By the rivers of Babylon de Kei Miller – son deuxième roman traduit en français et paru chez Zulma- fustige « Babylone » et son système coercitif et policier. La Babylone des Rastafari jamaïcains, celle qui, depuis les années 1920 et l’époque coloniale, jusqu’aux années 1980 (période à laquelle se déroule l’intrigue), force à l’assimilation voire à la haine de soi, coupant les ailes de la « tite-marmaye » d’Augustown, une commune populaire jouxtant Kingston dans laquelle sévissent les gangs.
À travers ce roman aux multiples ramifications, c’est un chant qui se fait entendre. Un chant libérateur qui tente de s’extirper des carcans d’une société dans laquelle tout le nuancier des couleurs de peau et de la commune où l’on est né ont tôt fait de décider des destins.

L’intrigue principale du roman By the rivers of Babylon est celle de Kaia, un jeune garçon rasta dont le maître d’école décide de couper les dreadlocks, pour d’obscures raisons, parmi lesquelles le refoulement de sa propre africanité. M. Saint-Josephs est en effet un Noir qui se prend pour un Blanc et ne tolère pas que la famille de Kaia puisse avoir un autre rapport à son identité. Cette famille est composée de Gina, la mère et de Ma Taffy, la vieille tante. Elle a élevé Gina comme sa fille, dans la haine d’une « Babylone » qui empêche de rêver à des jours meilleurs et maintient le peuple à terre.

Gina a pourtant d’autres ambitions, auxquelles elle devra finalement renoncer, en vengeant son fils. Car ce n’est pas simplement une affaire de cheveux. Les dreads incarnent l’identité que les deux femmes ont choisie pour le jeune garçon en lui cachant l’existence de son père blanc et sa condition de métis – ce que ses cheveux, en repoussant, ne manqueront pas de lui révéler.

De même, le motif allégorique des dreadlocks coupées permet de faire le lien entre la petite et la grande Histoire et de montrer la perpétuation des situations de domination d’une période à l’autre. En effet, ce que Kaia a vécu, d’autres avant lui ont pu le vivre, à l’instar de Clarky, qui finira par se pendre après une arrestation arbitraire, contraint de renoncer au vœu rastafari « Aucune lame jamais ne passera sur ma tête » (p. 52). Ce vœu incarne en effet une croyance qui permet de de « se tenir droit » (p. 52), comme celle qui a poussé toute une assemblée de fidèles, dans les années 1920, à croire les paroles du pasteur Alexander Bedward, lui-même proche de Marcus Garvey. Le roman permet en effet de donner une autre version de l’Histoire. Loin d’en faire le fou que l’administration coloniale a enfermé à l’asile, le récit brosse le portrait du Prêcheur volant en véritable prophète rastafari, qui, par son pouvoir de lévitation entendait libérer le peuple du joug colonial et lui promettre de regagner la terre-mère africaine à laquelle il avait été arraché.

Réécrire l’histoire

Mais cette autre version de l’histoire concerne aussi la période contemporaine, celle qui ouvre le roman et démasque les bavures policières : « Mais on a entendu à la radio la belle histoire que Babylone nous conte à chaque fois : celle qui dit que ces hommes sont venus à Augustown pour arrêter un criminel recherché qui a ouvert le feu. Qu’ils ont dû se défendre et qu’ils l’ont tué ». Dans ce rapport de continuité et de continuation des histoires, tout se passe comme si le roman dans son ensemble mettait en abyme le pouvoir de narrer, de faire entendre les histoires que l’on a voulu taire ou qui ont été déformées, depuis la colonisation, ces « histoires d’antan qui n’ont jamais été couchées sur le papier ».  Le texte joue du terme histoire, jusqu’à finir par se désigner comme tel, au sein d’« des histoires d’hommes – de femmes aussi parfois –, qui, partis du plancher des vaches, ont commencé à s’élever plus haut, encore plus haut, jusqu’à flotter dans les airs. Certaines sont des enchantements, d’autres des tragédies mais la plupart du temps, elles sont un peu des deux ». Dans cette remarque, quasi-métatextuelle, peut se lire en creux l’histoire de Gina, entre conte de fée et dénouement funèbre, véritable colonne vertébrale du roman. Mais aussi celle d’Augustown et de sa révolution avortée, sur fond de Bedwardisme, une croyance profonde qui se moque bien du « réalisme magique » (p. 153) et autre qualification exotisante (« cette même histoire de superstition et de croyances primitives dans les Caraïbes », p. 153) que l’on voudrait plaquer sur elle.

L’écriture, fil directeur

Dans les entrelacs du récit, mêlant plusieurs époques temporelles et reprenant le fil de l’intrigue après plusieurs retours en arrière digressifs, le fil d’Ariane du lecteur est l’écriture elle-même. Tout le texte est en effet en tension, entièrement dirigé vers l’imminence d’un drame iminent, le fameux « autoclapse », mentionné dès les premières pages, « Ma Taffy porte le joint à ses lèvres, la nervosité l’envahit. Un nouvel autoclapse va se produire » (p. 22). Il est rappelé à maintes reprises au fil du récit : « quelque chose va exploser c’est certain » (p. 60) ; « il se trame quelque chose. Une sorte de rébellion, de révolution » (p. 123). Cet autoclapse est le pendant (négatif) d’une autre attente liée au bedwardisme dans le roman : « il y eut vraiment une période en Jamaïque (en 1920 précisément) où quelque chose de grand était en train d’advenir » (p. 152).

Par ailleurs, cette tension horizontale de l’œuvre est travaillée également par une certaine verticalité. Elévation et rabaissement sont en effet deux métaphores symboliques très structurantes du roman, « Babylone et son système » y étant assimilés à « toutes ces choses-pierre dans la vie qui pèsent sur la tête des [tite-]gens » (p. 26), là où Bedward entend « relever » un « peuple humilié » (p. 104). De même, les nombreuses vues aériennes de la vallée et sa rivière, la Mona, asséchée (d’où le titre également), dans les pages où le narrateur s’adresse directement au lecteur, reproduisent ce schème de l’élévation symbolique. Tout comme les dreadlocks elles-mêmes, véritables métaphores lors de la marche des Bobo Shanti partis venger Kaia : « Leurs dreadlocks s’empilent au sommet de leur crâne, dissimulées sous des turbans bien serrés qui montent à l’assaut du ciel » (p. 174). Tout l’enjeu est donc de savoir si une telle élévation est possible dans un monde où la topographie des quartiers fonctionne comme une ségrégation, un monde où les riches de Beverly Hills observent de loin et de haut les habitants d’Augustown.

Le motif de chant vient alors faire se rencontrer ces deux « lignes » directrices de l’œuvre. L’imminence de l’autoclapse est ainsi souvent prise en charge par le chant, à l’instar de Spanish Town, « le refrain que chantent les gamins lorsqu’un événement menaçant se profile » (p. 58), ou de celui de la marche des Bobo Shanti. Mais c’est le dernier chant, celui de Ma Taffy, entonné à la fin du roman, qui reste à nos oreilles, un chant paradoxal, fort de l’énergie du désespoir et qui permet de soulever la dépouille de Gina jusqu’aux cieux. L’ascension finale du corps de la jeune femme permet de réaliser, par et dans la mort, l’élévation tant espérée (études, relation avec Mathieu de Beverly Hills), celle qui va alors lui permettre, depuis le ciel, de nous raconter son histoire et celle d’Augustown – celle que nous sommes précisément en train de lire, dans un ultime effet de boucle où les pouvoirs des histoires et de la narration se trouvent une ultime fois célébrés.