Le début d’un éco-système. Il y a quelques années, on déplorait l’absence de circuit de distribution, la fermeture des salles de cinéma déjà très rares, un public à trouver… Depuis, des initiatives se sont multipliées pour favoriser l’accès au cinéma : on voit apparaître de nouveaux cinémas ou la restauration d’anciens (un parc proche d’une soixantaine de salles), des complexes cinématographiques, le réseau Canal Olympia, des chaînes télévisées payantes et des sites de VOD.

Modérée par Sébastien Onomo, producteur originaire du Cameroun, Les films d’ici, co-président du groupe francophone d’UniFrance et Jean-Christophe Baubiat, responsable des pays francophones à UniFrance, cette table ronde regroupait le 10 mai 2018 Abdoul-Aziz Cissé, secrétaire permanent du FOPICA, Sénégal ; Coulibaly Diakité, président du FONSIC, Côté d’Ivoire ; Laurent Sicouri, directeur des acquisitions du programmes Canal+ International ; Betty Sulty Johnson, vice-présidente Content Distribution, Trace TV ; Marjorie Vella, directrice adjointe des programmes et directrice des acquisitions de TV5 Monde ; et Jean-Paul de Vidas, directeur de Films 26.

Le retour des salles de cinéma

C’est ce dernier qui a livré le premier exposé, très documenté, proposant au départ une typologie des salles en fonction du prix des billets : premium (4000-5000 Fcfa), middle (2500-3000 Fcfa), low coast (1500 Fcfa). C’est la catégorie middle qui se développe énormément avec la création de centres commerciaux attirant les classes moyennes.

Le réseau Canal Olympia, lui, s’adresse à la catégorie low coast : les billets adultes sont à 1500 Fcfa et enfants à 1000 Fcfa. Laurent Sicouri a insisté sur la technologie solaire qui permet d’emmagasiner de l’énergie durant la journée pour faire tourner le lieu le soir. Les salles sont éq uipées en dolby 7.1 et disposent d’une estrade en extérieur pour les événements musicaux, le but étant de pouvoir accompagner les talents locaux avec un espace de programmation. Pour les événements ou les avant-premières, le tarif monte à premium.

Abdoul-Aziz Cissé a indiqué que le Fopica ne finançait pas que la production mais aussi les salles, la distribution et la formation. Quatre salles de quartier de Dakar sont ainsi en cours de rénovation et numérisation. La salle délabrée de Ziguinchor est en chantier aussi. D’autres salles sont visées pour reconstituer le circuit des salles de cinéma perdues à cause des politiques d’ajustement structurel, qui furent vendues au plus offrant lors de la privatisation du réseau. La clause de maintien de l’activité n’était que de dix ans. De même, le dossier d’aide à la production doit comporter un engagement de diffusion en salles. Une réflexion est en cours sur la chronologie des médias au Sénégal pour contrecarrer le risque de voir des films aidés directement diffusés sur internet.

Coulibaly Diakité a de même indiqué que le Fonsic, fonds de soutien, aide également la rénovation et la distribution. La défiscalisation de l’équipement et du matériel permet à des grands groupes de venir s’installer en Côte d’Ivoire. Dans le domaine public, la grande salle de 1500 places du Palais de la Culture sert aussi à des événements cinématographiques. La politique est de soutenir l’initiative privée pour arriver à 25 salles en 2020.

Distribution : les films africains commerciaux trouvent leur public

Les Films 26, qui ont débuté leur activité en 2015, ont enregistré 343 000 entrées dans les différents pays en 2017, soit 1,7 million d’euro de chiffre d’affaires. A la faveur des nouveaux écrans, cela représente une progression annuelle de 50 %. Black Panther a ainsi fait 110 000 entrées et le fait d’avoir positionné Avengers comme la suite a permis de dépasser ce chiffre. Bienvenue au Gondwana est en tête des recettes grâce au déplacement de Mamane qui a accompagné le film dans toutes les capitales. Il a déjà tes yeux, avec Aïcha Maïga, s’est situé en tête des films français. Mais comme dans le reste du monde, le public est demandeur de comédies, d’action, d’aventure…

Le problème en Côte d’Ivoire est la lenteur de l’investissement, note Coulibaly Diakité, alors que le marché s’ouvre. Au niveau des frais de sortie, les réseaux sociaux prennent le dessus sur les publicités traditionnelles dans les médias, tandis que la télévision reste trop chère et trop large.

Betty Sulty Johnson a signalé que le groupe Trace TV a créé une entité distribution en 2017 et cherche à valoriser sur les marchés internationaux (télévisions payantes, plateformes SDOD, compagnies aériennes, etc.) les contenus afrocentrés d’un catalogue de magazines, séries et documentaires. Les chaînes panafricaines ont de forts besoins mais il est difficile de vendre des contenus aux chaînes nationales. Avec Trace Play, c’est un Netflix africain qui tente de s’imposer : une plateforme SDOD avec 2500 heures de contenus.

Il y a aujourd’hui 390 millions d’Africains francophones, un chiffre qui aura doublé en 2050. Canal+ Afrique cherche à les capter avec ses 12 chaînes, notamment avec les séries. Du préachat peut permettre d’aider la production des films. Ce fut l’occasion pour Coulibaly Diakité de rappeler que le secteur n’a pas assez de retour sur investissement pour se financer : il faudrait que les télévisions augmentent leurs tarifs d’achat.

Marjorie Vella a signalé qu’à l’international, c’est la référence culturelle qui marche, davantage que les seules comédies, séries ou films d’action. Elle a évoqué le nouveau Fonds francophone d’aide et indiqué que TV5 Monde achètera 75 % des productions. Pour Abdoul-Aziz Cissé, l’intérêt de ce Fonds est de faire naître des coproductions entre pays africains : c’est l’occasion d’aller vers une mutualisation des ressources africaines. Il ne faudrait pas que les fonds nationaux soient des barrières. Le Fonds francophone est ainsi un laboratoire pour l’expérimentation.

Signature d’un accord entre Orange et l’Institut français

Le lendemain à Cannes était signé un accord entre Orange et la Cinémathèque Afrique de l’Institut français pour la diffusion à partir de septembre 2018 dans la cinquantaine de  salles du réseau culturel français à l’étranger (dont une vingtaine en Afrique) de quatre films de réalisatrices africaines co-distribués par Orange : Apatride de Narjiss Nejjar (Maroc, sélectionné à Berlin), Frontières d’Apolline Traoré (Burkina Faso), Maki’la de Marcherie Ekwa (RDC, sélectionné à Berlin), Rafiki de Wanuri Kahiu (Kenya, sélection Un Certain Regard à ce festival de Cannes).

Pierre Buhler, président de l’Institut français, a indiqué que « ce partenariat avec Orange est d’autant plus emblématique que la France accueillera en 2020 une Saison des cultures africaines ». Orange s’engage depuis quatre ans dans la production cinématographique africaine, avec 13 films coproduits par Orange Studio (notamment Timbuktu d’Abderrahmane Sissako).