« On voudrait qu’on s’affilie à une seule cause / Permettons nous de complexifier »
in « Je n’aime pas le manioc » d’de Kabal

Être une femme, noire, dans une société occidentale anciennement esclavagiste et coloniale, qu’est-ce que c’est ? Elles sont une vingtaine, nées et / ou vivant en France ou en Belgique, à se questionner dans le documentaire Ouvrir la voix d’Amandine Gay. De l’école au travail, en passant par les relations amicales, amoureuses, sexuelles, elles se racontent dans leur singularité et complexité. Au même moment, Laura Nsafou signe un album jeunesse sur l’estime de soi, à partir de l’expérience des discriminations en tant que jeune fille noire à l’école de la République. La pluralité de ces points de vue problématise une expérience commune, celle du regard posé sur soi jusque dans l’intime. Et rappelle que les projections d’imaginaires néocoloniales continuent d’enfermer des personnes identifiées comme noires dans un rapport d’étrangeté, dans une différence infériorisante. Et ce, dans des sociétés où le groupe majoritaire blanc peine à se reconnaître comme tel, tant l’impensé des discriminations raciales demeure : « Un film avec que des Blancs c’est un film. Un film avec que des Noirs c’est du communautarisme », constate l’une des jeunes femmes dans Ouvrir la voix, en questionnant le terme de communautarisme, qui n’est par ailleurs jamais utilisé, ajoute-t-elle, pour désigner l’Assemblée Nationale où siègent majoritairement des hommes blancs.

Quid justement de la masculinité, noire, face à la masculinité blanche hégémonique en France ? Léonora Miano a réuni une dizaines d’artistes et chercheurs, en France et sur le continent africain, dans l’ouvrage Marianne et le garçon noir. Le point de départ de cette réflexion ? Les violences policières subies, en France, par des jeunes hommes noirs. Là aussi, il s’agit de mêler intimité et politique, pour mettre en exergue tout autant les conséquences contemporaines des systèmes de domination racialisants hérités, que la nécessité de repenser la masculinité. De l’intime au politique, Jessica Oublié avec la BD Péyi an nou(1) retrace l’histoire de la présence ultramarine en France hexagonale : son histoire, la migration de ses aïeux, la relation de la France aux outre-mer. Dans La France cachée, Christin Bela déploie une multitude de portraits de Noirs français, réfutant la terminologie « black »(2), qui gomme l’histoire de la présence afrodescendante en France. Ces oeuvres françaises portées par les premiers concernés illustrent l’urgence de déconstruire les catégories sociales, raciales, genrées, et de décoloniser les imaginaires. Elles exigent la pleine reconnaissance de la diversité de la société, le millefeuille socio-culturel qui compose chacune et chacun, à égalité. Pour reprendre les mots de Marie-Julie Chalu(3), elles « tentent d’aller dans le fond des choses et donnent la défi ante liberté de recréer. De penser à de nouveaux rapports humains ».

Anne Bocandé

1. « notre pays » en créole.
2. « Je suis noire, pas black ». http://tempsreel.nouvelobs.com/rue89/nos-vies-intimes
3. lire p. 12.