L’une des expérimentations les plus citoyennes du Muzdalifa House. En août 2015, les médias annonçaient l’arrivée d’un nouveau titre – Uropve – dans le paysage médiatique de l’archipel. L’entreprise se fondait sur un principe d’économie solidaire, et le premier numéro paraissait grâce à la  contribution d’une poignée de lecteurs  (1).

Uropve n’avait rien du classique journal. Absent des kiosques, mais distribué de main en main à des lecteurs volontaires. Le principe en est très simple. Au début, le Muzdalifa House a sollicité une centaine de lecteurs, afin de participer au financement d’un média citoyen, sans concessions, qui serait dédié aux réalités comoriennes. Huit pages couleurs, des textes plus investis, un ton peu consensuel, privilégiant l’approche monothématique, sans succomber aux charmes de l’actualité. Uropve paraît en tirage limité, réservé à ses seuls contributeurs, qui, à la manière des membres d’une tontine villageoise, s’offrent une machine à nourrir les consciences. Le titre semble pensé comme les centaines de débat organisées au Muzdalifa. Un espace éloigné des enjeux de pouvoir, où il est possible de ferrailler sur le destin commun, sans sombrer dans les affres de l’actualité. De quoi en surprendre plus d’un, sur le papier. Sollicités pour contribuer au contenu, certains hommes de presse, incapables de comprendre le modèle économique d’un média à circuit fermé, se montrent très méfiants. Fondé sur un principe d’économie solidaire et d’agitation citoyenne, Uropve s’est donné pour mission d’impliquer 500 lecteurs, en moins de 5 numéros, autour de la fabrication de l’objet et de son contenu. En moyenne, les tirages de presse de la capitale comorienne ne dépassent pas les 300 exemplaires. L’idée est d’offrir gracieusement le contenu des anciens numéros parus en ligne, au rythme d’un numéro tous les seize mois, par la suite. Ainsi, le numéro de juillet 2015, le premier, consacré aux 40 années d’indépendance, est téléchargeable sur le web depuis novembre 2016. Les articles s’écrivent de manière à pouvoir être lus ou relus longtemps après leur parution. L’exigence avec laquelle ils sont écrits doit par ailleurs les rendre nécessaires pour toute personne souhaitant s’informer sur la thématique choisie. Avec cette différence de taille : les premiers lecteurs ont fini de lire leur cinquième numéro, avant de savoir la version numérique (2) entre les mains de ceux qui n’ont pas soutenu la publication, financièrement. L’expérience a son originalité. Uropve a vocation à être lu par tous, mais pas au même moment. Et surtout, ses producteurs ne souhaitent pas qu’il y ait plus de 500 lecteurs impliqués dans sa réalisation, histoire d’entretenir un vrai rapport avec chacun d’entre eux. Ils envisagent notamment d’organiser des débats à circuit fermé, à l’occasion desquels les membres de cette dynamique citoyenne seraient interpellés. Au-delà du chiffre des 500, le lien risque d’être plus difficile à gérer.

Uropve

Le premier numéro paru en juillet 2015, téléchargeable sur le site du Muzdalifa House.

Ces petites nuances du projet font encore sourire, un an et demi après le premier numéro. Un journaliste de la place parle d’une secte de lecteurs. Ces derniers, mis à part qu’ils sont Comoriens, et s’intéressent à la démarche initiée par le Muzdalifa, sortent de tous les milieux sociaux et se connaissent à peine. Ils sont vendeurs, petits artisans, enseignants, restaurateurs, décideurs, chômeurs, experts, simples fonctionnaires. Un challenge dans un pays où les journalistes ne savent plus tout à fait à qui ils s’adressent (au ministre, au directeur, à leurs protecteurs politiques ?), lorsqu’ils publient leurs papiers, et où la presse en français laisse parfois croire à l’existence d’un lectorat de privilégiés.

KAshKAZi fut…

Toutes ces singularités auraient pu perdre Uropve en chemin. Mais ce n’est pas le cas, bien qu’il n’ait pas encore atteint le chiffre des 500. Ils sont 400 à le lire à chaque sortie, depuis la parution du 4e numéro. Fixée à 1750 francs comoriens (3) au départ, la contribution de chaque lecteur citoyen  est passée à 1500 fc (4), depuis que le lectorat s’est élargi. Grâce à son économie solidaire, le journal parvient à assurer son impression en quadri (la conception reste bénévole), les articles (4 sur 8), les photos (prix symbolique), et à envisager la parution prochaine d’une version revue, avec des articles plus approfondis. Fali, la revue sera publiée par Bilk & Soul, et diffusée en librairie. Principalement réservé à un lectorat-pays, Uropve commence à se diffuser dans la diaspora depuis peu, grâce au net. Fali, elle, sera destinée à un public beaucoup plus large et ne compte exister que sous sa forme papier. L’autre particularité est le fonctionnement de l’équipe rédactionnelle. Il y a un noyau de trois personnes, appuyées par des collaborations extérieures. Ces plumes viennent de partout et ne se connaissent pas forcément. Elles partagent au moins deux qualités : une même envie de nommer les maux du pays et de questionner la responsabilité du citoyen. Comme pour la liste des contributeurs, il arrive que les signatures varient à chaque édition, afin de servir l’exigence de qualité des articles, qui restent, dans l’ensemble, bien documentés. Au fil des numéros, universitaires, médecins, étudiants, religieux, administrateurs, artistes, militants, acceptent d’intégrer cette passionnante aventure d’écriture citoyenne. Mais certains journalistes, habitués aux médias partisans, hésitent à intégrer la dynamique. A Uropve , la liberté du dire reflète un spectre plus large. A l’heure où le ministre de l’Intérieur menace de confisquer leurs outils aux médias (5), s’ils ne se plient pas aux règles, l’aventure peut faire peur. Courageux, mais pas téméraires ! Les journalistes de la place ont vu nombre de projets s’éteindre. Parmi les plus connus, il y a eu celui de Kashkazi, le meilleur journal d’investigation que le pays ait jamais connu, boudé  de façon inexplicable par les confrères eux-mêmes, accusés à tort de tous les maux, y compris d’être utilisés par les services de renseignement français. Kashkazi n’a pas tenu. Associée à l’absence de lectorat, la rumeur peut être une arme de disqualification redoutable pour un média gênant. De quoi arranger les pouvoirs en place, puisque Kashkazi était à la fois détesté par les autorités de l’ambassade de France à Moroni, de Mayotte occupée et de l’Union des Comores. Uropve a voulu contourner ces obstacles, en sollicitant tout le monde. La détermination et l’engagement des rédacteurs se fondent uniquement sur la maîtrise de leurs sujets, sur leurs capacités à traiter en profondeur les thèmes choisis, en évitant la suspicion et la compromission avec les cercles de pouvoir. L’indépendance d’Uropve l’empêche de commercer avec les appareils politiques, les milieux d’affaires, les organismes d’aide en coopération, qui sont tous promoteurs d’une vision du pays, au sein de laquelle acheter un journaliste ne scandalise personne. Uropve n’a pas de pages de pub. Seul le contributeur-citoyen devrait avoir son mot à dire… La devise du support reste : shiwandza shozinisa fikira na maurongozi ya ntsi. Autrement dit, espace pour faire danser les idées d’un pays. Après le premier numéro consacré aux 40 années d’indépendance, le second s’est intéressé au religieux, au sacré, au divin. Le numéro 3 parlait de citoyenneté, de souveraineté, de santé, d’éducation, de justice et d’énergie. Le quatrième, qui marquait le premier anniversaire, était consacré aux histoires françaises de Mayotte, à l’armée et à l’économie, aux femmes et à la jeunesse, à la malbouffe et à la diaspora. Le cinquième et dernier numéro déconstruisait, quant à lui, la mécanique française à l’œuvre dans l’archipel. Sur les places publiques ou sur les réseaux sociaux, les curieux posent souvent la même question : « comment peut-on obtenir ce numéro » ? Sur le net, les numéros de Uropve commencent à ne plus passer inaperçus. Idriss Mohamed Chanfi, bloggeur, postait dernièrement, au sujet du 5ème numéro : « Il devrait intéresser tout le monde, spécialement ceux qui croient à l’amitié de la France, ceux qui nous chantent à longueur de journée les bienfaits de la France éternelle et des droits de l’Homme ». Sur Facebook, Mwinyidaho Wa Karibangwe disait  : «  Ce bon diagnostic est une étape décisive, base d’un travail prometteur : les solutions salvatrices découleront forcément dans la vulgarisation de cette prise de conscience collective. Reste donc à trouver les voies et moyens de contourner ce travail de sape programmé ». Un lecteur, depuis Paris : « C’est frais, c’est stylé et ça me donne l’impression de comprendre ce qui se passe autour de moi. En plus, ça n’a rien d’un business ou alors ils sont fous. Le journal est distribué gracieusement à tous ses lecteurs, qui ne font que contribuer à son existence, sans vraiment le payer. S’il devait être mis en vente, il coûterait, je pense, un peu cher, vu la qualité ». Lentement, le buzz se construit…

Un tas de sable

Récemment, le succès a failli dépasser les frontières comoriennes. En reprenant l’un de ses articles sur la situation à Mayotte, Le Courrier International, en juin 2016, lui a offert une visibilité inattendue. Le succès de cet objet étrange, se réclamant d’utopies citoyennes et d’enjeux collectifs, profite bien évidemment au paysage médiatique comorien, aujourd’hui présenté comme sinistré. Sans cesse menacée par l’autorité, la profession de journaliste évolue depuis des décennies dans un vide juridique. Même lorsque la loi a été quelque peu réformée, son application n’a pas suivi. La stratégie adoptée par l’équipe de Uropve contourne le problème, en n’obéissant pas aux lois du marché, et induit de nouveaux questionnements sur ce que doit être ou non un média, au service du citoyen. Comment préserver la pluralité des opinions et l’exigence des contenus, sans plier devant des logiques marchandes ou partisanes ? Une compagnie d’aviation, un as de la restauration et une chaîne de pâtisserie offraient récemment d’acheter des pages de pub, l’équipe a dû décliner. Pour Soeuf Elbadawi, qui joue un rôle dans la pérennisation du concept, « Uropve, c’est notre manière à nous de dire que nous sommes encore vivants et lucides. Il appartient à chacun de prendre ses responsabilités face à ce qui se trame dans ces îles. Eveiller les consciences est un premier pas vers le libre choix de chaque individu évoluant sur cette terre, toujours sous séquestre ». Embarquer dans l’aventure, c’est miser sur une forme d’utopie. Nous sommes en train de démontrer par notre seule existence qu’il est possible de produire un support de qualité, sans la moindre subvention, simplement, grâce à la confiance de ceux qui le lisent. Au moment de rendre son papier, on se pose toujours la question de savoir si, cette fois encore, on répondra aux attentes du lecteur, dont on espère mériter la confiance. Fort heureusement, les encouragements se font nombreux. Une chance qui ne nous protège pas pour autant, face à ceux qui ont le pouvoir des décisions. A la longue, l’aventure pourrait être menacée. Uropve représente la possibilité d’une parole possiblement agissante. Ce qui n’est pas sans danger aux Comores. En dehors du Muzdalifa, où il a vu le jour, on spécule beaucoup sur le sens d’une entreprise, qui use de chemins de traverse pour garder son indépendance intacte. Alors qu’en réalité, il est question de miser sur la durée pour que se construise un vrai lectorat. En même temps, les gens oublient le sens ancien du mot Uropve. Posez la question, et on ne saura pas vous répondre dans les quartiers de la capitale. Pourtant, c’est l’histoire simple d’un tas de sable à qui la nature donne une seconde chance dans un endroit improbable. Une histoire tellement proche du contenu à qui l’on offre une seconde vie, en dehors des espaces connus et consacrés. Uropve n’est rien d’autre que cette possibilité d’une grille de lecture décalée offerte aux citoyens pour saisir la complexité du monde dans lequel ils vivent. L’information n’est pas là où on le pense. Ce n’est pas pour rien si les gens du Muzdalifa House s’en vantent par moments…

1 – ils étaient 100.
2 – Le premier numéro est donc téléchargeable en ligne, sur le site du Muzdalifa house depuis la parution du cinquième.
3 – 3,5 €.
4 – 3 €.
5 – Le cas de Labaraka fm en janvier 2017, station-radio dont le ministre Mohamed daoudou a confisqué le matériel de diffusion, pour un crime de lèse-majesté, commis par un animateur, Abdallah Abdou Agwa. Ce dernier se serait attaqué à la personne du président, en parlant de son comportement vestimentaire en rapport avec les codes de la notabilité traditionnelle. L’animateur a été relâché au bout de 5 jours de détention par la police, mais la radio a été fermée.