Dans son quatrième roman, Véronique Tadjo revient sur la situation en Côte d’Ivoire à travers le questionnement d’une légende, celle de la reine Pokou, fondatrice du royaume baoulé. Selon le mythe, elle aurait sacrifié son enfant pour sauver son peuple. Mais qu’y a-t-il derrière ce geste ? Pour tordre le cou à la version trop figée de la légende, perpétrée les livres d’histoire, Tadjo opte pour une narration en boucle, aux interprétations multiples. Ce petit livre d’à peine cent pages surprend par sa profondeur et par sa force.

Pourquoi avoir choisi l’histoire de la reine Pokou ?
C’est le contexte ivoirien et surtout la notion d’ivoirité qui m’ont motivée. La reine Pokou est la reine fondatrice du royaume baoulé, dont se réclame le peuple baoulé qui revendique par ailleurs représenter le seul  » véritable peuple ivoirien « . Or quand on regarde l’histoire à travers cette légende, on se rend compte que le peuple baoulé vient en fait du Ghana. La légende ne fait que montrer que tous les peuples ont traversé les frontières, que la Côte d’Ivoire est un peuple de migrations. J’avais envie de réfléchir sur cette question de l’identité mais aussi sur celle du pouvoir. Qu’est-ce que le pouvoir ? Qu’est-ce qu’on est prêt à faire pour l’avoir et le garder ? Et quand on est une femme, quel genre de sacrifice doit-on faire pour arriver au pouvoir ?
Dans ton livre, tu donnes plusieurs versions de ce même mythe, dont une où la reine choisit de ne pas sacrifier son enfant. Mais cette version ne se termine pas tellement mieux.
La reine Pokou est un personnage tragique. En fait, à travers cette version, c’est l’histoire des Noirs Américains que je voulais aborder. Ce peuple qui peut être considéré comme un peuple de la diaspora noire, a réussi à survivre malgré l’esclavage et à nous apporter aujourd’hui une culture spécifique.
Tu utilises beaucoup la répétition, en décrivant les mêmes situations selon différents angles. Pourquoi cette narration en boucle ?
Je voulais questionner la tradition orale et le mythe, en allant dans plusieurs sens. Tout le texte part d’une seule phrase de la légende :  » Elle a dû sacrifier son enfant pour sauver son peuple.  » Peut-on sacrifier son enfant pour sauver son peuple ? C’est cet acte en soi qui m’a fait réfléchir. On peut le voir à plusieurs niveaux, comme un cas d’infanticide ou comme un symbole. Moi, j’y vois aussi la jeunesse africaine d’aujourd’hui prise en otage dans le conflit ivoirien et dans les conflits africains de façon générale. Dans un pays comme la Côte d’Ivoire, il n’y a aucun avenir pour les jeunes. Ils n’ont qu’une obsession : partir. Le désespoir et la frustration se traduisent en violence que des hommes politiques manipulent. Que va devenir cette jeunesse ? A-t-on le droit de la sacrifier comme ça ? Pour quelle cause ? Je ne pense pas qu’il y ait de cause assez noble pour justifier un infanticide.
Est-ce que tu aurais écrit ce livre si tu n’étais pas passée par le Rwanda ?
C’est ce que je me demande. Je pense que non. Le Rwanda m’a beaucoup marquée. Il est impossible de raconter l’histoire du Rwanda autrement que par des histoires personnelles. Un million de morts, c’est inconcevable autrement. L’histoire de cet enfant sacrifié, c’est aussi une façon de revenir sur l’individu, sur quelque chose d’inacceptable qui se passe à un niveau individuel et qui entraîne des dérives. C’est énorme ce que dit cette légende ! Comment peut-on ne pas la questionner ? Sans le Rwanda, je n’aurais peut-être pas fait ce travail-là. J’aurais accepté la légende comme telle, comme tout le monde. Elle a sacrifié son fils, bravo, c’est une héroïne.
N’est-ce pas peu courant que dans des mythes fondateurs comme celui-ci, le héros soit une héroïne ?
Oui. Mais au-delà du personnage féminin, c’est le pouvoir et sa nature qui m’intéressaient. J’ai peur du pouvoir. Au Rwanda, les femmes ont participé au génocide à côté des hommes. Cette expérience a détruit l’image nourricière que je pouvais avoir de la femme. D’un autre côté, évidemment, le fait que ce soit un personnage féminin montre que les femmes ont aussi été actives dans l’histoire africaine, qu’elles ont joué des rôles importants. Les femmes africaines ne sont pas seulement des éternelles mutilées !
Tu écris à la fin du livre :  » Le mythe est sorti trop tôt de sa cachette. On l’a déshabillé à la hâte. On l’a défiguré, dénaturé, nous laissant à jamais pauvres d’un savoir tellement plus riche. « 
La tradition orale est fluide. Les possibilités d’interprétation sont multiples et celui qui conte adapte son récit à son auditoire. On comprend certaines légendes au fur et à mesure que l’on grandit. Mais quand on fixe une légende, en la figeant dans des mots tels que  » elle a dû sacrifier son enfant pour sauver son peuple « , elle devient dangereuse. On lui ôte alors cette possibilité d’interprétation que j’essaie de lui redonner. La légende n’est pas faite pour être figée.
L’interprétation que tu proposes tient-elle à celle véhiculée par la tradition orale ?
Non. C’est mon questionnement à moi. Par exemple, j’ai voulu parler des Noirs-Américains parce qu’il y a le même symbole de l’eau et de la traversée. Mais aussi parce que l’Afrique n’a pas assez fait son mea culpa par rapport à ce qui s’est passé durant l’esclavage. Nous avons nous aussi fait des erreurs. Certaines choses de notre propre passé ne sont pas résolues et continuent de nous hanter, à des moments étranges.

Reine Pokou, de Véronique Tadjo, 2005, éd. Actes Sud, 96 p., 12 euros.///Article N° : 3842