Loin des marchés d’art contemporain internationaux, la Douala art fair entend valoriser, auprès de la population camerounaise, les talents nationaux, trop souvent mieux connus à l’extérieur de leur espace de création. Rencontre avec le commissaire d’exposition Landry Mbassi autour de cette initiative à consolider ; une première foire d’art contemporain et de design à Douala les 2 et 3 juin prochains.

Africultures. Vous êtes commissaire de la première foire d’art contemporain et de design de Douala qui se déroulera en fin de semaine. Qu’est ce qui a motivé cette initiative et votre engagement dans ce projet ?

Landry Mbassi. Douala Art Fair est porté par l’Agence Omenkart (Diane Audrey Ngako) qui désire apporter sa contribution au développement du secteur du marché de l’art au Cameroun, mais plus largement, à la promotion artistique issue du Continent. Dans un contexte où les talents ne manquent pas mais où les initiatives étatiques sont rares, sinon de faible qualité, ce nouveau projet entend participer à l’émulation autour de la création plastique au Cameroun tout en traçant, sur le long terme, un trait d’union entre les différentes régions d’Afrique et du monde.

En tant que commissaire camerounais vivant essentiellement sur le continent, je me suis engagé dans ce projet par passion, mais surtout par affinité avec l’art et les artistes avec qui je travaille mais davantage, parce que je crois qu’il est de mon devoir d’accompagner autant que possible des initiatives de ce genre, qui si bien menées, peuvent en effet permettre de rééquilibrer les choses. Et (re) donner aux artistes la place qu’ils méritent.

Béatrice Yougang

Béatrice Yougang

 

Pour cette première édition, combien d’œuvres de combien d’artistes seront présentés ? Et comment avez-vous sélectionné les artistes et galeries représentés ?

Cette première édition est un peu expérimentale, il faut l’avouer. Au départ, l’agence s’est faite entourée d’un comité auquel elle a demandé conseil pour la sélection. Ce n’est qu’un peu plus tard que je suis arrivé dans le projet. Une quarantaine d’œuvres seront présentées. Pour un total d’une vingtaine  d’artistes.

Comme je le souligne, c’est une édition expérimentale qui puise à la source des spécificités du contexte. Il s’agira dans un premier temps, d’organiser une foire avec des artistes, vu l’absence réelle de galerie (Douala n’en possède qu’une seule, la Galerie MAM, qui je peux le dire, est véritablement la seule du pays). Plus tard, on envisagera inviter des galeries de pays voisins et au fil du temps, le format s’adaptera.

Jean Michel Dissakè

Quelles sont les principales difficultés que vous avez pu rencontrer pour construire ce projet de foire d’art contemporain ?

La mobilisation des fonds, l’éternel boulet. Toute la machine financière sur laquelle peut et doit s’appuyer ce genre d’initiatives est encore (vé) rouillée. De cette difficulté, émane un certain nombre de manquements. Mais il y a aussi, l’état encore sauvage, pour ne pas dire précaire ou peu structuré du milieu. Les artistes (pour la majorité) ne sont eux-mêmes pas encore suffisamment outillés pour comprendre les rouages du marché. Pour s’organiser et prendre part à ce genre de plateformes. La faute peut-être au contexte ? Mais va-t-on éternellement renvoyer la balle aux autres ? Pour obtenir parfois une image ou même une simple biographie d’un artiste, c’est la pagaille ! Il faut se lever tôt. Tout ceci rend les choses encore bien plus compliquées qu’elles ne le sont déjà pour nous autres commissaires, qui évoluons pour la plupart du temps, sans moyens.

Bernard Ajarb

Comme ce que vous aviez pu dire au sujet d’autres projets que vous avez menés vous êtes préoccupé par le fait que les artistes camerounais sont davantage reconnus à l’international que dans leur environnement de création. Pouvez-vous nous faire un état des lieux de la place des arts visuels au Cameroun ces dernières années ?

En effet, l’environnement camerounais local est assez particulier. On le cite souvent pour souligner les grands paradoxes qui le parcourent. A l’international, le Cameroun occupe une place de choix, autant quand il faut parler de plasticiens (Barthélemy Toguo, Bili Bidjocka, Samuel Fosso, Boris Nzebo, Joel Mpah Dooh, Goddy Leye, Emkal Eyongakpa, etc.) que de commissaires/critiques (Simon Njami, Christine Eyene, Koyo Kouoh, Yves Chatap, Elise Atangana, et j’en passe). Tout ceci interroge !

Pour répondre à votre question, je dirais que les arts visuels peinent à occuper sur l’échiquier national (au sens gouvernemental et sociétal de l’expression), la place qui leur est dû. Certes on assiste çà et là, à des évènements ponctuels qui permettent de rappeler la force et le talent de ces artistes qui créent dans des conditions parfois inimaginables, mais, cela reste à bien d’égards, faible au vu de la pertinence de leurs démarches et de leurs prises de risques et positionnements esthétiques. L’an dernier, le Ministère des arts et de la culture inaugurait la toute première galerie nationale du Cameroun ; on s’attendait à ce que cela soit un coup de pied dans la fourmilière, mais les attentes de la communauté n’ont pas été atteintes. Peut-être est-il encore trop tôt, me diriez-vous ? Mais si l’on considère justement les dynamiques qui sont déployées partout ailleurs sur le continent (au Nigeria voisin par exemple), on pourrait se poser la question de savoir pourquoi les mêmes principes ne s’appliquent-ils pas alors ici ? Nous sommes tous pourtant soumis aux mêmes « lois d’attraction » et contingences (corruption, acculturation, enrichissement illicite, etc.). Il convient de se poser les bonnes questions !

Hervé Youmbi

Cette première édition se déroule à Douala, au Canal Olympia. Pourquoi avoir choisi ce lieu ?

Personnellement, ce n’est pas le site que j’aurais choisi, même si une fois encore, la question des lieux potentiels de l’art se pose également avec acuité au Cameroun. Mais tout demeure possible. Dans une certaine mesure. Ce site nous a causé tous les torts (du fait du plein air) et si c’était à refaire, je ne m’y collerais pas ! Il s’avère que lorsque l’agence recherchait des sites potentiels pour loger la foire, elle est tombée sur ce lieu.

Quel est le public cible de cette première édition ? Et les perspectives peut-être pour la suite ?

Pour l’instant, logiquement, il s’agit d’attirer le plus grand nombre de regards et d’attentions. Donc, toutes les couches sont visées. Par ricochet, tout type de public. Potentiels collectionneurs, amateurs d’art, professionnels du milieu de la culture, étudiants, élèves, chômeurs, pousseurs, etc. Le premier jour de la foire (1er juin) sera toutefois consacré au preview avec des invités (de marque) tirés sur le volet. Et les 2 et 3 juin, le grand public pourra venir apprécier la création artistique dans sa splendeur et se frotter aux œuvres, pour cet évènement qui célèbre au-delà de tout, la passion et la détermination d’artistes camerounais.