Seul pays hispanophone d’Afrique subsaharienne, la Guinée Équatoriale, linguistiquement et politiquement enclavée, possède une littérature foisonnante, souvent méconnue. À l’instar de Melibea Obono, de nombreux écrivains et écrivaines de la jeune génération tentent de faire entendre leurs voix. Parmi les thématiques privilégiées de cette littérature, l’environnementalisme et le féminisme figurent en bonne place. Elles permettent de questionner ensemble les catégories multiples de la domination. Melibea Obono, tout comme Marie Nsue avant elle – grande figure du féminisme littéraire équato-guinéen décédée en janvier 2017-  usent de ces réflexions. L’oeuvre romanesque de ces écrivaines manifeste en effet, par-delà le temps qui sépare leurs publications respectives, une poétique particulière qui naît à la croisée narrative de deux catégories majeures : le genre, d’une part, ou la thématisation du corps et de la condition des femmes fangs et des collectifs minorisés ; l’environnement, la forêt équatoriale, d’autre part, dont ce corps tantôt souffrant ou transgressif, tantôt entravé ou libre, est toujours profondément solidaire. Au fil des générations semble se dessiner une esthétique double, féministe et environnementale, qui cherche tout à la fois à appréhender et à construire les modalités d’un dialogue difficile, fait d’échos, de répliques plus ou moins fluides ou brisées, d’une communion impossible et d’une compénétration constante entre le corps des femmes et l’espace où celui-ci s’ancre, se débat et se déploie. À travers un dialogue avec la romancière et politologue Melibea Obono, il s’agira de comprendre les enjeux de cette poétique écoféministe particulière. Elle a publié en 2016 son premier roman, La bâtarde[1]. Et, on y lit, avec l’œuvre de Maria Nsue, un jeu d’échos et de filiations, mêlant à la logique de l’hommage, la construction d’un canon littéraire transgénérationnel critique et alternatif. Rencontre[2].

 
Comment articulez-vous votre engagement citoyen, votre positionnement en tant que politologue, militante féministe et LGBTI, et le traitement que vous réservez dans votre œuvre à la question du genre ? Est-ce cet engagement préalable qui vous a conduite à l’écriture de fiction ?
Voilà longtemps que je ne me définis plus – et qu’on ne me définit plus – comme une femme en Guinée Équatoriale. J’appartiens à une génération de femmes qui rejette les rôles de genre inculqués, imposés et reconduits par le patriarcat bantou chrétien et catholique. Tout ce que j’écris, je l’écris dans une optique de visibilisation féministe et LGBTI. Ce que je sais, c’est qu’il est encore difficile de se dire féministe aujourd’hui, dans le monde entier, et peut-être encore davantage en Afrique subsaharienne. Mais c’est pourtant ce que je suis, c’est comme cela que je me vis et me définis. Et tant pis si cela déplaît à certains. Par ailleurs, je ne saurais séparer mon engagement et mon militantisme féministes de la revendication LGBTI, d’où la forte présence de cette thématique dans mon œuvre. Dans mon écriture, ce qui affleure, c’est ma pensée, mon vécu, mais aussi les changements que j’aimerais voir advenir dans la vie des femmes, en Guinée Équatoriale et ailleurs.

Qualifieriez-vous donc votre littérature de féministe ?
Pour le moment, mes thématiques de prédilection sont le féminisme et la visibilité LGBTI. Les personnages de mes romans ont vocation à rendre visible l’exclusion sociale dont sont victimes ces communautés.

Est-ce qu’un roman comme La bâtarde, paru en Espagne en 2016, qui évoque la condition des femmes et des minorités sexuelles au sein de l’ethnie fang, possède une dimension autobiographique ? Est-ce un témoignage littéraire qui tiendrait de l’autofiction ?
Le roman La bâtarde, paru l’an dernier chez Flores Raras, une petite maison d’édition barcelonaise, revendique des libertés, des droits et des devoirs pour les femmes fangs – l’une des nombreuses ethnies que compte la Guinée Équatoriale. Mais il ne s’agit pas seulement des femmes tout court : il est aussi et surtout question des femmes célibataires et des lesbiennes. C’est pourquoi, au fil des pages, les lecteurs et les lectrices rencontreront des thématiques aussi variées que la diversité sexuelle, le problème de la spatialisation genrée du monde, la question de la tradition, nuisible à l’empowerment des femmes, le problème de la descendance née avant ou hors mariage, etc. Je suis moi-même une femme fang, célibataire et bisexuelle : mais outre ces points communs, le livre raconte la vie d’une majorité de femmes, celles qui vivent dans la stigmatisation. Certes, la Guinée Équatoriale a changé. Certaines femmes occupent à présent de hautes fonctions dans le domaine public. C’est vrai. Malgré tout, les femmes fangs restent très vulnérables sur le plan juridique, dans l’espace public comme dans l’espace privé : je songe aux espaces de pouvoir, au domaine intellectuel, mais aussi au quotidien, dans la société.

Votre littérature est une littérature de la déconstruction. Si l’on accepte cette catégorie, quelles seraient les réalités contre lesquelles votre écriture s’érige ?
Je n’écris pas « contre ». Jee n’écris contre personne. Nous sommes entrés dans l’ère des droits humains globalisés : ce que je tente de faire, c’est de prendre en charge dans mon écriture les vides et les béances des lois que l’on écrit sur les bancs des Nations Unies, où siègent de nombreux États, dont la Guinée Équatoriale. Où est la liberté ? Je la poursuis et la cherche en vain. J’écris pour la trouver : c’est cette quête seule qui donne son sens à mon écriture.

Existe-t-il selon vous une tradition littéraire féministe et émancipatrice, une famille éthico-littéraire à laquelle vous vous sentiriez appartenir ? Vous écrivez sur les difficultés que rencontrent les femmes fangs, hétérosexuelles ou lesbiennes, en Guinée Équatoriale. Dans quelle mesure connectez-vous cette réalité aux récits que l’on retrouve dans la littérature féministe occidentale ? Peut-on parler d’héritage ou d’influence ?
Je m’inspire énormément des auteures féministes du monde entier. Et le monde est petit. Pour moi, le féminisme est partout semblable. Les femmes fangs sont féministes. Les femmes équato-guinéennes sont féministes. Elles ont beau en payer le prix tous les jours, elles
n’ont de cesse de chanter leur liberté. Sur le plan littéraire, plusieurs livres ont marqué ma vie de femme et d’auteure. Je citerais, pêle-mêle, Le deuxième sexe, de Simone de Beauvoir, La politique du mâle, de Kate Millet, Nous devrions tous être féministes, de Chimamanda Ngozi Adichie, Le Conflit : la femme et la mère, d’Elisabeth Badinter, Ekomo[3], de María Nsue, La pensée straight, de Monique Wittig, où il est dit que les femmes à la vie sexuelle hétérodoxe ne sont pas des femmes, parce qu’elles ont cessé de faire allégeance au patriarcat, ou encore le dernier livre de l’Espagnole Nuria Varela intitulé Cansadas [Fatiguées]. Je vis dans un pays qui défend les formes traditionnelles de misogynie avec une ardeur surprenante tout en en embrassant les nouveaux avatars. C’est un véritable casse-tête.

Quel type de lien peut-on établir entre l’écriture du genre et celle de la nature dans votre oeuvre ?
La connexion est totale entre la question du genre et celle de la nature, de la forêt équatoriale. J’ai grandi dans des villages de la partie continentale de mon pays : la forêt est une merveille, en particulier parce qu’elle accueille et abrite avec amour et sans discrimination les filles et les femmes fangs. Tout ce qui est interdit aux jeunes filles fangs est possible dans la forêt, des choses soi-disant réservées aux hommes comme grimper aux arbres ou s’exprimer librement : la forêt équatoriale, c’est la paix, c’est la liberté.

Comment s’articulent dans vos romans la présence de la forêt équatoriale et l’évocation des menaces qui pèsent sur elle à la thématique des inégalités de sexe et de genre ? Attribuez-vous à la forêt une fonction spécifique au sein de la poétique des marges que votre oeuvre déploie ?
Autrefois, les amours adultères avaient lieu en forêt. C’est toujours le cas aujourd’hui dans les milieux ruraux. De même, les relations sexuelles entre personnes du même sexe, que l’ethnie fang attribue généralement aux Blancs, ont toujours eu lieu en forêt et dans les villages de brousse. Aujourd’hui, la version officielle prétend qu’il s’agit de coutumes occidentales. C’est totalement faux. Dans le roman La bâtarde, la forêt équatoriale représente la liberté, la tolérance, elle est le refuge de toutes les personnes réprimées par la tradition qui ne trouvent pas leur place dans la société. À ce titre, sur le plan sexuel comme sur le plan environnemental, elle est le futur de l’Afrique démocratique, son avenir.

Diriez-vous qu’il existe une forme d’oppression ou d’infériorisation commune qui s’exercerait à la fois sur les femmes, les minorités sexuelles et la forêt équatoriale ?
Aujourd’hui, la forêt est maltraitée. L’exploitation du bois, dont le commerce a commencé à l’époque coloniale, se poursuit aujourd’hui frénétiquement. Aucun effort n’a été fait pour replanter des arbres. Le traitement que reçoit la forêt ressemble par bien des aspects à la vie des femmes : les discours officiels sont légion, mais dans un pays confessionnel comme la Guinée Équatoriale, au quotidien, rien ne change.

Dans les sciences sociales, la pensée intersectionnelle cherche à saisir conjointement les diverses variables de la domination, qu’elle soit générique, sexuelle, raciale, sociale,
culturelle, ethnique ou environnementale, en mettant en relief le caractère interconnecté de ces catégories. Dans quelle mesure la littérature permet-elle de saisir ensemble, de manière non-scindée, les formes de l’exclusion et de la domination ?
La littérature est avant tout un moyen d’expression. En Guinée Équatoriale, la littérature écrite par des femmes ressemble à un long sanglot versé pour la liberté. Tout livre écrit par une femme équato-guinéenne – je parle de fiction, non de propagande – est en soi une revendication d’égalité. Lorsque l’État prendra enfin en charge les problèmes des femmes, lorsque ceux-ci seront reconnus comme des problèmes à part entière, appartenant au domaine public – dans cent ans, qui sait, si l’on est optimiste –, alors les livres qui s’écrivent aujourd’hui deviendront, demain, des références. Mais pour l’instant, on est malheureusement très loin du compte…

Pourriez-vous décrire la relation, concrète et intérieure, que vous entreteniez et entretenez aujourd’hui avec la figure de María Nsue ?
Je n’ai pas eu avec elle de relation personnelle. Je l’ai seulement connue, et peu, à la fin de sa vie. Lorsque j’ai lu son oeuvre la plus célèbre, le roman Ekomo, cela m’a d’abord ennuyée, j’étais encore adolescente et peu sensible à ces choses-là. Ensuite, j’ai grandi. Et j’ai compris qu’il s’agissait de l’une des plus grandes figures du féminisme fang.

Quelle relation peut-on selon vous établir entre sa production romanesque et la vôtre ? En termes extra-littéraires, y a-t-il des points communs entre son positionnement comme femme politique et votre trajectoire militante ? Quelles seraient au contraire les différences entre son approche poétique (des femmes, de la sexualité, de la nature) et la vôtre ?
Nous sommes toutes deux des femmes africaines, équato-guinéennes, et fangs qui plus est. Il existe donc entre nous de nombreux points communs. Au niveau thématique aussi : la religion, la forêt, la revendication féministe. À la fin de son roman Ekomo, María voit dans la religion une forme de salut pour les femmes ; pour moi, c’est au contraire l’un des freins les plus puissants non seulement à l’émancipation des femmes, mais à celle de la Guinée Équatoriale tout entière, étant donné l’usage qu’en ont fait les gouvernements et le colonialisme. En revanche, je ne définirais pas María Nsue comme une femme politique, bien qu’elle ait occupé des fonctions politiques : pour moi, c’était avant tout une auteure engagée – envers la société, son environnement, le féminisme.

Peut-on parler de résonances thématiques et/ou formelles ? D’une esthétique commune ?
Comme moi, María Nsue prône dans Ekomo la nécessité de la solidarité entre femmes : comme moi, elle crée des personnages féminins qui se querellent et se déchirent pour des broutilles, en particulier pour les hommes, dans un contexte où la polygamie est de mise. Elle écrit que la vie des femmes est pire que la mort. Cette phrase m’a tellement fait pleurer. Et c’est vrai, je le dis à mon tour : nos vies sont parfois pires que la mort.

Dans quelle mesure votre vision de l’exploitation des femmes se nourrit, ou s’écarte, de la sienne ? Le critère de différence générationnelle est-il pertinent pour comprendre les similitudes et les fractures entre sa cosmovision littéraire et la vôtre ? Je pense notamment à
l’articulation entre féminisme et diversité sexuelle, absente de son oeuvre et centrale dans la vôtre.
Il existe une différence générationnelle et historique très importante : María Nsue écrit et publie dans une période très agitée, peu après l’indépendance, au moment où la Guinée Équatoriale retourne à l’âge de pierre, les femmes étant le principal instrument de ce retour en arrière. En effet, les femmes dans la culture fang sont considérées comme un bien, comme une richesse ou une marchandise, elles sont la propriété des hommes, elles ne sont pas des personnes à part entière. Elle a dû essuyer les accusations de ceux qui lui reprochaient de trahir l’Afrique. Je les entends d’ici. De plus, la Guinée Équatoriale conserve les anciennes formes du machisme et en encourage de nouvelles : les deux coexistent. C’est pourquoi il est difficile d’établir les étapes et les combats prioritaires. Le premier féminisme, celui de María Nsue, est très à la mode ici : nous continuons de nous battre pour des droits comme l’accès à l’éducation, à un moment où les femmes enceintes n’ont plus le droit d’être scolarisées. Nous n’avons pas le droit de disposer de notre corps, l’interruption volontaire de grossesse est interdite, le mariage ressemble à une prison, la paternité responsable est une utopie – et la liste est encore longue.

Dans son œuvre comme dans la vôtre, la thématique du voyage et de la transculturalité en tant qu’expériences libératrices sont fondamentales, voire structurantes. Croyez-vous que l’on puisse parler d’une tradition de narration émancipatrice dans la littérature équato-guinéenne ?
Pour être indépendantes, les femmes équato-guinéennes ont besoin de connaître le monde. Lire beaucoup, voyager, vivre leur vie. Nous ne vivons pas, nous survivons au sein d’un patriarcat féroce qui nous aliène à coups de maternité obligatoire et de tâches ménagères. Le féminisme international et le féminisme guinéen sont nos guides. Dans mon pays, on dit que les femmes qui ont fait des études ne veulent pas se marier, qu’elles font de mauvaises épouses. C’est sans doute vrai. Mais nous sommes des femmes bien. Nous sommes des femmes du XXIe siècle. Le mariage n’est pas une fin en soi pour nous, c’est un moyen : s’il ne nous rend pas heureuses, nous n’en voulons pas. Je crois qu’on n’arrêtera pas la libération des femmes.

 

[1] Trifonia Melibea Obono, La bastarda, Barcelone, Flores Raras, 2016. Une traduction française pourrait bientôt voir le jour.
[2] Les propos recueillis sont la transcription et la traduction d’une conférence-débat prononcée le 18 mai 2017 à l’Institut Culturel Français de Malabo, et intitulée : « Poétique des collectifs minorisés – La question du genre dans la littérature équato-guinéenne »
[3] María Nsue Angüe, Ekomo, Madrid, U.N.E.D., 1985. Réédition : Madrid, SIAL, 2007. Traduction française : Ekomo. Au coeur de la forêt équatoriale, traduit de l’espagnol par Françoise Harraca, Paris, L’Harmattan, 1995.