Négropolitain : fusion entre « nègre » et « métropolitain ».  Désigne un individu né en France, d’origine afro-caribéenne. Deux définitions – l’une étymologique, l’autre culturelle dirons-nous – se complètent sans recouvrir totalement la réalité sous-jacente. D’abord, lorsque l’on parle du nègre, quelle figure est évoquée ? L’être ‘négrifié’ (le négro) ou l’être glorifié (le Nègre) de la Négritude ? Nul doute que c’est le premier qui est évoqué. Et il ne serait aucunement abusif de préférer la fusion « négro-métropolitain » à celle offerte en définition en incipit. Et puis, où ce terme est-il usité ?

Parce qu’un double-constat doit être fait, une double-réalité mise en évidence. Derrière le Négropolitain se cache le fardeau que l’on fait peser sur l’émigré-exilé , par le regard de l’Antillais.e « au pays »: Celui qui part est investi d’une mission civilisatrice, pionnier d’une réconciliation de la lignée avec la puissance de l’Occident. Celui qui revient est (auto-)sanctifié et crucifié dans sa supériorité intellectuelle et culturelle. « Le Noir qui connaît la métropole est un demi-dieu », écrivit Frantz Fanon dans Peaux Noires, Masques Blancs (1952). Et il ajoute : « Beaucoup d’Antillais, après un séjour plus ou moins long dans la métropole, reviennent se faire consacrer ». La consécration dont parle Fanon c’est l’ambivalence presque schizophrénique qui va émerger de l’assimilation volontaire du colonisé. Encore selon Fanon : « Avec eux l’indigène, celui-qui-n’est-jamais-sorti-de-son-trou, le « bitaco », adopte la forme la plus éloquente de l’ambivalence. Le Noir qui pendant quelque temps a vécu en France revient radicalement transformé. (…) Dès avant son départ, on sent, à l’allure presque aérienne de sa démarche, que des forces nouvelles se sont mises en branle. ». Il souligne : « Le « débarqué », dès  son premier contact, s’affirme ; il ne répond qu’en français et souvent ne comprend plus le créole ».

Cette description semble caricaturale. Mais, à considérer le contexte sociopolitique de l’époque (1940-50), la voie de l’assimilation semblait un chemin duveteux vers l’émancipation physique et morale (plus qu’intellectuelle) : devenir, advenir, s’humaniser, c’était se blanchir, se franciser. C’était la Guerre Froide, et les Antillais étaient encore des coloniaux, sept années avant la publication de cet ouvrage qui met des mots sur les maux. Ce sont des coloniaux et des descendants de coloniaux qu’il décrit. Le Passage était une aventure bien plus prestigieuse lorsque l’on embarquait sur une croisière de plusieurs semaines sur le Normandie pour rejoindre Le Havre. Ports, transports. Négriers. Négritude. Négraille blanchie en rejoignant les côtes de la France de De Gaulle.

La négritude et le complexe de couleur n’existent que parce que le système de coercition-exploitation de l’esclavagisation créa une blessure ontologique, un moignon identitaire et mémoriel.

Changement de paradigme ?

Fanon parle d’un complexus psycho-existentiel qu’il faut guérir : Le noir est un homme noir ; c’est-à-dire qu’à la faveur d’une série d’aberrations affectives, il s’est établi au sein d’un univers d’où il faudra bien le sortir. Il fallait entrer dans une ère postcoloniale, décoloniale. Et il semble que peu à peu on en sorte. Non seulement parce qu’il y a désormais de nombreuses vagues d’antillais instruits, diplômés, professionnels, sortis du champ de canne, qu’il y a eu au fil des décennies une conscientisation des élites comme des travailleurs. Mais encore parce qu’il y a eu un changement de paradigmes.

Si l’on raisonne encore en termes de centre – la France – et de périphéries – les possessions outre mers –, les termes ont évolué et ont entrainé avec eux des modifications non-négligeables. Au couple Métropole/DOM-TOM se substitue le couple Hexagone/Outremers. Si le terme « Hexagone » existe depuis les années 1960 en France continentale, il ne remplace le terme «métropole » qu’au début des années 2000. Le changement de paradigme déplace la problématique de la question raciale vers une question géographique : démarche décoloniale qui visait à assainir les relations entre la France et ses dépendances. Le processus avait pour ambition d’extirper l’ossature coloriste du discours politique et administratif. Pour autant, la hiérarchisation entre les hommes qu’ils soient hexagonaux ou ultramarins (oui, ce sont les nouveaux vocables bien pensants et politiquement corrects) est encore de mise.

Années 1990-2000. Aujourd’hui, si le procès du parler pointu est moins exprimé dans les discours et les moqueries, il n’en reste pas moins que la défiance à l’égard de la France va grandissante. Elle s’imprime dans les revendications identitaires qui ne se contentent plus de contester le régime en place mais s’expriment à travers une réinvention de la Guadeloupéanité/Martinicanité/Antillanité. Fanon qui soulignait très justement que « … parler c’est exister absolument pour l’autre » décrit un nègre, colonial, qui cherche à ‘singer’ le civilisé (selon sa propre terminologie) : « Le Noir entrant en France va réagir contre le mythe du Martiniquais-qui-mange-les-R. Il va s’en saisir, et véritablement entrera en conflit ouvert avec lui. Il s’appliquera non seulement à rouler les R, mais à les ourler ». Effectivement, qui ne se remémore pas le matraquage en classe contre celui ou celle qui débarquait de la Métropole et qui rrrrroulait, brodait, qu’il ou elle soit natif.ve de l’Île-de-France ou simplement revenu.e de vacances. Fanon annonçait également justement que « Tout peuple colonisé (…) se situe vis-à-vis du langage de la nation civilisatrice, c’est-à-dire de la culture métropolitaine ». Et bien aujourd’hui, le peuple colonisé, nationaliste dans l’âme, se réclame de la langue  née de la plantation : le créole et la réalité socioculturelle qui en découle. D’ailleurs, ne parle-ton pas du NÈGZAGONAL ? Observez que le vocable est créole : NÈG + ÈGZAGONAL. S’il est encore fait procès d’extranéité à l’antillais né en Fwans, on parle le langage du cœur du pays, même si le vocable a une existence plus que symptomatique, voire épisodique, dans une ère du zapping et de la re-labellisation constante, quant à une mouvance exponentielle des identités.