Dans Éloge de la Créolité, les théoriciens célèbrent la notion de la Diversalité qui glorifie le Divers à l’opposé de l’Un, l’Universel (qui relève d’une idéologie colonialiste). Ce phénomène de Diversalité est-il localisé géographiquement (dans les colonies en particulier) ? Est-ce là un nouveau « patriotisme » anti-colonialiste ?
Non… le problème c’est que l’écriture occidentale – et notamment dans la culture française – a eu tendance à une abstraction universalisante lorsqu’elle s’est jetée sur le monde et dans la colonisation : cela arrangeait les occidentaux puisque qu’elle leur permettait de diffuser leurs propres valeurs et leurs propres conceptions du monde. Sous prétexte de diversalité, le vieux fond occidental avait tendance à répandre ses propres valeurs sur la totalité du monde … chaque fois qu’un Antillais, un Africain ou un Indien voulait être universel, il avait tendance à s’occidentaliser pour mille et une raisons.
Nous avons toujours voulu prendre de la distance par rapport à ce mot d' »universalité » pour souligner que ce qui était important pour nous c’était de trouver l’harmonie du divers parce que l’occidentalisation nous menait sensiblement à l’uniformisation, donc à la perte de notre univers. Et comme le divers nous paraît absolument essentiel, comme c’est la vraie richesse humaine, nous avons proposé le terme de « diversalité » pour essayer de penser l’harmonie nécessaire des peuples et des cultures… cela signifie qu’il faut que l’on sorte du schéma mental qui ne nous permet pas de penser que l’unité s’exprime par la diversité et que pour arriver à l’unité humaine, on ne peut le faire que par la diversité humaine.
C’est l’Un qui nous ouvre au divers et le divers, dans son exaltation, doit donner le sens de l’unité. C’est le chatoiement de diversité culturelle et d’imaginaire qui va nous montrer ce qui fait l’unité humaine, le fond commun. Mais si on cherche le fond commun en éliminant la diversité, on rentre dans une pauvreté. Il y a donc un couple indissociable : l’unita multiplex, l’unité multiple qu’on ne peut pas séparer. On ne peut pas dire : « je cherche le divers », non, le divers amène à l’un et à l’unité ; et l’unité amène au divers. C’est cela que veut dire « diversalité » : c’est pourquoi nous avons proposé ce terme qui est une manière de penser cette nécessité d’unité mais dans la diversité préservée et valorisée.
Peut-on parler d’une nation créole ?
Non, je ne crois pas parce qu’il y a des lieux que l’on peut appeler des lieux de créolisation historique comme dans les Amériques, l’île Maurice, etc. Ce sont des lieux où on a une concentration absolument incroyable de diversité, des entrechocs qui produisent du nouveau. Mais après le processus de créolisation s’est répandu à la totalité du monde. Partout où l’on passe, on voit des Créoles. Les gens ont une multiplicité interne qui est le plus souvent incroyable. L’idée de l’unité multiple ou de la multi-appartenance est de plus en plus en train de se répandre.
Le processus de créolisation est général. Il faut comprendre que c’est cette idée de créolisation, créolité / créolisation, qui nous permet de comprendre l’historique, là où ces phénomènes ont émergé. Une fois qu’on a fait cette anthropologie de la créolisation, elle débouche sur quoi ?
Elle débouche sur le concept glissantien de la Relation ; c’est ça que nous devons vivre. Nous ne sommes pas en train de baliser une nation créole. Nous sommes en train d’élaborer une poétique de la Relation, comprendre qu’aujourd’hui le champ qu’il nous est donné de vivre c’est la « totalité monde », que nous ne sommes plus dans des territoires et que les sociétés et les pays dans lesquels nous allons vivre, seront des lieux qui seront multi-transculturels. Et comprendre aussi que sa terre natale on pourra la choisir, de même qu’on choisira ses appartenances en fonction d’une proximité d’imaginaire.
Alors si on peut choisir sa terre natale, cela peut être son vrai pays natal, comme mon lieu c’est la Martinique. Or il s’avère que c’est ma terre natale, tant mieux ; mais je peux tout à fait concevoir que quelqu’un puisse choisir son pays natal, en disant : « Bordeaux, c’est mon pays, la France c’est mon pays… ». C’est ce qui va de plus en plus se passer. Si on fait valider une nation créole, on est mal barré. L’adhésion au lieu ne va pas se faire parce que je suis né là ou parce que mon père est enterré là, mais parce que j’y suis bien, parce que mon imaginaire correspond au projet du lieu, à l’ambiance du lieu, etc.
La littérature créole se construit et la nouvelle génération hérite d’un patrimoine littéraire très riche. Comment voyez-vous l’avenir de cette littérature qui est relativement jeune ?
Je crois qu’il ne faut pas se tromper lorsque l’on parle de littérature, il y a toujours deux dimensions, comme le dit Kundera dans son essai « Le Rideau » (1) et avec lequel je suis tout à fait d’accord : il y a un petit contexte et un contexte déterminant, donc le grand contexte. C’est le grand contexte qui est vraiment déterminant. Le petit contexte pour nous ce sont ces petits problèmes de créolités / créolisation. C’est important parce que les gens vivent ce mélange composite, ils ne savent pas le penser, ils le pensent négativement, et certains sont mal dans leur peau. Nous sommes encore dépendants, sans désir de responsabilité politique, parce que nous n’avons pas une perception positive de ce mélange, de nous-mêmes. Nous avons l’impression d’être bâtard, pas maître.
Nous avons à faire ce travail intérieur de « positivation » des phénomènes de créolisation et des phénomènes composites… Nous devons bien comprendre qu’il y a une adaptation à la « totalité monde », une estime à retrouver, une richesse à mobiliser et que plus on pourra mobiliser le divers à l’intérieur de soi, plus on sera créatif. C’est le petit contexte pour nous, ce travail-là. Mais le vrai contexte de la littérature, c’est de comprendre une nouvelle situation existentielle qui fait, indépendamment de la présence de la diversité, que nous sommes désormais des individus seuls : nous ne sommes plus déterminés par notre communauté. Par exemple, dans la culture apache, il n’y avait pas de problème existentiel ; pour un guerrier apache, sa vie était tracée. Bien sûr il y a toujours eu des gens qui se mettaient à la marge, hors du cadre commun, mais la communauté déterminait l’ensemble du destin et de l’existence. C’était très puissant.
Aujourd’hui on a échappé à ça, notamment avec le moteur occidental dont une des particularités a été un processus d’individuation. D’ailleurs cela commence pratiquement avec le Nouveau Testament qui va se répandre sur la totalité de la Terre. L’Ancien Testament est plus proche de la dimension communautaire ; le Nouveau Testament, relève d’une sorte d’approche individuelle qui instaure un rapport personnel à Dieu. Le processus d’individuation était donc très puissant et il a trouvé dans l’hyper modernité un achèvement absolument incroyable. Nous sommes des individus. D’ailleurs si les portables ont eu un tel développement, c’est parce qu’ils accompagnent la mobilité individuelle. Et à chaque fois que quelque chose peut accompagner la mobilité individuelle, elle a du succès. Internet aussi permet cela.
Nous sommes des individus, nous échappons aux cultures communautaires et le champ qui nous est donné est la « totalité monde » dans laquelle nous devons construire nos systèmes de références et nos systèmes de valeurs de manière individuelle. Je choisis ma sexualité, je choisis ma famille, je choisis le lieu où je vis, je choisis tout en fonction de mon imaginaire et non pas parce que… je suis Noir… Il peut y avoir des Noirs que l’Afrique n’intéresse pas et qui ont envie de vivre autre chose. On peut avoir des femmes qui ne sont pas maternelles, qui n’ont pas envie d’enfants, de pouponner… on commence même à échapper à la fatalité des sexes.
Le comportement d’un individu est de plus en plus positionné entre le pôle féminin et le pôle masculin, et chacun se débrouille comme il peut entre ces deux pôles. Certains hommes vont peut-être plus exprimer leur pôle féminin et certaines femmes vont exprimer leur pôle masculin si cela leur chante. On sort de ces vieilles divisions et on entre dans un tout possible d’un point de vue individuel. C’est le contexte général. C’est la nouvelle situation existentielle que la littérature doit explorer. Et c’est notre destin : une fois que l’on aura clarifié le petit contexte et que l’on aura un peu compris, exploré cette situation existentielle du composite, on aura à explorer la situation existentielle déterminante de l’individu dans la Relation au « tout monde ».
Il est souvent question de politique dans vos œuvres. Par exemple dans Biblique des derniers gestes, de fréquentes références sont faites au Parti Communiste, au Che, à Patrice Lumumba, entre autres. Seriez-vous révolutionnaire dans l’âme comme Balthazar, le protagoniste ?
(rires) Peut-être pas un révolutionnaire mais je suis quand même un résistant ! Je résiste… je suis déjà indépendantiste, je ne supporte pas que le lieu Martinique n’ait pas encore de souveraineté sur son propre destin… ça me paraît complètement aberrant. Je milite pour que le fond traditionnel créole puisse ne pas se perdre. Quand on parle de diversité, il faut commencer par ramener sa propre irréductibilité, ce que notre culture composite a élaboré comme richesse, comme merveille, etc. Dans toutes les cultures, il y a de l’ombre et de la lumière et chez nous aussi ; il faut bien explorer l’ombre, bien explorer la lumière et apporter tout cela au fond commun de la diversité.
Voilà ce qui fait de moi un militant. Le champ relationnel du « tout monde » est aussi un champ de bataille où l’on a affaire à l’hyper libéralisme, à cette peste libérale qui est en train de faire régresser des peuples entiers, des individus… là aussi, il y a un combat à mener. Mais ce que j’ai compris, c’est que ce combat ne peut pas être mené comme on le menait dans les années 50. On ne peut plus prendre un pistolet et se mettre dans le maquis… c’est vrai que beaucoup ont tendance à le faire… tous les terroristes contemporains font ça. C’est une forme de résistance qui passe par les armes et je sais que c’est obsolète.
C’est pourquoi je me définis comme étant un « guerrier de l’imaginaire » parce que je sais que le vrai champ de bataille, c’est l’imaginaire. Si on n’est pas vigilant sur les modalités de transformation de l’imaginaire, on est dominé. L’Amérique domine le monde par l’imaginaire. J’ai été effrayé quand j’ai vu Clinton – alors président des États-Unis – aller au Vietnam, pays massacré avec des produits qui jusqu’à maintenant provoquent des milliers de cancers. Tout le pays, tous les jeunes étaient amassés sur le chemin du président américain ; ils étaient émerveillés. Pourquoi ? Parce qu’ils vont au cinéma, ils écoutent la musique, parce qu’ils boivent du coca-cola… c’est par l’imaginaire que s’exerce une espèce de fascination. Et même s’ils peuvent avoir des vertus nationalistes, ils auront tous des jeans, des baskets… et cela passe par l’imaginaire.
Si nous n’arrivons pas à faire en sorte de nous battre surtout sur ce terrain de l’imaginaire, on peut faire sauter les deux tours, faire comme les terroristes palestiniens… on s’aperçoit que les enfants eux-mêmes entrent dans un processus d’occidentalisation irréversible sauf si on arrive à trouver des modalités de lutte contre cet imaginaire. C’est cela mon combat, c’est en ce sens que je suis un rebelle. Le nouveau Che, ne serait peut-être pas quelqu’un qui irait avec son pistolet dans le maquis, c’est quelqu’un qui, dans le champ de l’imaginaire, essayerait de produire des œuvres poétiques, des œuvres artistiques, des œuvres symboliques qui transforment l’imaginaire. J’ai assisté à une cérémonie républicaine à Bordeaux où l’on a mis une plaque à la mémoire de la Traite et de l’esclavage. Ça n’a l’air de rien mais pour moi cette plaque inscrite dans le sol de Bordeaux a un rayonnement poétique aussi puissant qu’une œuvre poétique qui transforme.
Les œuvres de Picasso, de Matisse, leurs associations de couleurs, ont complètement transformé l’esthétique contemporaine. Tout ce que nous voyons vient de la vision des artistes. Ils ont changé l’imaginaire, ils ont changé l’esthétique, ils ont changé nos conceptions du vouloir être, du vouloir faire, nos conceptions du vrai, du juste. C’est là que ça se passe et c’est par là qu’on nous domine… qu’on standardise. Le vrai champ de bataille est là et c’est en cela que je suis un rebelle. Je n’aime pas trop le terme « rebelle » parce que je fais une opposition entre le « rebelle » et le « guerrier ». Le « rebelle » est dépendant de ce qu’il combat et va donc se définir en réaction. Il va simplement renverser les termes de la domination pour prendre la position dominante. Alors que la position qu’il nous faut prendre c’est la position du partage, de la transversalité.

(1) : Le Rideau, Milan Kundera, Gallimard, 2005///Article N° : 7343