La 35ème édition des Francophonies en Limousin présente au Centre Culturel John Lennon le spectacle de théâtre musical Fissures, d’après Alma de l’auteure libanaise Hala Moughanie – lauréate du prix RFI Théâtre 2015, et Nuits inachevées du burkinabé Aristide Tarnagda, habitué de longue date des Francophonies. Mis en scène par le togolais Mawusi Agbedjidji, connu pour son travail auprès de David Bobée et Gustave Akakpo, « Fissures » est une création dont le titre porte la genèse du texte. Un texte collé, fissuré, fruit de la collecte de fragments en chantier glanés par Mawusi Agbedjidji au festival l’Univers des mots à Conakry. Fissures, c’est un spectacle de forme hybride où le langage est polyglotte, et la perception du réel, tantôt figurative, tantôt allégorique.

L’ordre géopoétique du monde : ce qui pousse

Un étranger arrive à la capitale pour acheter une parcelle de terrain cernée d’immeubles précaires que symbolise un amoncellement de palettes qui poussent, partout, sur le plateau. L’histoire se complique quand le couple propriétaire de la parcelle refuse de vendre : le geste même du refus fait l’histoire tandis que  la possibilité de la vente en fait le tragique.

Car la terre est un « rêve de sueur », elle prolonge le corps qui la travaille et qui l’habite. Ainsi, céder sa terre condamne à éprouver « la souffrance des entrailles perforées », « une taillure de [la]peau » car « un bout de terre est une histoire d’honneur […] et de sueur ».

Fissures c’est du théâtre de germination, qui sème des bouts d’idées géopoétiques pour résister à la germination artificielle d’une rizière sur la parcelle, où « ceux qui travaillent ne plantent rien », suivent à la lettre le « manuel rizicole de la FAO », possèdent « une machine pour planter le riz sans se mouiller les pieds » et vendent les eaux traitées d’un fleuve reconstitué.

Or, « la glaise ne peut pas être séparée de la glaise », nous dit la parabole de l’enfant brun, l’enfant de glaise.  Au fil du spectacle, le corps de glaise menacé reprend vie grâce aux partitions musicales, peut-être le véritable c(h)œur de la dramaturgie en jeu.

Musicalité d’un théâtre dialectique : le sens de la terre

La dramaturgie repose sur un flux de tensions où  la possibilité de la transaction menace l’honorabilité  des propriétaires. Pourtant, en creux, des respirations musicales détournent ces tensions pour les transformer. Ce maillage orchestral fait le sel du spectacle – c’est aussi ce qui le fragilise. Car ces interludes manquent de liant, et le texte semble parfois à l’image de cette statue de la grande Place évoquée par les personnages : démantelée puis dispersée sous la forme de bibelots habitants les étagères. La dramaturgie flirte donc avec l’ornement.

Malgré tout – rappelons que « Fissures » est une toute jeune création – l’orchestre à l’arrière scène ravive un décor moribond où tout ce qui pousse est semé par la transaction financière et contractuelle. Instruments variés et corps chantants s’unissent à un système anaphorique puissant qui seul parvient à lier entre les fragments de texte.

Pour compenser l’inégalité des effets de musicalité, on peut compter sur les voix des actrices et acteurs présent.e.s sur le plateau, égales et égalitaires  comme un grand chœur dialectique et tragique. C’est l’élément qui manque à la partition d’ensemble, qui pourtant s’en approche : déséquilibrer l’harmonie grâce au pouvoir de la tension dialectique.

Le propriétaire terrien : un fantôme postcolonial

« Que faire sous un ciel où le soleil a vendu la honte? » Fissures  interroge les rapports de pouvoir modernes, déséquilibrés par la transaction financière, et confronte l’ordinarité d’un vendeur, mécanicien propriétaire d’une parcelle dérisoire, à l’exceptionnalité d’un acheteur, PDG d’une grande société qui y implantera « la plus grande rizière du monde ». Ce vendeur qui refuse de vendre est une « oreille dure », accusé de « porter pagne », envouté par son épouse.

Mais les vrais sorciers sont de l’autre côté, et envahissent petit à petit le plateau, dans un geste vampirique. Des feuilles de papier, autant de contrats et actes de propriété, se nichent dans les fentes des palettes, dans toutes les fissures exposées, contaminant toute possibilité de refus.

« Les rêves viennent des peuples qui ont appris à se servir dans l’assiette des autres » : si la terre est un rêve de sueur, l’expropriation des terres évoque le vol du rêve et sa fin. À ce titre, Fissures fonctionne comme une fable parabolique qui convoque la figure coloniale du propriétaire terrien, porteur de mort, pour dire cinq siècles de condition noire : le blues de clôture universalise le propos pour nous ramener aux freedom songs, espace du rêve des esclaves aux Amériques…