En scène le 7 juin au festival de danse rennais Agitato, les Camerounais du Sn9per Cr3w ont dévoilé pour la première fois en France leur spectacle Intégration. Entremêlant hip-hop et danses du Cameroun (biafa et ngoumba) et du Sénégal, les corps des quatre danseurs incarnent une lutte pour exister dans la société camerounaise, en tant que danseurs, en tant que faiseur d’art. Au-delà des conventions.

L’ « intégration », ce monstre sémantique tant manipulé en politique, est sans doute trop dit, trop discouru. Mais, dansé, il redéploye peut-être son sens. Et décentrons-nous un peu, ce n’est pas parce qu’ils se trouvent sur une scène bretonne que les membres du Sn9per Cr3w nous parlent de l’intégration « à » la France. C’est davantage à la société camerounaise qu’ils s’adressent, dans laquelle ils ont lutté pour se faire une place avec la proposition si contemporaine qui est la leur, à la croisée des danses. « On parle de notre vécu. Au Cameroun ce n’est pas facile de s’intégrer en tant que danseur, et encore moins en tant que danseur hip hop. Nous avons voulu dire qu’à travers notre danse, nous apportons des innovations à la société. Dire, en quelque sorte, « on a besoin de vous, mais vous ne savez pas encore que vous avez besoin de nous » », explique Timothée Noah Mgbele, alias Ekilibro, un des quatre danseurs du crew, qui revêt le rôle de porte-parole, après la représentation d’Intégration à Rennes, le 7 juin au festival Agitato.

« Intégration » par Sn9per Cr3w

Les figures hip-hop, dont chacun a sa propre expertise – power move, footwork, locking – sont intégrées aux danses biafa ou ngoumba, intégrées elles-mêmes à des formes contemporaines. « Il n’y a pas de frontière entre les styles, la danse même est universelle. De fait, elle intègre déjà plusieurs formes. Nous nous sommes permis de puiser dans ces formes, et de leur décomposition est né ce spectacle ». La polyphonie des danses dit ainsi la nécessaire décomposition des frontières, mais aussi la lutte intime de celui qui suit l’injonction à s’intégrer. Des corps électrisés se frappent, se frottent comme pour se débarrasser d’une part d’eux-mêmes. Un doigt sans cesse se hisse, pour pointer l’autre, le groupe, puis soi-même, puis le public. Des personnages courent en fixant l’horizon, sans avancer pourtant, de plus en plus vite, sans jamais avancer davantage. Des bras s’abandonnent dans le vide en voulant attraper une corde invisible pour se hisser. Des mots sortent enfin, d’une bouche « Je ne peux pas, j’ai peur. Je suis accepté, je suis refoulé ». Autant de scènes qui semblent dire l’épuisement à vouloir s’intégrer, qui semblent incarner chacune à leur manière le mythe de Sisyphe. « Le doigt ? C’est notre frustration. « Ils » nous montrent du doigt comme pour dire ‘vous n’êtes rien, vous êtes des perdus, hors la société’. Et nous, les pointons du doigt en disant ‘ tu n’as pas le droit de me juger’. A ce moment-là nous sommes en colère, c’est une revendication ».

La joie exulte dans les dernières minutes, autour d’un jeu de passe entre les quatre danseurs, où une basse portative se révèle être une valise. Passeport pour l’ « intégration » peut-être. Mais telle une belle langue des signes dont le spectateur n’a pas les codes en main, et qu’il contemple comme un enfant, chacun interprétera très personnellement le ballet des quatre hommes.

« Intégration » par Sn9per Cr3w

Le Sn9per Cr3w a écumé les battles de hip-hop à Youndé et ailleurs sur le continent africain, se hissant comme la troupe la plus titrée de son pays. Pour autant « On a du forcer des portes, convaincre sans cesse pour imposer notre création ». Et s’affranchir du format battle en proposant une écriture très personnelle, très contemporaine, peut-on ajouter. Ekilibro souligne que sur la scène de la Cité de la danse rennaise, le travail fait sur les jeux de lumière a dessiné une véritable bulle dans laquelle le crew s’est exprimé plus introspectivement peut-être, que lors de la première proposition. Si le spectacle a déjà été présenté une dizaine de fois depuis sa création en 2005, au Cameroun mais aussi au Tchad, le Triangle est la première scène à accueillir la troupe en France.