Le 71ème festival de Cannes se déroulera du 8 au 19 mai. Le sélections sont dévoilées et les jurys en place : tout est prêt pour la grande messe de la montée des marches et le rush médiatique et public. Comme chaque année, on scrute la visibilité des cinémas d’Afrique et de ses diasporas, et donc la place des imaginaires et des réalités africains au sein du plus renommé des festivals internationaux. Migrants, héritage de l’Histoire, racisme, amours transgressifs, intégrisme, déconstruction des préjugés : ces films de cinéastes jeunes pour la plupart interrogent les problématiques contemporaines. (cf. le bilan du festival sur les films monde noir et monde arabe de l’édition 2018).

L’affaire Weinstein fait avancer la parité : le jury qui décernera la palme d’or est composé de cinq femmes et quatre hommes, sous la houlette de l’actrice australienne Cate Blanchett qui sera la 12ème femme à présider le jury. C’est ainsi que Khadja Nin et Ava DuVernay, donc une Africaine et une Africaine-Américaine, sont sollicitées pour décider des prix. La chanteuse burundaise se fait appeler Khadja Nin car on l’appelait « Ka Jeanine » durant son enfance (la petite Jeanine, son vrai prénom). Ses albums mélangent pop occidentale, rythmes africains et afro-cubains. Artiste internationale, elle est devenue Ambassadrice de Bonne Volonté de l’Unicef puis de l’Observatoire sur les migrations. Ava DuVernay, qui a réalisé de nombreux documentaires musicaux, est surtout connue pour son biopic Selma où David Oyelowo incarnait Martin Luther King dans sa lutte pour l’élargissement du droit de vote à tous les citoyens.

2018 est aussi une année charnière dans le choix des films issus des 1906 visionnés : un « renouvellement générationnel », pour reprendre l’expression de Thierry Frémaux, le délégué général du festival. La compétition ne table en effet plus seulement sur les valeurs sûres mais s’ouvre largement à de nouvelles têtes. Certes, on y trouve huit cinéastes dont les films ont déjà été primés à Cannes. C’est la 8ème fois que Jean-Luc Godard est en compétition, la 5ème pour le Chinois Jia Zhang-ke et la 5ème aussi pour le Japonais Hirokazu Kore-eda, la 4ème pour l’Italien Matteo Garrone, la 3ème pour le Coréen Lee Chang-Dong ou l’Iranien Asghar Farhadi qui ouvrira le festival, la 2ème pour l’Italienne Alice Rohrwacher ou les Français Stéphane Brizé et Christophe Honoré.

Spike Lee et Abu Bakr Shawky en compétition

Pour Spike Lee, c’est la 3ème fois mais c’est aussi le retour, 27 ans après sa dernière sélection. Il présente BlackKkKlansman, son 49ème film, un biopic : l’histoire vraie du premier agent de police noir de Colorado Springs à avoir infiltré sous couverture le Ku Klux Klan en 1978. On retrouve les trois K du titre du film qui joue sur Black Klansman, le titre du livre de Ron Stallworth que Spike Lee adapte. L’officier, incarné par John David Washington (« Ballers ») aux côtés d’Adam Driver, fera échouer des plans du KKK en réussissant à se hisser dans la direction de la terrible organisation suprémaciste blanche. Le film sortira le 10 août prochain dans les salles américaines, un an après les violences du 12 août 2017 à Charlottesville (Virginie). Un rassemblement ouvertement raciste contre le retrait d’une statue du général confédéré Robert Lee, défenseur de l’esclavagisme, avait dégénéré lorsqu’une voiture avait foncé dans la foule des militants antiracistes, entraînant la mort d’une jeune femme et causant une vingtaine de blessés.

Renouvellement donc, car dix cinéastes vont monter les marches pour la première fois avec leur film : les Français Eva Husson et Yann Gonzalez, le Polonais Pawel Pawlikowski, les Russes Kirill Serebrennikov  et Sergey Dvortsevoy, l’Américain David Robert Mitchell, le Japonais Ryûsuke Hamaguchi, l’Iranien Jafar Panahi, qui avait été révélé sur la Croisette avec la Caméra d’Or en 1995, mais aussi la Libanaise Nadine Labaki avec Capharnaüm, où un enfant se rebelle contre la vie qu’on cherche à lui imposer et entame un procès contre ses parents.

C’est avec un premier long métrage, une prouesse, que le jeune réalisateur d’origine égypto-australienne Abu Bakr Shawky est sélectionné avec Yomeddine, qui oscille entre drame et comédie. Il suit Beshay, un lépreux copte, et son apprenti orphelin dans leur tour de l’Egypte à la recherche de sa famille. Il est intéressant de jeter un coup d’œil à la campagne de financement participatif du film, qui avait pour prélude un documentaire de 15 minutes sur une léproserie : The Colony.[1] La préoccupation sociale et de déconstruction des préjugés face aux lépreux y est essentielle tandis que la plupart des acteurs sont non-professionnels et issus de cette expérience. Shawky, qui a étudié le cinéma en Egypte et aux Etats-Unis, avait déjà réalisé en 2011 un documentaire sur la place Tahrir durant les derniers jours de la présidence Mubarak (Martyr Friday) et en 2012 une chronique de 9 minutes sur l’histoire moderne de l’Egypte à travers les yeux d’une famille de la classe-moyenne : Things I Heard on Wednesdays. Son court métrage The Road to Atalia, qui explore le business de l’émigration illégale en Egypte, avait été produit par l’International Organization for Migration en 2010. On y retrouve le célèbre acteur égyptien Amr Waked.

Un bouleversement en amène un autre : pour résoudre le problème de 2017, le nouveau règlement ferme la compétition aux films qui ne sortent pas en priorité en salles. Le géant de la VOD Netflix a donc décidé de retirer toutes ses productions du festival. Ajoutons le déplacement des séances de presse après la première des films au Théâtre Lumière qui va considérablement gêner les journalistes et l’interdiction des selfies sur les marches : il souffle sur 2018 un nouveau vent qui fera couler beaucoup d’encre.

Notons que la compétition comporte aussi Le Livre d’image de Jean-Luc Godard, une réflexion sur le monde arabe en 2017 à travers des images documentaires et de fiction. « Rien que le silence, rien qu’un chant révolutionnaire, une histoire en cinq chapitres, comme les cinq doigts de la main.«  Le film est donc divisé en cinq parties thématiques avec une longue introduction (la guerre, les voyages, la loi d’après Montesquieu, L’Esprit des lois et la région centrale) pour ensuite raconter une histoire (« la main« ) qu’il appelle « L’Arabie heureuse« , « une sorte de fable sur une fausse révolution conçue par un chef d’un émirat fictif privé de ressources pétrolières ». A découvrir… Tirée de Pierrot le fou avec Jean-Paul Belmondo et Anna Karina, l’affiche de la 71ème édition rend d’ailleurs hommage au maître aujourd’hui âgé de 87 ans.

Trois films d’Afrique à Un certain regard

Le renouvellement est également vrai dans la section Un Certain Regard, qui complète la compétition, où l’Afrique est présente avec trois jeunes cinéastes.

Rafiki, premier long métrage de la Kenyane Wanuri Kahiu, met en scène une histoire d’amour entre deux femmes. Leurs pères s’affrontent aux élections locales, ce qui attire les regards. Arrêtées par la police, elles sont battues et doivent choisir entre amour et sécurité… « Yes we Cannes !« , s’est écriée Wanuri Kahiu dans un tweet à l’annonce de sa sélection. Pour le premier film kenyan sélectionné à Cannes, c’est effectivement un coup de force autant qu’un acte courageux : le sujet est délicat dans une région où l’homophobie est très violente, notamment en Ouganda voisin où le gouvernement voulait légaliser en 2013 le meurtre des homosexuels avec la loi « Kill the Gays ».

C’est justement d’un roman situé en Ouganda que s’inspire le film : Jambula Tree de Monica Arac de Nyeko, qui avait reçu le Caine Prize en 2007. Il y avait « urgence et nécessité » de faire ce film, indique Wanuri. Rafiki, c’est « la beauté et la difficulté de l’amour, des moments précieux pendant lesquels on s’élève au-delà de nos préjugés ». Interdiction, arrestation du producteur exécutif, harcèlement de l’équipe et des interprètes : il a fallu tout subir pour arriver à finir ce film !

« Quelque chose me manquait dans la représentation des femmes du monde arabe », indique la franco-marocaine Meyem Benm’Barek qui avait été remarquée pour son court-métrage Jennah, présélectionné en 2015 à l’Oscar du meilleur court-métrage. Dans Sofia, où l’on retrouve Lubna Azabal et Faouzi Bensaïdi, elle montre des femmes fortes qui ne sont pas des victimes. Sofia vit avec ses parents dans un modeste appartement de Casablanca. Lors d’un repas, elle est prise d’une violente douleur abdominale. Aidée par sa cousine Léna, elle va à l’hôpital : Sofia faisait un déni de grossesse et est sur le point d’accoucher. L’hôpital ne veut bien la prendre que si elle fournit son certificat de mariage avant le lendemain matin – à défaut ils devront alerter les autorités. Après l’accouchement, les deux femmes se mettent immédiatement à la recherche du père de l’enfant, une quête nocturne désespérée… Alors que Sofia appartient à un milieu plus conservateur, la franco-marocaine Léna représente le regard occidental porté sur le Maroc, le film critiquant les deux approches. Après la quête du père, le film se fait « drame social où les rapports de domination et de pouvoir se tissent » pour mettre en lumière le « rouleau compresseur sociétal qui peut parfois pousser à la folie », indique la réalisatrice. « Penser la condition des femmes ne peut se faire en dehors de leur contexte économique et social », ajoute-t-elle, si bien que le sujet du film est « la fracture sociale, où la jeunesse du monde puise la sève de sa colère, de son amertume et de ses revendications ». « J’espère que le film pourra soulever des questions et que chacun trouvera les réponses qui lui correspondent », conclut la réalisatrice.[2] On ne saurait mieux définir le rôle du cinéma.

Quand au greco-sud-africain Etienne Kallos, il s’attache avec Die Stropers (Les Moissonneurs), tourné en afrikaans en milieu conservateur blanc d’Afrique du Sud obsédé par la rigueur et la virilité, à un jeune émotionnellement fragile. Sa mère chrétienne-fondamentaliste lui demande d’adopter comme frère un orphelin des rues, mystérieux et manipulateur. Il en résulte une lutte pour le pouvoir, l’héritage et l’amour des parents… Etienne Kallos a fait ses études de cinéma à la New York University. En 2009, il a décroché avec Eersgeborene (Firstborn) le prix du meilleur court-métrage au Festival de Venise. En 2007, son court Doorman avait été sélectionné par la Cinéfondation à Cannes et au festival de Sundance. Les Moissonneurs est produit par la France, la Pologne, l’Afrique du Sud et la Grèce.

Séances spéciales

Le festival propose également des séances spéciales, avec notamment L’Etat contre Mandela et les autres de Nicolas Chapeaux et Gilles Porte. Nelson Mandela aurait eu 100 ans en 2018. Les réalisateurs mélangent images d’époque, animations et archives sonores pour reconstituer le procès de Mandela et des sept autres accusés qui seront condamnés avec lui en 1964 au bagne à perpétuité. Ils ont notamment puisé dans les 256 heures d’archives sonores du « procès du siècle », numérisées et restaurées par l’INA en 2016 à la demande de l’Afrique du Sud.

Autre documentaire, A tous vents  rebaptisé Libre de Michel Toesca. Le réalisateur habite la vallée de la Roya, à la frontière franco-italienne, empruntée par de nombreux migrants qui tentent d’entrer en France. Il filme depuis deux ans des hommes et des femmes qui ont décidé d’agir face à une situation humaine révoltante, malgré les risques judiciaires encourus. Il retrace ainsi le soutien illégal apporté par des habitants aux réfugiés majoritairement africains, notamment Cédric Herrou, agriculteur dans la vallée, qui a été plusieurs fois trainé devant les tribunaux pour son aide aux exilés.[3]

 

 

 

Sections parallèles : la Quinzaine des réalisateurs s’impose

 On y trouve notamment Amin de Philippe Faucon, tourné au Sénégal et en région lyonnaise. Interprété par Moustapha Mbengue, Amin vient du Sénégal via la Mauritanie pour travailler en France, laissant au pays Aïcha, sa femme et leurs trois enfants. Ils ne se voient qu’une ou deux fois par an. Entre le foyer où il vit et son travail sur les chantiers, sa vie est austère et solitaire. Il envoie l’essentiel de ce qu’il gagne au Sénégal. Mais un jour, il rencontre une femme, Gabrielle, et une liaison se noue… Gabrielle est incarnée par Emmanuelle Devos qui avait notamment eu le César de la meilleure actrice en 2002 pour Sur mes lèvres. Très centré sur les milieux africains, le réalisateur Philippe Faucon a de nombreux films à son actif, tous magnifiques. Son dernier, « Fatima », du nom d’une mère immigrée en France qui peine à éduquer seule ses deux filles, a rencontré un grand succès public et avait remporté trois César dont celui du meilleur film. La musique est signée par Amine Bouhafa qui a lui-même remporté un César en 2015 pour Timbuktu.

La « Quinzaine » a aussi sélectionné cette année un film d’Afrique : Mon cher enfant (Weldi), du Tunisien Mohamed Ben Attia, son deuxième long métrage après Hedi, un vent de liberté qui avait triomphé à Berlin en 2016. Le film suit un couple petit bourgeois qui nourrit de grands espoirs pour son fils unique, et découvre brutalement que ce dernier est parti en Syrie. Le père se rend alors en Turquie pour essayer de retrouver son enfant. Cela le renvoie à chercher des réponses à sa propre vie… Comme pour Hedi, les célèbres Frères Dardenne (Belgique) signent là une nouvelle collaboration avec le cinéaste tunisien. En présentant le film, Edouard Weintrop, délégué général de la Quinzaine pour la huitième et dernière année, a insisté sur la performance de l’acteur Mohamed Dhrif qui avait joué autrefois dans L’Homme de cendres, de Nouri Bouzid.

Parmi les courts métrages de la Quinzaine, Ce Magnifique Gâteau ! des Belges Emma De Swaef et Marc James Roels est un film d’animation de 44 minutes situé dans l’Afrique coloniale à la fin du 19ème siècle. On y trouve un roi préoccupé, un Pygmée travaillant dans un hôtel de luxe, un homme d’affaires raté, un portier perdu et un jeune déserteur… Ces figurines sont animées en « stop motion » : image par image en déplaçant les personnages à la main, un travail considérable.

Autre court de la Quinzaine, un documentaire hybride de Juanita Onzaga : Our Song to war, tourné à Bojaya, un village afro-colombien qui a subi les pires massacres durant le conflit armé colombien en 2002. Les souvenirs de la guerre se transforment poétiquement en mythes pour permettre la réconciliation.

L’Afrique et ses diasporas sont par contre absentes de la sélection ACID mais aussi de la Semaine de la critique où se glisse toutefois un court métrage algérien : Un Jour de Mariage d’Elias Belkeddar, chronique mélancolique où Karim, un voyou français en exil à Alger, vit de petites combines.

Sans doute les diasporas africaines sont-elles présentes dans d’autres scénarios à découvrir, surtout lorsqu’ils reflètent la diversité des origines dans les quartiers marginalisés. Mais force est de constater qu’une fois de plus, l’Afrique noire est peu présente dans le plus en vue des festivals de cinéma internationaux, à l’image du peu de structuration de l’industrie du cinéma sur le Continent. La jeune Kenyane Wanuri Kahiu est la seule sélectionnée avec Rafiki dans la section officielle « Un certain regard ». Mais elle ne représente cependant pas l’Afrique : les cinéastes ne sont pas des ambassadeurs et leurs films ne sont que leur regard singulier d’artiste n’ayant pour ambition que de nous poser des questions.

 

[1] Cf. la campagne de financement participatif du film : https://www.kickstarter.com/projects/1178320116/yomeddine. Convaincu par son potentiel, Mohamed Hefzy (Film Clinic, qui a récemment produit Clash et Sheikh Jackson) a rejoint la production du film.

[2] https://www.youtube.com/watch?v=CaWPRYysqNA

[3] Cf. la campagne de financement participatif du film : https://www.kisskissbankbank.com/fr/projects/a-tous-vents-un-film-de-michel-toesca-to-the-four-winds-a-film-by-michel-toesca?ref=selection