Au mois de mars 2013 se déroulait la deuxième édition de la Mahogany March ([mahoganycultures.com/]) à Paris. L’occasion pour Africultures de rencontrer Frieda Ekotto, professeure de littérature francophone, d’études afro-américaines et africaines aux États-Unis. Elle revient sur la place sans cesse réactualisée des textes d’Aimé Césaire et de Ngugi wa Thiong’o sur le discours colonial.

Vous avez participé à la deuxième édition de la Mahogany March organisée par l’écrivaine Léonora Miano (cf. [article n°7646]). Pourquoi y participez-vous ?
Quand Léonora Miano m’a contactée, j’étais ravie car j’aime partager mes idées et travailler avec les autres, particulièrement avec les doctorants. Mahogany March organise des activités culturelles pour promouvoir la pensée parmi les Subsahariens et leur diaspora. Au départ, nous avions l’intention de lancer Mohagany March au Cameroun, cela ne s’est pas fait mais nous ne perdons pas espoir de le réaliser un jour.

Vous y avez animé un atelier de lecture « Relire le discours colonial » à travers Discours sur le colonialisme d’Aimé Césaire et Décoloniser l’Esprit de Ngugi wa Thiong’o. Quelle est la résonance de ces deux textes en 2013 ?
Ngugi et Césaire sont d’actualité. Césaire a écrit le Discours sur le colonialisme pour aujourd’hui. Nous avons tout intérêt à le lire. Les questions que posent Ngugi wa Thiong’o sont d’une importance cruciale, à savoir : peut-on parler d’une littérature africaine ? Ngugi montre qu’il existe un désir réel de la part des Africains de créer une littérature à partir de leur langue, mais notre histoire coloniale ne nous le permet pas. Nous sommes des êtres hybrides, nous devons vivre avec cette réalité, qui est une richesse. Mais il y a une autre manière d’écrire cette littérature, qui est celle du roman afro-européen.
Parler plusieurs langues c’est assumer la diversité du monde. L’Afrique est l’avenir de l’Humanité. Nos multiples langues ne font pas de nous des inadaptés, tout au contraire. Ces deux auteurs s’accordent sur un même constat : le langage pousse à la révolte, à la lutte pour la restauration de la dignité. Césaire n’est ni pour un retour aux sources, ni contre l’Occident. Il est pour la rencontre des cultures. C’est pour lui le socle de la créativité. Comme dirait Senghor, la culture est le rendez-vous du donné et du recevoir. Ngugi et Césaire appellent à une réinvention de notre identité. C’est ce que Deleuze appelle « le processus de devenir constant ».

Qu’entend-on par « décolonisation de l’esprit » ?
Nous avons appris de l’Occident, nous sommes aliénés. Pour en sortir, Ngugi s’attaque à la langue anglaise : elle lui a tout pris, son espace, sa créativité, son imaginaire. En disant adieu à la langue anglaise, c’est la culture anglaise qu’il congédie. Frantz Fanon estimait lui aussi que « parler c’est être à même d’employer une certaine syntaxe, posséder la morphologie de telle ou telle langue, mais c’est aussi assumer une culture, supporter le poids d’une civilisation ».

Quel est le rôle joué par le langage et la littérature dans ce processus ?
La littérature est fondamentale dans ce processus. Césaire privilégie la poésie. La littérature permet de parler de soi mais aussi de sortir de soi. La littérature permet de parler au peuple mais aussi pour le peuple.
Lorsque Ngugi a écrit son premier roman, il s’est rendu compte que son meilleur ami ne pouvait pas le lire, aussi l’a-t-il traduit en kikuyu. Écrire en langue africaine permet de partager sa culture et de montrer que l’Afrique aussi a un imaginaire. La question de la traduction est très importante pour Ngugi wa Thiong’o.
Césaire et lui ont cherché des solutions pour redonner la voix au peuple. Tous deux ont fini par se tourner vers le théâtre. Parce qu’il n’y a nul besoin d’une salle pour donner une représentation théâtrale : elle peut avoir lieu n’importe où.

Quels sont les enjeux de la traduction ?
Beaucoup de théoriciens de la postcolonie se penchent désormais sur les questions de traduction. La question qui se pose est celle-ci : qu’en est-il de toutes ces voix qui ont été oubliées dans les villages ? Et voilà la réponse du romancier kenyan : il faut les traduire.
Gayatri Chakravorty Spivak s’est demandée dans un essai célèbre : les subalternes peuvent-ils parler ? Or les subalternes parlent, mais nous ne sommes pas armés pour les écouter. Aux États-Unis, ces dix dernières années, la recherche a beaucoup porté sur la traduction : comment traduire les silences, comment traduire l’intraduisible ?

Quel est votre regard sur l’histoire des Noirs de France par rapport à celle des Afro-Américains ?
Les gens commencent à parler de l’histoire des Noirs de France. Les Noirs de France sont des citoyens français donc des Afro-Européens. Oui, ce sont des Black French. Janet Vaillant a sous-titré la biographie de Senghor en ces termes : Noir, Français et Africain. Les Noirs qui vivent en France sont en fait des Latins comme les autres. Arrêtons de les traiter comme « autre » ou comme des Français de seconde zone. En Angleterre, cela fait des décennies que l’on parle de Black British, pourquoi ne pourrait-on pas parler de Black French ou Afro-Français ?
En France, il y a un problème : on accepte mal l’altérité comme possibilité. C’est le problème de l’universalisme. Il est temps de redéfinir certains concepts comme la race, l’identité des Noirs, la place des ex-colonies, etc. Il faut absolument donner la place aux Afro-Français. Je pense qu’il faut sortir de l’amnésie et accepter cette histoire coloniale. Grâce à Taubira, on parle enfin de la mémoire de l’esclavage.

///Article N° : 11459