Des habitants noirs américains de la Nouvelle Orléans défilent dans les rues en danse et musique déguisés en Indiens dans de somptueuses parures. En sortie le 31 octobre 2018 dans les salles françaises.

Les Etats-Unis sont une terre de métissage, fierté et hantise à la fois. Une terre d’immigration, d’importations d’esclaves d’Afrique, de soumission des peuples autochtones par la guerre politique, économique et culturelle. Mais la culture est coriace et mouvante, elle se nourrit des rencontres et se propage à la moindre opportunité. Ainsi, c’est un détail du documentaire de Pierre-Yves Borgeaud, Retour à Gorée, qui a inspiré à Jo Béranger d’aller à la rencontre d’Idris Muhammad. Elle fut intriguée par une photo de lui en costume de perles et de plumes prise à la Nouvelle Orléans un jour de Mardi gras. Un Noir qui parade en Indien à l’occasion d’une fête d’origine française. Mystérieux syncrétisme.

Quelques explications tout au long de ce documentaire assez classique dans sa forme rappellent que les peuples noirs et indiens se sont rencontrés. Dans le Sud Est notamment, les Cherokees ont adopté l’esclavagisme tandis que les Séminoles accueillaient des fugitifs pour grossir les rangs de leurs guerriers. Des esclaves qui apprirent la langue des Indiens et en obtinrent le statut lors de l’émancipation ; des fugitifs qui jamais ne capituleraient face à l’armée d’Européens, sachant mieux que les autochtones l’horreur à laquelle ils et elles retourneraient. Le plus grand chef des Séminoles, Osceola, était l’époux d’une esclave fugitive. De leurs descendances et de bien d’autres se revendiquent les Indiens noirs qui défilent le jour de Mardi gras, derrière leur Chefs et leur Reines.

Ces hommes et ces femmes ont-ils une ascendance indienne ? Ce n’est pas la question, on parle d’inspiration et d’hommage davantage que de descendance et d’appartenance. Une rencontre suffit à convaincre une habitante des quartiers de Tremé à investir dans la confection d’un costume flamboyant et parader au son des tam-tams au nom de sa « tribu » ; la Nouvelle Orléans en compte plus de quarante. La danse est rythmée par les tambours, encore un lien inexpliqué entre les Africains et les Amérindiens qui depuis cent ans au moins se retrouvent à Congo Square, site sacré des Houmas et lieu autorisé de rassemblement dominical des esclaves avant l’abolition. Des tambours jazzy, des mouvements de hip-hop, des battles de « call and response » pour déterminer qui est le plus grand et le plus bel Indien. Quand arrive le défilé, on prend la mesure du phénomène. Après avoir suivi David Montana confectionner son costume toute l’année, on constate la concurrence à laquelle il s’expose : ce joaillier de profession n’est pas le seul à déployer une coiffe immense sertie de verreries, de perles et surtout, d’immenses plumages. Le défilé n’a rien à envier à la gay pride : la flamboyance est à son comble.

Que signifie ce rituel qui occupe l’esprit et les mains toute l’année ? Les ateliers recrutent les jeunes et leur donnent un objectif artistique doublé de leçons historiques sur la solidarité des peuples opprimés. Un Indien blanc de peau reconnaît en ces pratiques « la plus poétique des réponses à l’oppression » et une démarche politique forte : ces gens qui s’entendent dire toute l’année ‘tu es laid, tu es feignant, tu ne vaux rien’, font la démonstration le jour du défilé du travail accompli ; les perles et les bijoux sont symboles de valeur, l’échelle des costumes fait étalage de beauté. La démarche rappelle en tout point celle des personnes transgenres et homosexuelles qui paradent pour crier leur fierté face à l’ostracisation ; le « masking » des Indiens noirs a été interdit et le plus grand d’entre eux, ou dont on se souvient comme tel, est mort d’une crise cardiaque alors qu’il était reçu par la Mairie pour plaider contre les violences policières. La Nouvelle-Orléans en connaît son lot, mais la couture reprend jusqu’au prochain Mardi gras où à nouveau, la fierté des cultures noires et indiennes brillera de tout son éclat.