Animée par Youma Fall, directrice de la Culture à l’Organisation internationale de la Francophonie, cette table-ronde était organisée le 13 mai 2018 au Pavillon des Cinémas du monde au village international du festival de Cannes à l’occasion des trente ans du Fonds Image de la Francophonie.

Youma Fall : Fonds privés et fonds institutionnels sont représentés à cette table. Le financement du cinéma a évolué depuis qu’il y a une trentaine d’années, était créé le Fonds Image de la Francophonie, qui s’appelait alors Fonds de production audiovisuelle. Nous avons pensé qu’il était temps de marquer une pause de réflexion pour échanger entre nous, convaincus que c’est dans la complémentarité de nos actions que nous pourrons mieux prendre en charge le financement des cinématographies francophones du Sud. Maintenant que les fonds pays se développent, il est important de parler de coproductions.

Sarim Fassi Fihri, directeur général du Centre cinématographique marocain : Le CCM a effectivement un système d’avance sur recettes destiné aux films marocains, y compris les films en coproduction qui bénéficient des traités de coproduction avec notre pays, au nombre actuellement de 23 : plusieurs africains, plusieurs européens, l’Argentine et des pays arabes. Lorsque les réalisateurs appartiennent à ces pays, leurs films sont éligibles à l’avance sur recettes. Avec les pays africains, nous intervenons aussi en postproduction puisque nous avions un laboratoire chimique du temps du chimique et maintenant un auditorium et tous les travaux de postproduction. C’est plus de la coopération que de la coproduction mais ça rentre dans le cadre des accords de coproduction que nous avons avec le Sénégal, le Mali, la Côte d’Ivoire ou autre. Mimosas d’Olivier Laxe (Semaine de la critique en 2016), film espagnol, a ainsi bénéficié du fonds d’aide. Nous avons actuellement un film argentin, deux films français, un ou deux films tunisiens. Le système fonctionne relativement bien. On essaye de faire en sorte que ces accords de coproduction fonctionnent dans les deux sens et pas seulement dans un sens nord-sud.

Abdoul-Aziz Cissé, secrétaire exécutif du Fonds de promotion de l’industrie cinématographique et audiovisuelle du Sénégal : le FOPICA a été fonctionnel à partir de 2014. Il a été en fait créé par une loi de l’assemblée nationale de 2002 et les décrets ont été promulgués en 2004, mais depuis il n’y avait pas eu grand-chose. En 2013, la décision a été prise d’alimenter le fonds à hauteur d’un milliard de FCFA. En 2014, on a essuyé un flottement et c’est en 2015 que le fonds a vraiment démarré avec le financement de 31 projets. Chaque année, un appel à projets est lancé publiquement. Au niveau des critères de sélection, les projets jugés conformes au canevas de l’appel sont soumis à des collèges de lecteurs (fiction long métrage, fiction court métrage, documentaire, série télévisuelle). Un autre collège s’occupe des autres projets : formation, distribution, exploitation. C’est ainsi un fonds qui a pour mission de financer tous les maillons de la chaîne cinématographique. Ce type d’évaluation est double : un système par points et un système par commentaires. Le comité de gestion évalue la faisabilité des projets les mieux notés. Les résultats sont publiés à l’occasion d’une cérémonie où la presse est conviée pour que l’information circule et que la transparence soit totale, pour faire rupture avec le passé. Sur le premier appel à projet, uniquement consacré à la production, il y a eu 1 109,5 millions FCFA distribués à 33 projets qui ont été sélectionnés sur 95 dossiers. Puis en 2016, le deuxième appel à projets a été élargi à la formation, la distribution et l’exploitation. Nous avons alors reçu 142 projets, 34 ont été financés ainsi que 5 projets de formation se présentant sous la forme de bourses d’études, pour un montant total de 921 056 580 Fcfa. Pour le troisième appel, nous avons reçu 110 projets : le processus de sélection est encore en cours. Depuis le lancement, le FOPICA a ainsi financé 66 projets et 6 bourses d’étude pour un montant de 2 030 056 580 Fcfa qui se répartit comme suit : un projet de distribution pour un montant de 50 millions, quatre projets d’exploitation pour un montant de 275 millions (la rénovation et la numérisation de salles existant déjà), quatorze projets de formation pour un montant total de 121 056 580 Fcfa, 15 projets d’aide au développement pour un montant total de 43 millions de Fcfa, 37 projets de production de films pour un montant de 1 371 millions Fcfa. Les projets de production financés se répartissent entre 12 projets de longs métrages, documentaires et fictions, 9 projets de séries audiovisuelles, 14 projets de courts métrages et un projet d’aide à la finition.

De gauche à droite : Chiraz Latiri, Mamidou Zoumana Coulibaly Diakité, Abdoul-Aziz Cissé, Sarim Fassi Fihri, Youma Fall, Pierre Barrot, Nathalie Streiff, Magalie Armand. Photo : Olivier Barlet

Mamidou Zoumana Coulibaly Diakité, président du comité de gestion du Fonds de soutien à l’industrie cinématographique de Côte d’Ivoire : Le FONSIC est entré en fonction en 2011. La direction du cinéma a également été créée en parallèle. Le décret précise qu’il s’agit d’un soutien financier public à toute la chaîne du cinéma. Nous n’avons pas les moyens qu’il faudrait : notre budget varie de 600 millions à 1 milliard de FCFA. Parmi les grandes productions soutenues : Run, Bienvenue au Gondwana, ainsi que des documentaires et séries télévisées. Notre mode d’intervention est d’agir comme levier : le financement du Fonsic permet de lever d’autres financements, publics ou privés, au niveau international. L’objectif est de faire des films qui soient rentables, pas seulement pour les festivals. C’est un fonds revolving : la diffusion doit assurer des retours sur investissement. Le Fonsic travaille à défiscaliser l’investissement : nous avons obtenu un passage de 42 à 6 % des taxes. Un véritable écosystème qui peut se reproduire par lui-même.

Chiraz Latiri, directrice générale du Centre national du cinéma et de l’image de Tunisie : L’aide au cinéma était à fonds perdus mais on installe aujourd’hui l’avance sur recettes car on essaye d’installer une nouvelle mentalité sur la façon de gérer un fonds public. Il nous faut aussi étendre le réseau de salles de cinéma en Tunisie. En 2017, ce fonds public a réussi à soutenir 20 longs métrages fiction, 9 longs métrages documentaires, 16 courts métrages fiction, et deux aides sont allées à la réécriture. Ce fonds reste insuffisant car la dynamique est très forte dans la Tunisie post-révolutionnaire avec de nouveaux talents. C’est difficile à gérer car on a trois générations de producteurs et trois générations de cinéastes. La nouvelle génération vient d’une nouvelle philosophie, également très consciente des facilités qu’apportent les nouvelles technologies : on est dans une phase de réforme des textes, et de nouveaux business models dans cette industrie qui s’impose dans un petit pays mais qui se voit dans des festivals un peu partout et remporte des prix. Les talents sont là mais reste le problème de la diffusion, le dialecte tunisien n’étant pas bien compris dans la zone MENA. C’est donc toute la chaîne qui est à développer, de la production à la distribution et l’exploitation. Il est très challenging pour nous de soutenir tout le monde ! La coproduction nord-sud nous aide beaucoup mais la coproduction sud-sud peut ouvrir de nouvelles perspectives…

Nathalie Streiff, responsable de l’Aide aux cinémas du monde à l’Institut français : Le Fonds d’aide aux cinémas du monde a été avec le CNC en 2012 et est cogéré par les deux organismes. Il fait suite au Fonds Sud. Il est doté de 5 millions d’euros par an et ouvert à tous les pays du monde. C’est un fonds sélectif d’aide à la coproduction. La concurrence est forte car c’est un fonds dédié à tous les longs métrages de fiction. On a donc créé deux collèges : l’un, géré par l’Institut français, est consacré aux premiers et deuxièmes longs métrages, et l’autre soutient les réalisateurs plus confirmés. Avec quatre commissions dans l’année, la candidature est très classique : présélection, session plénière, comité de chiffrage après la session plénière. Nous recevons environ 80 candidatures par session, dont une cinquantaine pour le premier collège. C’est le scénario, avec une note de production et une note de réalisation, qui sont les pièces maîtresses du dossier. En session plénière, on examine les pièces budgétaires, le plan de financement et l’apport du producteur français, la répartition financement public et privé devant être respectée. Une dérogation à 80 % est possible pour le financement public mais le producteur français doit s’engager avec de l’argent privé, au besoin de ses partenaires. La sélection est donc artistique en premier lieu. En 2012, la grande crainte des professionnels du Sud était la concurrence des professionnels du Nord qui n’existait pas dans le Fonds Sud. En fait, 60 % des films soutenus proviennent du Sud. L’aide moyenne pour un long métrage fiction est de 130 000 € pour la production et de 30 à 50 000 € pour la post-production.

19 films d’Afrique subsaharienne ont été soutenus (Félicité, Wulu, Rafiki, etc.), ainsi que de nombreux documentaires (Ouaga Girls, La Sirène de Faso Fani, et pour la zone anglophone I’m not a Witch, Banc d’attente, etc.). En ce qui concerne le Maghreb, de nombreux films également. Le Ouaga Film Lab ou le Fonds jeune création francophone préparent efficacement les dossiers au fonds d’aide, lequel a été présidé en 2017 par Charles Tesson. Il le fut aussi par Dora Bouchoucha, des personnes très attentives à la présence de l’Afrique dans le dispositif.

Magalie Armand, cheffe du Département coproduction, coopération, cinémas du monde au Centre National du Cinéma et de l’Image animée (France) : Le Fonds pour la jeune création francophone est né d’un projet conjoint entre partenaires francophones : le Centre National du Cinéma et de l’image animée (CNC) en France, la Fédération Wallonie-Bruxelles en Belgique, le Film Fund Luxembourg au Luxembourg, la Société de Développement des Entreprises Culturelles (SODEC) au Québec, Téléfilm Canada, TV5MONDE, Orange, France Télévisions, la SACD, la SACD Belgique et la SACD Canada. Envisagé comme un système d’aides sélectives destiné à soutenir le dynamisme de la création pour des œuvres de cinéma, séries audiovisuelles et contenus web, il a pour objectif de favoriser l’émergence des talents prometteurs dans les pays d’Afrique francophone subsaharienne et Haïti. Il agit en complémentarité des fonds existants. Il ne s’agissait pas de reproduire un Fonds Sud Afrique avec un coproducteur au Nord, mais de contribuer à l’émergence de nouveaux talents en Afrique francophone subsaharienne (sans limite d’âge). Le dispositif est ouvert à tous les stades (développement, production, post-production) et à tous les formats (long, court, documentaire, série, web). L’idée est d’être sur ce que les gens ont envie d’aller voir sur place, comme les comédies ou les films de genre, donc pas seulement art et essai. Le premier appel a été lancé en marge des trophées francophones du cinéma au Cameroun. Nous voudrions soutenir les jeunes talents et souhaitons que ce Fonds soit hébergé en Afrique. L’aide en numéraire concerne la production et la post-production. L’aide au développement est un accompagnement pour bénéficier de résidences sous la forme de bourses (vie et voyage) en fonction des besoins. 200 projets ont été reçus pour le premier appel, dont 134 étaient éligibles (il faut un producteur et un réalisateur des pays d’Afrique francophone subsaharienne + Haïti), issus de 20 pays sur les 22. Le montant pour l’aide à la production est de 600 000 euros, soit 4 millions de FCFA. La commission aura lieu fin juin et est composée de professionnels.

Pierre Barrot, spécialiste de programme chargé du cinéma et de l’audiovisuel à l’OIF, et en charge du fonds Images de la Francophonie : Notre fonds fête ses trente ans et nous avons produit à cette occasion une bande-annonce :

Voilà donc officiellement 30 ans. Annoncé en 1988, ce fonds a longtemps vécu sous le nom de Fonds de production audiovisuelle du Sud mais l’identité du fonds est restée la même, puisque le champ d’action reste les pays du Sud. On se pose beaucoup de questions sur l’avenir de ce fonds, d’où l’intérêt de cet échange. Le contexte a changé, on en voit les limites et les atouts. Il n’intervient que pour l’aide à la production et à la finition. On soutient aussi le développement des projets à travers des laboratoires ou organismes mais en dehors du Fonds. On a actuellement un million d’euros, avec la particularité d’intervenir à la fois sur le cinéma et sur l’audiovisuel. La frontière en particulier pour les documentaires entre cinéma et audiovisuel étant très difficile à fixer, on a décidé à partir de 2017 d’avoir une commission pour les courts et longs métrages de fiction et d’animation, qui inclut les téléfilms (très peu de demandes), et une autre commission qui intervient sur les documentaires et les séries.

Ce fonds a disposé à la grande époque de 2 millions d’euros, mais a connu un déclin comme tous les fonds d’aide dans les années 2000. On a réussi à le remonter et stabiliser à un million. On a décidé compte-tenu de la baisse du budget d’être plus sélectifs pour ne pas trop disperser les fonds. Sur les longs métrages, on a réussi en 2017 à remonter à 70 000 € d’aide à la production. Le Fonds ne peut intervenir que sur des pays membres de la Francophonie, ce qui pour les pays du Sud représente 37 pays éligibles. Les critères de pays s’appliquent de deux façons : la nationalité du réalisateur et non le critère de résidence (qui ouvrirait à des réalisateurs du Nord ayant résidence au Sud), mais également la nationalité de la société de production. Le dossier doit en effet être présenté par un producteur du Sud, même s’il n’est pas le producteur délégué majoritaire. C’est lui qui gérera le financement octroyé. Les critères sont artistiques : qualité de scénario et de réalisation. Chacune des deux commissions se réunit deux fois par an. Le plafond d’aide est de 100 000 €, mais on atteint en fait seulement un maximum de 70 000 € pour les longs métrages en 2017. On a dépassé le chiffre de 300 dossiers déposés, mais on ne peut traiter que 50 dossiers par commissions, donc 200 par an… Ne faisant pas de présélection (donc pas de lecteurs), tous les membres de la commission lisent les dossiers et donnent leur avis. Les décisions sont moins explicitées qu’avec un lecteur mais c’est une commission de sept membres qui a décidé. Nous y tenons car cela reflète l’identité du Fonds : des commissions de sept membres, équilibrés autant que possible entre les métiers et les origines géographiques.