Premier roman de Marc Alexandre Oho Bambe, Dien Bien Phû est un roman « d’amour grand et d’amitiés inconditionnelles », pour reprendre les mots du protagoniste, Alexandre. Ancien soldat de l’armée française en Indochine, ce dernier retourne 20 ans plus tard sur ce territoire arpenté en temps de guerre, où il a rencontré l’amour de sa vie, Maï Lan, et son meilleur ami, Alassane. Sur fond de colonisation et de luttes pour les indépendances, Marc Alexandre Oho Bambe nous offre un récit bouleversant, dans une langue et un souffle poétiques auxquels résonnent pleinement les mots de René Char : « Dans nos ténèbres, il n’y a pas une place de la beauté. Toute la place est pour la beauté ». Rencontre avec l’auteur. 

Dans ce premier roman, tu choisis un “je” qui est un ancien soldat de l’armée française pendant la guerre d’Indochine. 20 ans plus tard le narrateur se souvient de cette période et d’une femme, Maï Lan.  Elle était vietnamienne. Ils s’aimaient. Mais ils ont dû se quitter à la fin du conflit. 20 ans plus tard, il décide donc de repartir sur les traces de cette fille au visage lune. Pourquoi avoir choisi un « je » et ce « je »?

J’avais besoin d’un « je » … écrire mon roman à la première personne m’est apparu comme une évidence, très vite, peut-être même avant le premier mot, la première phrase du texte qui est : « Dans cette histoire tout est vrai, j’ai tout inventé ». Il me fallait dire « Je » pour incarner mon narrateur, et habiter son regard sur le monde, l’amour, l’amitié, la guerre.  Habiter son être et me laisser habiter par lui, le temps du récit. Le « Je » m’a aidé à me mettre dans la peau d’Alexandre, cet ancien soldat de l’armée coloniale française.

Pourquoi avoir choisi Diên Biên Phù et cette période historique, pour ce premier roman ?

J’ai choisi le Vietnam, la guerre d’Indochine, Diên Biên Phù, pour la juste distance que me permettait le fait d’ancrer mon histoire dans un « ailleurs géographique ». Je suis né au Cameroun où j’ai grandi, je vis en France, et je voulais parler de la colonisation et des luttes de décolonisation menées par tous les peuples qui, à un moment de leur histoire, ont été opprimés, infériorisés, déshumanisés. Je voulais parler aussi de la guerre, qui n’arrête pas la vie, n’empêche pas l’amour et l’amitié, sentiments plus grands que tout, plus forts que la mort et les ténèbres autour. Enfin, je pense que raconter cette histoire à Diên Biên Phù, m’a évité ce qui aurait été un écueil pour moi : écrire un roman historique. Même si mon livre est documenté, j’ai gardé toute ma liberté d’auteur, de créateur, d’inventeur… Je ne suis pas certain que je serai resté aussi libre si j’avais ancré mon histoire en Afrique, peut-être que j’aurai trop voulu, cherché, consciemment ou inconsciemment, à écrire le nez collé comme scotché à la vitre de à l’Histoire, celle avec un grand H, alors que mon ambition romanesque était justement de fixer ma caméra sur des destins singuliers pris dans la violence du monde, des êtres de plein vent épris de vivre, vulnérables à la beauté, l’amour, l’amitié. Même en temps de guerre. Surtout en temps de guerre.

Tu as publié plusieurs recueils de poésie, produit un album. Comment as-tu cheminé vers ce premier roman ?

J’ai cheminé longtemps, j’ai pris mon temps. Quatre ans d’écriture, mais vingt ans de réflexions sur la vie, la mort, le couple, l’amour, l’amitié, l’honneur, la dignité, la guerre, la relation, la littérature, la poésie …

Que te permet le roman ?

Le roman me permet d’aller plus loin dans l’exploration des sentiments, le questionnement de l’être, la réflexion sur l’humain, ses contradictions, ses élans, sans faux-semblant, le sens de « la nuance qui est le luxe de l’intelligence », comme disait Camus. Et l’exercice nouveau d’écrire un texte au long cours, m’a invité à lâcher prose et prise différemment, apprendre à dire « Je » sans être le sujet qui parle, tout en l’étant aussi un peu quand même… Cela contribue également, à entretenir ma douce schizophonie (rires) et cela me va bien.

Comme pour tes autres œuvres publiées, envisages-tu de le porter sur scène ? Comment se nourrit ce va et vient entre la mise en mots et le partage scénique ?

Je porterai évidemment Diên Biên Phù sur scène. Mon roman est une partition musicale, je l’ai composé, écrit du bout des lèvres, dans la clarté tremblante d’un rêve. Et j’aurai le bonheur de faire vivre le livre en live, dès le 8 mars au Festival Littéraire de Bron, en belle compagnie de la pianiste Caroline Bentz, musicienne délicate aux notes indigo. La mise en mots m’est essentielle, j’aime la scène, le spectacle vivant, et j’ai besoin de ressentir cette vibration souvent, tout le temps. Pour moi la littérature, la poésie sont des moments d’humanité partagée. Mon geste d’écrire, solitaire au départ, trouve là, avec le public, le plein sens que je cherche et trouve dans l’art : de l’oxygène, de la beauté, une émotion collective, fragment d’éternité à …respirer ensemble.

Revient, justement, dans ce roman comme dans ton œuvre, régulièrement, la métaphore de la respiration, du souffle : qu’est ce qui nourrit ton souffle de vie ?

Le souffle d’amour, regarder mes enfants sourire à leurs rêves, respirer avec d’autres aux quatre coins du monde et me dire qu’au dernier soir sur cette terre, je pourrai me dire, que j’ai essayé et peut-être réussi, à faire de ma vie un poème, à tenir une promesse faite à l’âge de 16 ans par un p’tit gars de Dool.

C’est aussi ce qui nourrit ton inspiration au quotidien ?

Je lis, je vis. J’aime. Et cela suffit (rires). Mes enfants m’inspirent, tout le temps quand je suis avec eux, ou quand ils me manquent à l’autre bout du monde. Alors les mots m’assaillent, m’envahissent. Des questionnements aussi. D’amour et d’espérance. J’ai besoin de chercher, perdre et retrouver le sens du chemin de poésie que je trace depuis plus de vingt ans, depuis Douala. Besoin de sens pour continuer de regarder le monde de ma fenêtre, guetter, surveiller, inventer à chaque instant l’aube d’un jour nouveau. Et quand le temps est en retard, nommer les choses pour qu’elles adviennent. « La poésie est l’autre nom que l’on pourrait donner à la vie », cette phrase de Prévert, avec lequel je me sens en phase, m’inspire, elle aussi, beaucoup. Tout comme mes amours, les femmes rencontrées et aimées, auxquelles je rends hommage d’ailleurs dans mon roman premier, à travers mes personnages Mai Lan et Mireille.

Dans ce roman, comme dans tes recueils, tu rends hommage aussi régulièrement à celles et ceux que tu appelles tes « professeurs d’espérances ». Tu cites souvent Eluard, Glissant, Char, Césaire, Frankétienne, qu’on ressent pleinement dans ce premier roman. Quel autre auteur-e est-il nécessaire de mentionner dans tes fondations poétiques ? Quand et comment les as-tu rencontrés ?

Ecrire est un geste qui me signe, me saigne et me soigne. M’enseigne, me relève et m’élève. Vers moi-même, debout. Et je tiens de ceux que j’appelle mes professeurs d’espérance, mon rapport, extrême, à la littérature et à la poésie, avec lesquelles je n’ai jamais eu de distance. Les mots de Césaire ou de Char, de Frankétienne, Damas, Mahmoud Darwich, Rûmi, Eluard dit « De la force de l’amour », Depestre, Glissant, Rilke, Hölderlin, Neruda, et d’autres, nous passerions la journée, peut-être même la vie, si je devais citer tous les auteurs qui m’inspirent ou m’ont inspiré (rires).

Rencontrés pour la plupart à l’âge incandescent de l’adolescence, au moment où mon rêve de devenir écrivain se formait, se forgeait. Ils étaient là, dans la bibliothèque acajou de ma mère, et parfois aussi j’entendais leurs voix à la maison, lors des soirées du « cercle de poésie » qu’elle animait chez nous. Parfois une phrase, étincelle, un vers, de lumière, une citation, un paragraphe bleu, attiraient mon attention, me troublait, m’envolait.  Et toujours une lecture dans ma chambre, bouleversante, me révélait qui j’étais ou qui je pouvais être, et puis il y a eu le Cahier, première claque poétique, Fureur et mystère, et le sol qui se dérobait sous mes pieds, le séisme de la poésie, mon miracle pour supporter les chutes de la vie. Et depuis je n’ai jamais cessé de rechercher ce vertige, de fréquenter les mots, à la rencontre de moi-même et du monde.Il faudrait que je parle aussi des « autres », qui ne sont pas des auteurs mais font partie de ma constellation d’étoiles, celles et ceux dont je porte les mots et les rêves qui coulent dans mon sang et mon nom, ma mère et mon père, qui m’ont donné la curiosité de tout ce qui n’était pas moi, le goût des autres et une conscience poétique/politique du monde. Je porte dans le cœur encore, toutes nos conversations essentielles, les proverbes en langue douala de Sita et Grand-Pa, mes grand-parents adorés.

Tes parents sont, d’ailleurs, très présents dans tes textes, ta mère beaucoup. Quelle femme était-elle, et quelle est la trace de leur influence dans ta carrière d’artiste aujourd’hui ?

Ma mère était un poème, ce sont les mots de mon père à sa mort. Elle était enseignante, de français et de philosophie, femme de lettres. Et mon père était un artiste à sa manière, amoureux de la vie et grand homme de culture.  Mes parents sont là, présents dans ma vie, leur influence est immense et cela dépasse de très loin l’artistique.

Dans ce premier roman un hommage est aussi rendu à un espace de pensée qui a vu le jour à la fin des années 40 : Présence africaine. Que représente Présence Africaine pour toi ?

Présence représente beaucoup pour moi. C’est une vision, une maison, la maison et la vision d’Alioune Diop, l’éditeur de Césaire et Damas, poètes nègres qui m’ont dit entre leurs lignes, que c’était possible pour moi aussi, d’écrire et dire, possible d’aller vers mon risque, serrer mon bonheur, imposer ma chance. Présence a représenté pour l’étudiant noir que j’étais, la relation entre le Sud et le Nord, la rigueur intellectuelle et la ferveur des idées et de l’idéal qui me fondent et me guident. Présence a représenté tout ça, un esprit de lumière noire, nègre, singulière et universelle à la fois, une fenêtre sur le monde. C’est aussi le Cahier qui m’a brûlé, Pigments et Névralgies, poèmes de chevet dans lesquels Damas rappait, slamait avant l’heure (rires)

A la fin de la lecture de ce roman, on sort habités de la conviction que l’amour peut tout. Est-ce que l’amour peut tout selon toi ?

L’amour nous répare de tout et nous sépare du vide. C’est déjà pas mal, non ? (rires) Et oui je pense comme mon narrateur, que rien sur cette terre n’a plus de sens qu’un acte d’amour. Rien ne devrait avoir plus de sens même, même si parfois l’amour s’en va. Vivre ou mourir ailleurs.

« IL nous faut de l’intuition et un changement de l’imaginaire pour cesser de nous tuer entre nous. Le poète est celui qui se bat pour le changement de l’imaginaire », écrit Edouard Glissant. Comment ressens-tu cette phrase qui pourrait finalement répondre à celle que tu poses souvent “A quoi sert la poésie ?”

Je pense que les Hommes sont en froid avec eux-mêmes depuis la nuit des temps, ils le seront toujours, pour une terre, un dieu, une cause, l’envie, la jalousie ou je ne sais quelle autre raison… Nous trouverons toujours un moyen de « nous tuer entre nous » comme le dit Glissant. Mais je crois à la bonté de l’Homme aussi, je crois en l’Homme, parce qu’il a inventé la poésie, qui se dresse en vertige, contre notre vulgarité, contre notre violence, contre notre cynisme. Et le poète se bat, parce qu’il n’a pas le choix, le poète se bat avec ses « armes miraculeuses » pour répandre lumière et amour de nous-mêmes. « Dans nos ténèbres, il n’y a pas une place pour la beauté. Toute la place est pour la beauté ». Char est là encore, Césaire aussi, aux côtés de Glissant. Professeurs d’espérance.

« Il importe moins d’écrire comme un poète que de vivre comme tel », te disait ta mère, comme tu nous l’as confié dans une interview à Africultures il y a quelques années. C’est quoi une vie de poète ?

Une vie de poète est une vie rêvée, vécue par nécessité et avec urgence, intensité, une vie incendiée aussi. Une vie au service de la beauté. J’écrivais à vingt ans que je me refusais à vivre inutile. La poésie m’aide à tenir ma promesse, ne pas vivre inutile.

C’est d’ailleurs, adolescent justement, au Cameroun, que tu as sorti ton premier album et où tu mènes toujours des projets artistiques.

Oui mon premier projet artistique est né là-bas, au sud de mon cœur : un maxi produit avec mon père, mon meilleur ami Fred Ebami, son cousin Doudou et mon jeune frère Yannick, une affaire de famille en somme (rires) : l’album Afroptimisme … C’était il y a plus douze ou treize ans, à l’occasion d’un retour en vacances au Cameroun et de la rencontre avec un Collectif d’artistes de Douala, l’Equipe du Sud, dirigée par Calvin Yug. Il s’agissait d’un projet hybride, mélange de rap, slam et musique hip hop et traditionnelle Camerounaise. Ensuite il y a eu le festival Quartier Sud, imaginé par le même Collectif, pour célébrer l’oralité sous toutes ses formes, du conte au slam, un festival qui en est aujourd’hui à sa cinquième édition, et je suis particulièrement honoré d’être un des parrains de cette manifestation qui travaille à faire émerger des talents locaux. Je suis retourné à Douala aussi l’année dernière, invité par la dynamique association Lire à Douala qui œuvre à redonner le goût de la littérature aux plus jeunes. Enfin récemment, en décembre 2017, j’ai eu le bonheur d’aller au Cameroun en tournée avec un Opéra Slam Baroque, projet fou et précieux qui m’a permis de faire découvrir « le pays » à des amies musiciennes et chanteuses, Gasandji et Caroline Bentz. Là nous avons réuni sur scène des rêveurs du Sud et du Nord, artisans de beauté. Comme aurait dit D’Ormesson, solennel, « C’était bien » (rires).

Tu viens aussi de créer une fondation, au Cameroun, avec ton frère et ta soeur pour l’éducation artistique. Quel a été ton cheminement artistique vers cette nouvelle aventure ?

Je ne crois pas que mon cheminement artistique ait quoi que ce soit à voir avec la fondation, le rêve porté par ma soeur, mon frère et moi. Nous avons juste décidé de rendre hommage à nos parents, dont beaucoup de gens nous parlent encore au Cameroun quand nous y allons, alors que ma mère est partie il y a plus de 20 ans et mon père il y a 10 ans. Et pourtant leurs prénoms, et surtout leur engagement dans la culture et l’éducation résonnent encore, en nous, partout. Alors nous avons inscrit nos pas dans les leurs, par devoir de mémoire mais par conviction profonde aussi : nous sommes habités par les mêmes idéaux que nos parents, la même flamme, et cette idée que la culture et l’éducation peuvent être de formidables vecteurs de développement personnel, d’épanouissement collectif, cette idée que l’art a un rôle social. Se cultiver, donne le pouvoir de s’affranchir de tout, d’être libre, refuser la fatalité et tous les déterminismes, toutes les assignations.

Autre actualité, pour toi ce mois-ci, tu sors également un recueil de poésie chez La Cheminante, peux-tu nous en parler ?

Ci-gît mon coeur est le titre du livre qui paraît en mars pour le Printemps des Poètes, un texte qui me brûlait depuis quelques mois déjà, recueil de pensées et de poèmes, carnet de vertiges, comme dit le jeune poète Jean D’amérique que j’aime beaucoup. Ci-gît mon coeur, c’est un peu beaucoup à la folie passionnément mon coeur qui chante ou crie parfois mais jamais ne se tait, quand il s’agit de dire l’amour et la révolte, chercher la paix de l’âme de l’Homme, énoncer la beauté, dire oui à tout ce qui nous relève et nous élève dire, dire non aussi, à tout ce qui nous tue.