En Europe, la cause est entendue depuis longtemps : la bande dessinée est un excellent support pour l’apprentissage des différentes matières, aussi bien les langues que les matières scientifiques ou de sciences humaines. Les manuels fourmillent de planches, de strips ou de cases extraits d’albums ou de bande dessinée ou spécifiquement créés pour l’occasion. L’économie (avec Obélix et compagnie), la sociologie (avec les planches de Claire Brétécher) ne sont pas en reste.

Parfois, ce sont même des albums entiers qui sont traduits spécifiquement pour l’apprentissage d’une langue. C’est par exemple le cas avec certains albums d’Alix, d’Astérix ou de la série Muréna traduits en latin, les éditeurs visant le marché des élèves du secondaire. Encore faut-il préciser que les Allemands ont été les premiers à se pencher sur cette opportunité puisque les éditions Ehapa Verlag Gmbh ont publié en latin tous les Astérix scénarisés par Goscinny ainsi qu’un album du petit Nicolas en 2012.

Tel n’est pas le cas en Afrique. Où la BD est quasi-absente des programmes scolaires. Ce constat – sur lequel nous reviendrons par la suite – est d’ailleurs assez étonnant.

En effet, les dessinateurs africains sont confrontés à l’absence d’éditeurs, de marchés porteurs et donc d’opportunités de montrer leur talent. De fait, l’essentiel de la production personnelle des auteurs de BD africains est essentiellement composée de rares publications soutenues par les services de coopération étrangers ou des productions amatrices ronéotypées à la demande et vendues sur les marchés à des prix très bas.

Mais les dessinateurs du continent ont également un autre mode d’expression à leur disposition pour gagner leur vie, il s’agit des bandes dessinées «à message» commandées par des ONG et autres projets de coopération qui, si elles ne permettent pas toujours aux dessinateurs d’exprimer pleinement leurs talents[1], leur assurent quelques moyens de subsistance.

De qualité médiocre, du fait du manque de temps, de considération et d’investissement financier, cette production d’ouvrages de commande est souvent distribuée gratuitement et n’a pas d’objectif artistique réel.

Il y a bien sûr au milieu quelques productions qui relèvent de l’ordre du pédagogique pur et qui sont distribuées dans les écoles. C’est le cas de plusieurs ONG actives en Afrique. On peut citer la revue Afrique citoyenne au Sénégal qui aborde plusieurs thématiques liées à la société locale comme l’excision, l’illettrisme ou l’abandon des enfants. Il y a également l’ONG Afrique verte qui a édité quelques titres pédagogiques sous forme de BD (Aïcha ou Kibsi, l’enfant du Mali du Burkinabé Ali Kéré).

L’ONG internationale Equilibre et population avait également édité un album collectif pédagogique sur l’éducation et la santé au début des années 2000 : A l’ombre du baobab, ouvrage accompagné d’une exposition itinérante. On peut d’ailleurs dater de cette époque les premières productions transnationales en matière de BD à l’échelle du continent.

Plusieurs revues pédagogiques de bande dessinée ont également été publiées sur le continent suite à des initiatives locales. Quelques exemples – parmi les plus connus – attestent de leur réussite.

Tatara était une revue entièrement BD de 16 pages lancée en 1983, avec le soutien de l’Archidiocèse de Bangui. Elle avait comme principal héros, Tekoué, un antihéros qu’il fallait éviter d’imiter (dessiné par Côme Mbringa). Parallèlement aux critiques sociales, Tatara publiait des séries réservées à la santé publique en traitant de la tuberculose, du diabète, de la diarrhée toujours par le biais de la BD. Vendu à 200 Fcfa, Tatara connut un grand succès au point même de susciter une adaptation en album d’une des histoires intitulée Les neveux d’abord par l’ENDA à Dakar en 1988. Ce phénomène rarissime s’expliquait par la qualité narrative des bandes dessinées. Tatara sera interdit au bout de 12 numéros par les autorités du pays qui se sentaient visées par certaines critiques.

Lancée et coordonnée en RDC par Kizito Muanda en 1996, Bleu blanc durera jusqu’en 2002 et comptera une vingtaine de numéros publiés irrégulièrement. Le mensuel Vie des jeunes, qui a tiré à 150 000 exemplaires, durera deux saisons, entre 2009 et mai 2010 (16 épisodes de 15 pages). Vendu à 100 Fcfa, Vie des jeunes présentait les aventures sentimentales de « la bande à Will » et abordait des thèmes comme les études, l’amitié, l’amour, les relations humaines et particulièrement la protection face au VIH. La production s’arrêtera du fait de l’arrêt des subventions.

On peut citer aussi, au Maroc, Ward & Yassmine ou au Burkina-Faso, Kouka qui traitait du rôle des parents à l’école.

La production pédagogique de certains auteurs relève toutefois d’une réelle démarche volontaire et consciente.

C’est le cas de serge Diantantu, auteur d’une superbe série sur l’esclavage, Mémoire de l’esclavage (5 tomes parus à ce jour), d’une exposition sur le même thème qui a circulé dans plusieurs écoles de l’hexagone ainsi que des ateliers pédagogiques. Mais la démarche de cet auteur talentueux reste une exception dans le milieu.

Enfin, certaines écoles font appel directement à des auteurs de BD afin de les intégrer directement à des projets pédagogiques orientés vers le dessin, la littérature ou l’histoire.

C’est le cas de Kizito Muanda qui en 1996 a sorti chez ACREP éditions, Au village de Mambou, son unique album qu’il a dessiné avec Kabasele sur un scénario rédigé par des élèves sous la direction d’une enseignante au lycée français de Kinshasa.

Certains auteurs se spécialisent même dans ce domaine. Le Malgache Mamy Raharolahy travaille régulièrement avec le lycée français de Tananarive. En 2015, il a dessiné une histoire en partant de différents scénarios concoctés par des groupes de jeunes autour du thème de la Première Guerre Mondiale. Cela a donné Les Naufragés du Djemnah. Actuellement, il travaille sur un autre projet de commande sur un combattant de la deuxième guerre mondiale qui est toujours vivant et qui aura 100 ans cette année, toujours en collaboration avec le lycée français.

Mais l’insertion de la bande dessinée en tant que vecteur d’apprentissage dans les manuels a encore du chemin à faire en Afrique. En effet, la bande dessinée y est très peu présente et les recours au 9ème art dans le matériel pédagogique diffusé par les différents ministères sont rarissimes.

Les quelques exemples sont essentiellement visibles dans l’océan Indien. C’est le cas de la série Tefy et Tiana, création de l’association des auteurs malgaches A-MI, en 1984. Ces ouvrages pédagogiques, qui utilisaient la bande dessinée comme outil pédagogique, mettaient en scène les deux sympathiques petits personnages qu’étaient Tefy et Tiana. Cela déboucha d’abord sur deux albums de BD pédagogiques, Chapeau Tonton ou le gang des six (Horaka, 1984) et Affaire de famille (Horaka, 1984), contenant toute une batterie d’activités et d’exercices. Par la suite, les deux héros ont été repris dans une série de livres scolaires pour l’apprentissage du français : Tefy et Tiana en ville, Tefy et Tiana à la campagne, Tefy et Tiana à l’usine, Tefy et Tiana font du sport, Tefy et Tiana en famille… Cette série avait le soutien du BAPAF (Bureau d’actions pédagogiques de l’Alliance française) et ont servi de supports pour l’apprentissage du français à Madagascar.

Ce n’était pas la première fois qu’une initiative de ce type avait lieu dans le pays. Illustrée par Jean Ramamonjisoa, tirée de l’œuvre du Révérend Père Rahajarizafy, Ny ombalahibemaso (taureau aux grands yeux), publié en 1961, constitue la première bande dessinée de Madagascar et même du continent africain. Elle relatait la vie du roi Andrianampoinimerina au début du 19e siècle sous forme de petits livrets de format 15×21 cm en trois tomes, cette série était avant tout une BD pédagogique où les textes étaient écrits en bas des cases et les phylactères inexistants. Des questions étaient posées à la fin de chaque chapitre et avaient clairement une intention d’apprentissage.

Aux Seychelles, Tizan, Zann ek Loulou, contes créoles des Seychelles, est le premier album de BD publié dans le pays. Entièrement en créole seychellois, cet ouvrage pédagogique était conçu et réalisé par le coopérant français Paul Yerbic à partir de contes et légendes seychellois et servait à l’enseignement du créole dans les écoles et auprès des adultes. Trente ans après, ce premier album publié dans le pays est resté… le seul !

En Afrique noire, Didier Kassaï a publié en 2005, Aventures en Centrafrique (Les classiques ivoiriens) avec Guy Eli Mayé et Olivier Bombasaro (au scénario), qui sert de support pédagogique à l’apprentissage de la langue française dans les écoles centrafricaines.

Enfin, Yao crack en math (Nouvelles Éditions Africaines, 1986) a été dessiné par Jess Sah Bi en collaboration avec Joséphine Guidy Wandja, enseignante à l’Université d’Abidjan. Cet album pédagogique avait pour but de faire progresser les jeunes élèves en mathématiques de façon ludique via la BD.

Universitaire et chercheuse au Centre des recherches didactiques et de programmes pédagogiques, Meryem Demnati a réalisé en 2004, pour l’Institut Royal de la culture amazighe, la première BD en langue berbère, intitulée Tagellit nayt ufella (La Reine des hauteurs) qui raconte les aventures d’une jeune reine luttant contre les forces du mal pour protéger son peuple. Cet album faisait partie intégrante du programme scolaire du pays.

C’est tout, et c’est bien peu !!!

C’est la raison pour laquelle Barly Baruti, dans le cadre du RABD (Réseau Africain de Bandes dessinées), souhaite développer sur le continent cet aspect essentiel de la bande dessinée.

Déjà auteur avec Thembo Kash d’un très bel album de sensibilisation au Niger (Tchounkoussouma sous les eucalyptus, sur le SIDA) et très actif dans le domaine depuis plusieurs années (il intervient très régulièrement dans des écoles), Barly Baruti essaie de mettre en application son slogan : « La BD est un Bon Dialogue ».

Avec d’autres, il participera à deux journées de réflexion qui se tiendront les 13 et 14 octobre 2018 à Kinshasa autour du thème  « Bande dessinée à l’école, outil de sensibilisation des jeunes au patrimoine historique ». Souhaitons que ces travaux soient l’objet d’une réelle prise de conscience du potentiel de cet art, trop souvent considéré comme une mode d’expression mineur sur le continent.

Christophe Cassiau-Haurie, le 9 octobre 2018

[1] Cf. l’article de Alain Brezault sur la Bd publicitaire sur Africultures.