Nul chemin dans la peau que saignante étreinte est l’intense titre du deuxième recueil de poèmes signé Jean D’Amérique : prix de poésie de la vocation en 2017, cette œuvre possède la touche remarquable d’un poète d’exception.

C’est un recueil où les cathédrales rougissent. La syntaxe de Jean D’Amérique, entaillée sur tout ce qui l’entoure, oblige le poète à se corriger dans une grammaire de sang. Ne vous surprenez pas, car dans cette critique, nous ne ferons pas abstraction de l’univers du jeune poète haïtien pour goûter à son écriture.

Si Jean D’Amérique marche, page après page, avec la main ouverte à tout imprévu, c’est parce qu’il aspire à un langage qui puisse maudire les trottoirs, emprunter des chemins de rage. Il avance, dans celui qu’il appelle un calvaire d’errance, avec le but de tresser des colliers de sang. Le sang est d’ailleurs un risque réel et quotidien : lui-même porte un pantalon skinny saturé d’épines. Un pas devant l’autre, dans une ville hémorragique, il défie à son tour le sang pourri des frontières, celui qui infecte les cœurs. Et si ce n’est pas lui qui montre ses blessures, ce sont les autres qui en portent les stigmates : « mon visage / fait saigner ceux des passants ».  Ce rouge qui brise les barreaux de la peau est la métaphore d’un intérieur constamment en contact avec un extérieur, d’un présent qui incarne, sans relâche, le passé.  Sous la peau, le poète conserve ses ancêtres et « tant de voix vagabondes ». Son corps, ce château de chair qui ne fait qu’éroder, l’amène à se brûler les mains, à s’en prendre plein la gueule, mais il n’y peut rien : la chanson des chairs est nécessaire. Nécessaire à quoi, au juste ?

Librement je jette mes phrases

à la gloire des ruines 

Jean d’Amérique nous parle de la mort qui suit la guerre, de la traversée par la mer, de la recherche de sa propre âme. Parce que l’époque que nous vivons est une époque folle, folle comme des herbes que nos rétines n’arrivent même plus à voir, car on est proie du déclin de tout réalisme émotionnel « Nous buvons la mort sans crise de verre, ignorant pourtant toujours le goût d’un cadavre ». Face aux guerres et catastrophes naturelles, notre égo ne recule d’un seul centimètre. Nous persistons à considérer les vies des autres des simples cailloux. L’écrivain d’à peine vingt-trois ans, semble vouloir créer, au comble de la plaie, un lien entre les bateaux négrier et ceux qui transportent aujourd’hui les migrants : cœurs qui tremblent d’attente, âmes qui pulsent face à la course des vagues. Il se dit lui-même fils de l’histoire qui a amené des hommes au bout d’une terre de matrice folle – il s’autoproclame semence d’orage. Et maintenant, qui est-ce qu’arrivera à payer ces milliers de coups d’orage, ces terribles voyages, avec un quelconque carton identitaire ?  Pourquoi tant de barrières, de papiers ? Jean D’Amérique prend sur lui toute la misère qu’il côtoie, fait siennes les blessures autrui, se laisse traverser par ce qui coupe la chair, les ratures aussi bien que les fleuves de pierres. Il se dit attiré par les falaises, il y perd pieds, car mille chemins l’appellent. Pendant qu’il tombe, le poète prend soin de cueillir un langage touffu de rêves et d’aurores. Il le fait pour lui – et pour nous. Sa tête est de plus en plus un carnet de vertiges, il en est l’allégorie, il leur ouvre la porte, démuni et généreux. Il chante alors la gloire des ruines, des cendres. Parce qu’il aspire à une renaissance limpide, nue, celle qui a bravé la mer et le désert « pour revendiquer soleil ».

Dans le poème « Alexander Throckmorton » d’Edgar Lee Masters, paru dans l’Anthologie de Spoon River on lit : « Jeune, mes ailes étaient fortes et infatigables, / Mais je ne connaissais pas les montagnes. / Agé, je connaissais les montagnes, / Mais mes ailes étaient trop lasses pour suivre la vision / Le génie est sagesse et jeunesse ». Que Jean D’Amérique ait incarné ces vers sans le savoir, reste une question ouverte. Ce qui est sûr, c’est que l’auteur de Nul chemin dans la peau que saignante étreinte pousse sa vision au-delà de l’expérience tangible : « Te prenant pour moitié, j’investis dans la beauté du ciel. Paquet de lumière qui tranche les saisons pour habiter le temps. Je suis saigné par la jalousie des nuages jusqu’à perdre le goût du bleu ». La beauté de l’être auquel il s’adresse, entité dont on n’arrive pas à distinguer la coté spirituel du charnel est si incroyable qu’elle blesse les pages du monde. Et tout ce qu’on a pu imaginer jusqu’ici fini pas n’être qu’une pâle copie de cette muse : « Le chant des sirènes donne une courte idée de ta voix. Tu demeures reflet cassé qui tourmente le miroir de la platitude des hommes ». Après ça, après la découverte de ce qui est grand, quoi ajouter au silence du bonheur ?