains ont pris l’initiative de montrer leurs travaux, mais l’extérieur impose sa vision.  »
Durant les troubles dans son pays, la photographe a essayé de travailler, malgré des conditions invraisemblables où elle mettait chaque fois sa vie en danger. La guerre a montré le pouvoir de la photographie et son impact aux niveaux national et international. Images de guerre pour témoigner de la violence et de l’horreur. Elle en tire une expérience.  » Les journalistes doivent prendre conscience de l’importance des images dans le paysage médiatique.  » Les photos remplacent les mots.
Vivre de la photographie en Afrique relève parfois du défi. Les photographes ambulants pullulent dans les villes et donnent souvent une mauvaise image du photographe dit  » professionnel « .  » Ils ne me gênent pas dans mon travail, ils ne sont pas toujours professionnels, ils doivent mieux s’organiser.  » Hien Macline pige parfois pour certains magazines étrangers et participe de plus en plus à des rencontres photographiques, des festivals et des résidences. Depuis sa première exposition intitulée Œil du temps en 1997 au Centre culturel français, la photographe a été lauréate de la troisième édition du Grand prix du jeune plasticien à Abidjan, en mai 2000. Elle a récemment participé à l’exposition Regard rebelle, au centre IRIS pour la photographie, les regards de 40 femmes sur le monde.

Journaliste camerounais, Samuel Nja Kwa est né et travaille à Paris. Etudes de sciences politiques à Montréal. Ecrit dans Planète Jeunes, Créola, Miss Ebène, la Revue Noire, Continental, Zanatane et Africultures. Photographe, collaborateur de l’agence Panafricaine de presse (Panapress).///Article N° : 3115