En quelques décennies, le petit bourg créole de Kourou, en Guyane française, où vivaient quelques centaines de descendants d’esclaves affranchis en 1848, est devenu une ville multiethnique de 26 000 habitants, vitrine de la technologie de pointe. Et pour cause, c’est de là que la France, et désormais l’Europe, lance ses satellites. L’histoire du spatial est aussi une histoire ouvrière, faite d’immigrations multiples. Pour construire la nouvelle Kourou, des ouvriers saamaka, un peuple noir-marron du Surinam, furent recrutés. Le quartier où ils s’installèrent, qui devait être temporaire, devint rapidement un bidonville. Aujourd’hui, le village saamaka ressort transformé d’une longue opération de résorption de l’habitat insalubre. Mais le quartier souffre toujours d’une forte stigmatisation.

En Guyane, plus que l’appartenance à un quartier, c’est l’appartenance à un groupe national ou ethnique qui structurent les représentations : amérindien, créole guyanais ou antillais, haïtien, bushinengé divisés en différents groupes dont les Saamaka, métropolitain, chinois. Dans le cas du village saamaka, l’ancrage territorial se superpose à l’appartenance à un groupe. Les métamorphoses urbaines de Kourou et la longue tradition de migration des Saamaka en Guyane française, en font un village à la croisée de ces histoires, à défaut d’avoir été à la croisée des chemins. Longtemps coupé de la trame urbaine kouroucienne, le quartier n’était accessible que par des chemins de terre, caché entre une pépinière, des arbres et la mangrove. Si des routes le relient désormais au reste de la ville, il reste un quartier à part. Au sud-est de la ville, à l’embouchure du fleuve Kourou, il se trouve pourtant à quelques minutes à pied du vieux bourg créole et des plages.

Immigration de travail

Lorsqu’en 1964, Charles de Gaulle, alors Président de la République, retient le site de Kourou pour installer un centre spatial, c’est un petit village de pêcheurs et d’agriculteurs créoles. Pour travailler sur les chantiers d’où vont sortir de terre une ville nouvelle, des routes, des ponts, une station électrique et le Centre spatial proprement dit, des Saamaka du Surinam sont embauchés. Repérés pour leur travail sur le barrage hydro-électrique d’Afubaka-Brokopondo au Surinam voisin, ils sont entre autres experts en déboisage, étape préliminaire indispensable dans cet environnement de forêt équatoriale. D’après un article de l’historien David Redon publié dans Une Saison en Guyane, 345 Bushinengé, principalement des Saamaka, sont recrutés dans un premier temps par l’Office national de l’Immigration. Mais déjà « pendant toute la première moitié du XXème siècle, de 1 500 à 2 500 Saamaka (selon l’année considérée) résidaient en Guyane française – entre un tiers et la moitié de tous les hommes saamaka d’âge adultes » d’après l’ethnologue Richard Price. En effet le recrutement de Saamaka pour le chantier de Kourou s’inscrit dans une longue tradition de migration de travail qu’entretient ce peuple avec la Guyane française. « Les hommes saamaka d’un certain âge aiment à dire que, si le Surinam est bien leur mamá kônde (leur village matrilinéaire, leur foyer), la Guyane française est leur tatá kônde (leur « village paternel », l’endroit où, sentimentalement, ils préfèrent se trouver) » écrit Richard Price dans Peuple saamaka contre Etat Surinam. Ruées vers l’or, extraction du balata et du bois de rose… Fins connaisseurs des fleuves et de la forêt, les hommes saamaka alternent entre des séjours de travail en Guyane et des retours chargés de réserves au pays saamaka, à l’intérieur du Surinam. Ces séjours sont structurants pour la communauté.

A savoir que les Saamaka constituent l’un des six peuples Bushinengé, des descendants de Noirs marrons ayant fui et résisté à l’esclavage au Surinam, alors colonie hollandaise. Dès la fin du XVIIème siècle, des esclaves rebelles s’échappent dans la forêt équatoriale, résistent aux expéditions punitives des colons esclavagistes et organisent des raids contre les plantations. Les Saamaka sont, avec les Djuka, les premiers à obtenir une reconnaissance de leur liberté dès le XVIIIème siècle, un siècle avant l’abolition de l’esclavage dans la colonie hollandaise. En 1762, ils signent un traité avec la Couronne hollandaise leur reconnaissant des droits territoriaux. Le pays saamaka se trouve aujourd’hui à l’intérieur du Surinam, devenu un pays indépendant en 1975, le long du fleuve Suriname.

Des bidonvilles aux politiques d’aménagement du territoire

Dans les années 1960, le grand chantier guyanais de Kourou vient remplacer les activités précédentes. Les ethnologues Richard et Sally Price vivent alors en pays saamaka au Surinam. Ils se rappellent : « à la fin des années 1960, alors que nous vivions sur les bords du fleuve Suriname, loin dans l’intérieur, une bonne moitié de la population masculine des villages qui nous environnaient était partie à Kourou, sur le site du futur centre spatial, gagner de quoi acheter les biens qu’ils rapportaient ensuite au village, au bout d’environ deux ans de travail salarié ». En 1967, ces travailleurs présents à Kourou s’attèlent à la construction d’habitations de bois dans une zone un peu à l’écart du Vieux Bourg. Dès le début, le quartier est habité par différents peuples bushinengé, en grande majorité des Saamaka, mais également des Boni du fleuve Maroni et des Djuka du Surinam. Mais alors qu’ils construisent une ville nouvelle, la présence des ouvriers bushinengé est conçue par les autorités comme temporaire. Le village saamaka est un habitat quasiment spontané, à peine encadré par le CNES (Centre national d’Etudes spatiales) et la ville, et pensé comme provisoire, explique David Redon. Richard Price qualifie le lieu de « sordide ». « Plusieurs milliers d’hommes s’y trouvaient entassés dans des bicoques sur pilotis construites à la va-vite, sans sanitaires ni commodités d’aucune sorte. Les années passant, le Village s’agrandit, et vers les années 1980 il abritait un nombre croissant de femmes. » En 1987, le bidonville compte 2 500 habitants. Et avec la guerre civile au Surinam (1986-1992), des familles de réfugiés viennent grossir les rangs de l’immigration de travail.

« On tire des fusées sur toits de bidonville » ou « sur fond de bidonville » : on prête cette citation à François Mitterrand. Si son phrasé exact est incertain, l’idée est là : alors que Kourou est une fierté technologique pour la France, la situation socio-économique du territoire d’où partent ces bijoux de l’hypermodernité est lamentable. Et notamment la situation de certains quartiers. Kourou a marqué une rupture dans l’équilibre de vie des Saamaka travaillant en Guyane, retournant au pays, et ainsi de suite jusqu’à la vieillesse. « Avec la construction du centre spatial, les types d’emploi disponibles aux Saamaka sont passés des métiers, autrefois prédominants, liés à la forêt et au fleuve, et qui offraient une grande liberté et une grande indépendance au salariat servile. Celui-ci est désormais la norme – la plupart des Saamaka de Kourou […] balaient les bureaux et récurrent les toilettes des ingénieurs français, effectuent quelques autres travaux de construction mal payés, et font de la maintenance et du jardinage » analyse Richard Price. Bien que l’ethnologue insiste sur le fait que les Saamaka « demeurent fermement attachés à leur domaine forestier, loin dans l’intérieur des terres qui bordent le fleuve Suriname », il semble que l’installation à Kourou, au village dit saamaka, corresponde à un établissement plus définitif en Guyane, que la présence des femmes vient confirmer.

En 1994, un programme de RHI (Résorption de l’habitat insalubre) est lancé à Kourou. Le village saamaka en bénéficie particulièrement. Le quartier est intégré dans une Zone Urbaine Sensible, qui englobe les quartiers du Vieux bourg et du village saamaka. En 2006, un incendie ravage une partie du quartier. La rénovation s’accélère et une « cité d’accueil » – de précaires bungalows de bois – est construite pour reloger des familles. Destinée à un usage temporaire, son existence se pérennise et des familles y habitent encore aujourd’hui. En 2011, un boulevard relie enfin le quartier au reste de la ville. Mais il garde toujours son appellation de « village ». Une désignation qu’il partage avec l’autre « village » de Kourou : le village amérindien. Ces lieux n’ont pourtant plus grand chose du « village », faisant partie intégrante de l’étrange maillage urbain de Kourou. Mais signe d’une conception fortement ethnicisée de ces quartiers, la qualification ethnique de ces lieux en font des zones définies par leur peuplement d’origine.

Pour découvrir ce quartier dans le regard de ces habitants, nous partons à la rencontre de Kodjie, un des premiers habitants du village, de Eddy Paye, un artiste tembeman pratiquant un art marron et de Harold Kakai, un jeune travailleur social.

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