La foire AKAA (Also Known As Africa) revient pour une seconde édition du 10 au 12 novembre prochain au Carreau du Temple, à Paris. Ce rendez-vous des collectionneurs et amateurs d’art contemporain et de design d’Afrique accueillera 38 galeries provenant de 19 pays différents. Comme l’année passée, en parallèle des exposants, la foire propose une programmation culturelle riche dont le thème principal est la guérison. Salimata Diop en charge de cette programmation a bien voulu répondre à nos questions pour nous en dévoiler un peu de son contenu.

Africultures : Qu’est-ce que recoupe exactement la programmation culturelle ? Et comment voyez vous la place de cette programmation au sein de la foire ?

Salimata Diop : La programmation culturelle regroupe ce que l’on appelle les rencontres AKAA, c’est-à-dire des conférences, des tables-rondes sur une thématique donnée, des ateliers participatifs, des performances, des projections vidéos.

En fait, j’ai commencé à travailler avec Victoria Mann dès le début, avant la première édition (annulée à cause des attentats en 2015). Moi, je venais de Londres où j’ai travaillé pendant six ans (jusqu’en 2015) et où la perspective sur cette création liée à l’Afrique est un peu différente. J’ai donc participé à la construction de l’identité de la foire et de sa philosophie. Ça a été une période passionnante car on s’est vraiment posé la question de comment on allait se positionner par rapport à notre public, par rapport à notre marché, par rapport à l’implantation géographique de la foire à Paris et à un moment où l’intérêt en France pour la création contemporaine et l’Afrique se réveillait.

Ainsi, la programmation culturelle est pensée pour affirmer la philosophie de AKAA en tant que foire internationale, où l’on ne s’intéresse pas à l’Afrique comme un territoire délimité, exclusif de ce qu’il y a autour, mais plutôt dans l’idée de créer un espace de rencontre où l’on montre l’Afrique vu par les africains, le monde vu par l’Afrique, et le regard d’artistes comme Nicola Lo Calzo non africain, mais qui travaille en Afrique.

De nombreuses personnes sont venues lors de la première édition de AKAA en se demandant où était l’art africain. Il y a encore beaucoup d’à priori sur ce continent et le monde de l’art. Mais au final on a eu pleins de retours positifs de toute part, et notamment des exposants ravis par les rencontres qu’ils ont pu faire et les conversations très intéressantes qu’ils ont pu avoir avec les visiteurs.

Pourquoi  avoir choisi cette thématique de la guérison ? Qu’est-ce qui vous a intéressé ?

En fait, je trouve que l’on parle trop souvent de l’Afrique en terme général : « l’Afrique autrement », « l ’Afrique aujourd’hui »… J’avais envie d’aller plus en profondeur. Cette année, on est donc parti sur une idée qui m’intéresse particulièrement, la guérison. Ce thème est venu de discussions, de rencontres et de lectures avec/sur des intellectuels, des philosophes. On a l’impression aujourd’hui que l’on vit dans un monde malade, où on a peur et où il y a par ailleurs cette espèce de culte du bien-être, très à la mode. En fait, l’idée était de se poser la question du rôle qu’à l’artiste dans nos sociétés. Est-ce que son pouvoir ne serait pas celui de la guérison ? Et quand je parle de guérison, je ne veux pas forcément faire référence à l’art thérapie, même si c’est une question qui m’intéresse beaucoup.

Finalement, cette question a résonné avec des travaux d’artistes tels que celui de Pélagie Gbaguidi, artiste plasticienne du Bénin qui parle pas mal de guérison dans son travail, au sens mystique. Il y a également Nu Barreto qui dans son travail est très pudique par rapport à ce sujet. Il parle de son esthétique et de la couleur rouge qu’il utilise beaucoup. Et quand on discute avec lui, comme j’ai pu le faire, il finit par dire que tout prend racine dans son histoire, dans celle de la Guinée Bissau et de la guerre civile des années 90. Ça m’intéresse de voir des artistes s’emparer de ces sujets, revenir sur des traumatismes, revenir sur des choses que l’on veut oublier et les ramener à nous pour dire qu’on ne peut pas oublier, on ne peut pas nier ce qui s’est passé.  Et sans cela, on ne pourrait pas les dépasser.

Joana Choumali, série Ça va aller

D’un autre côté, on a le travail de Joana Choumali qui a réalisé une série appelée « ça va aller ». Produite suite aux attentats de Grand Bassam, elle voulait traduire, selon elle, l’accalmie après l’atrocité, exprimer que la vie reprend le dessus. Ces photographies sont des scènes de vie quotidienne. Mais ce qui est particulièrement intéressant dans ce travail, c’est la broderie qu’elle fait ensuite sur ses images. Le processus de broder rappelle la guérison, quelque chose qui est déchiré et que l’on raccommode.

Pouvez-vous nous en dire un peu plus sur le contenu de cette programmation ?

Nous aurons des rencontres avec des artistes et mais également avec des intervenants tels que des chercheurs, des philosophes… L’idée de ces rencontres est d’amener des artistes à confronter leur pratique, tout en confrontant leurs différences : générationnelles, de medium, etc. Ce sera le cas par exemple, d’une rencontre entre Pélagie Gbaguidi et Paul Alden M’voutoukoulou[1], artiste du Congo Brazzaville, dont le travail, des maquettes de ville faites avec des boites de médicaments, prend racine dans quelque chose de très intime, la maladie de sa mère.

Ousmane Sow, Nouba qui se maquille – Série Nouba © Béatrice Soulé / Roger

Nous rendrons également un hommage à Ousmane Sow. C’est un moment fort pour nous. Son travail rentre complétement dans la thématique, mais surtout nous voulions saluer cette personnalité hors du commun[2] et son œuvre. Nous aurons une exposition regroupant des photos et quelques œuvres. Nous présenterons notamment une sculpture Le Nouba qui se maquille inédite et qui a une très belle histoire. Ousmane Sow en avait perdu sa trace car elle avait été achetée très tôt en 1984. Il a appris peu de temps avant son décès qu’elle avait été achetée par un ami collectionneur dans une vente aux enchères à New York. Nous aurons également une conférence avec Béatrice Soulé, co-commissaire de cette exposition.

Quelques panels ne seront pas liés à la thématique. Nous y parlerons du marché. Ainsi, nous reviendrons sur la question de la représentation nationale avec le cas de la biennale de Venise. Notamment avec une artiste kenyane Arlene Wandera qui a exposé au pavillon kenyan lors de la biennale de Venise de 2017 et nous reviendrons sûrement sur la controverse autour du même pavillon qui a eu lieu en 2015.

On a également un atelier qui me tient particulièrement à cœur autour de l’éducation et la formation dans ce marché émergent. A travers Creative Intelligence, une agence pour le développement du marché de l’art en Afrique, que j’ai fondée en 2012 avec le professeur Liz Lydiate, nous avons organisé des formations itinérantes en Afrique et à Londres. Intitulé « être artiste aujourd’hui », l’idée est de permettre aux artistes et aux professionnels de l’art du continent d’avoir des clés pour rentrer sur le marché, se défendre, gérer son business, etc. Au sein de AKAA, nous continuerons cette réflexion au sein d’un panel.

AKAA se développe dans un marché en train de se structurer. On ne sait pas si ça va devenir un marché solide ou si c’est un effet de mode et dans deux ans, ce sera le tour de l’Inde, du Japon, etc. Et c’est là l’enjeu aujourd’hui.  Avec la foire, nous travaillons le côté commercial car on est là pour faire vendre les galeries. Mais c’est également une collaboration pour construire ce marché ensemble. Et c’est dans ce contexte que la programmation culturelle prend également tout son sens.

[1] Exposé dans le cadre de Afriques Capitales, du 6 avril au 3 septembre 2017à Lille

[2] Décédé le 1er décembre 2016