Révolution Zendj, de Tariq Teguia

Sentir ce que devient le monde

Print Friendly, PDF & Email

Terminé en 2013 mais tourné à partir de novembre 2010, donc au même moment que les révolutions tunisienne et égyptienne de décembre-janvier, Révolution Zendj rend compte des luttes nouvelles et pose la question de leur articulation tant entre elles qu’avec celles du passé.
Lire également notre entretien avec Tariq Teguia [[ici] ].

Il y a l’Amérique et l’autre Amérique, l’Algérie et l’autre Algérie, etc. Un peu partout dans le monde, des forces émancipatrices résistent et luttent. Et cela depuis toujours, dans des intensités variables marquées par ces « accélérations de l’Histoire » que sont les révoltes et les révolutions.
Aller aujourd’hui à la recherche des armes de ces luttes, dans un monde en accélération mais difficile à cerner, implique le voyage et la disposition à l’imprévisible. Cela implique aussi de s’intéresser aux traces des luttes passées pour explorer les héritages et les continuités. Cela implique enfin de ne pas chercher des solutions illusoires mais de dessiner une esquisse, une ébauche, un croquis de ce qui affleure, non dans l’espoir de se trouver un être au monde qui reste désespérément en devenir, mais la tension d’un être certes balloté mais décidé à chercher.
C’est entre cette incertitude et cette détermination, entre le risque de se perdre et sa nécessité, et donc dans les lignes de fuite que se situent les quêtes désespérées, comme celle d’Ibn Battuta, journaliste algérien homonyme du célèbre explorateur marocain du XIVème siècle. Révolution Zendj dessine cette recherche de conjuguer passé et présent des luttes dans leur vitalité.
Un bon film n’est pas un traité : il s’exprime en images. Un bon film n’est pas un slogan : il n’impose pas un discours. Un bon film ne donne pas de solution : il réside dans les questions qu’évoquent ses métaphores. Chaque plan de Révolution Zendj est une esthétique (et donc une sensation) de surgissement, non une forme donnée ou imitée mais une naissance de la forme.
Le résultat est fulgurant. C’est un jaillissement, comme ces révoltes que filme Teguia dans les rues grecques. On peut s’interroger souvent sur la signification de tel ou tel plan, mais leur poésie s’impose, au sens où elle est une ouverture des sens. (1) Les plans de Révolution Zendj se répondent comme des propositions géographiques. Car chez Teguia, la cartographie des luttes est essentielle : comment elles s’articulent pour former des archipels et des rhizomes, condition de sortie de leur insularité.
Révolution Zendj n’est pourtant pas un catalogue à consommer. Même s’il nous emmène dans différents pays, en Algérie, en Grèce, aux Etats-Unis, au Liban, en Irak sous occupation américaine, il ne nous dresse pas le tableau des résistances. Battuta s’acharne au contraire à retrouver la trace et le lieu d’une révolte très ancienne et largement oubliée, celle des Zendj (= « les Africains » en arabe) qui iront jusqu’à prendre Bassorah en 871, esclaves noirs condamnés à assécher les marais du Bas Euphrate sous le Califat abbaside entre le VIIIe et le IXe siècle dans le sud de l’actuel Irak, ces marais que l’imaginaire musulman, à l’aune de la Bible, identifie au jardin d’Eden, la fin des oppressions. De jeunes émeutiers de Berriane, dans le sud-est algérien près de Ghardaïa, là où s’affrontent régulièrement Arabes et Mozabites qui défendent leurs traditions.
« Il n’y a rien ! » : Battuta ne trouve que des fantômes, mais ils n’ont rien d’inquiétant : ce sont ces morts qui jonchent l’Histoire des luttes, ces morts qui se sont sacrifiés pour leur liberté et celle de leurs descendants, ces morts dont l’énergie nous accompagne dans notre quête d’un monde meilleur. Parce que nous la partageons. Ce ne sont pas des modèles dont on visiterait les monuments, des idéaux dont on célébrerait la gloire, mais ils ont un visage qui se révèle au lieu même de l’Histoire, sans traces visibles puisqu’effacées mais une réelle présence, lorsqu’un de leurs descendants ouvre son keffieh.
Ce visage est bien vivant : c’est cette vitalité que cherche Battuta au carrefour du monde arabe qu’est Beyrouth, c’est elle qu’il rencontre dans un squat de l’université de Thessalonique, c’est encore elle qu’il ressent dans le texte de Michel Butor que jouent des étudiants. (2) Si bien que pour Battuta, il est moins important de trouver ce qu’il cherche que de le chercher. Etre vivant, c’est être en quête. Mais comme l’écrivait Matisse, « dessiner, c’est préciser une idée ». L’idée, le sens, est à la source du dessin, de la forme que prend le film aussi bien que la lutte. Si le journaliste Battuta cherche officiellement pour son journal à documenter ce que représente aujourd’hui la Nation arabe, il comprend vite qu’il ne la trouvera pas, qu’il ne la définira pas, que tout est dans la manière de voir, et que cette manière de voir ne peut être que singulière. Mais c’est parce qu’elle correspond à une pensée que sa quête autant que la forme du film trouve sa cohérence plutôt que de se perdre dans l’absolue incertitude.
De quelle pensée s’agit-il ? Non pas une intention mais une tension. Non pas un idéal mais un désir. Le film est une tentative de formuler ce qui se dérobe, une forme qui se cherche, comme les luttes elles-mêmes. Cette forme cherche à appréhender ce qui se donne. Et doit pour cela voyager. Car Battuta ne peut l’appréhender qu’en y participant, en s’y confrontant physiquement, en écoutant les différentes façons de parler l’arabe pour en éprouver l’altérité comme sienne.
Cela passera par une mosaïque de rencontres incertaines, à commencer par Nahla, Palestinienne « de nulle part », exilée avec ses parents en Grèce et qui revient à Beyrouth sur les traces de son père, militant nationaliste qui dut quitter la ville après l’invasion israélienne de 1982. Elle transite des fonds réunis par les étudiants grecs pour les Palestiniens, dont Rami, du camp de Chatila. L’argent circule dans Révolution Zendj : il est aussi à la source de la violence, l’argent des armes et des contrats juteux, mais il sera soustrait aux commerçants américains pour rendre possible le nécessaire exil (de Rami pour sortir de son immobilisme) et la poursuite du voyage (de Battuta pour poursuivre sa quête).
Nahla ne s’appelle pas ainsi par hasard. Elle porte le nom de l’unique et magnifique film de Farouk Beloufa écrit avec Rachid Boudjedra (1979), peinture des jeunes de la gauche arabe où Beloufa interprète lui-même un photographe algérien pris en 1975 dans le tourbillon de la guerre civile libanaise qui va déferler et où cette atmosphère de crise fait perdre sa voix sur scène à la chanteuse Nahla qu’il convoite. Beloufa travaillait l’inattendu dans le plan, une part d’inconnu que l’on retrouve chez Teguia.(3) Corrélativement, dans Révolution Zendj, Nahla est à l’image des Palestiniens disséminés un peu partout dans le monde, diaspora d’un peuple en errance, qui refuse de se laisser consigner, comme Rami, dans des camps de réfugiés et n’a d’autre choix que de s’inventer en permanence une identité dynamique.
Mais que représentent les Zendj dans l’imaginaire arabe, dans le contexte des désillusions de ceux qui luttent, d’un panarabisme en perte de vitesse et du poids de l’islamisme ? Battuta sait qu’il ne trouvera pas grand-chose mais il s’obstine à chercher les fantômes. Il tente auprès d’un libraire de Beyrouth de donner au Maître des Zendj, Alî ibn Muhammad, plus d’épaisseur qu’une pièce de monnaie. Et poussera jusqu’à Bagdad et Bassorah, au centre des tensions géopolitiques actuelles. Mais cela le conduira dans une dérive intérieure, tant la peine est indissociable du plaisir de la quête. Son voyage est une tentative de mesurer l’ampleur du désastre autant que de déceler les visages que prennent aujourd’hui les Zendj d’antan : en cherchant à mettre en lumière d’anciennes luttes, il pose la question de leur héritage et de leur reformulation dans les contradictions du temps présent. Parti d’une Algérie en effervescence sous contrôle, il en élargit les contours, en cherche les possibles : Battuta aussi bien que Nahla voudraient pouvoir relier les résistances et les luttes, en tisser la toile.
C’est dans cette perspective que se situe Révolution Zendj. Conçu avant les révolutions arabes et tourné pendant, il aurait pu s’attacher à leur destin mais il ne se situe pas dans cette immédiateté. Mais il est clair qu’il ne peut qu’être regardé à leur lumière. En dressant la carte sensible des tremblements et des bouleversements à l’oeuvre sans en renier les complexités, il ne les enferme cependant pas dans un présent vite réducteur mais en rappelle au contraire l’ancrage dans la continuité et la soif d’avenir.
Après Rome plutôt que vous qui dressait un constat du blocage algérien, puis Inland qui tentait une ligne de fuite vers l’Afrique, le troisième long métrage de Tariq Teguia poursuit sa cartographie, non pour opérer, comme cela est suggéré dans un dialogue entre Battuta et Nahla, la photographie du temps présent mais pour tenter de voir ce qu’il devient. Du grand art.

1. Alors même qu’Adorno écrivait dans l’introduction de sa Théorie esthétique : « Plus on comprend les oeuvres d’art, moins on en jouit ».
2. Il s’agit de MobileEtude pour une représentation des Etats-Unis (1962), livre de voyage expérimental où Michel Butor joue sur la matérialité même de pages pour y multiplier des repères cartographiques et divers éléments de voyage, à la manière d’une partition de musique contemporaine où les mots se répètent et se succèdent dans la géographie de la page. Le lecteur doit s’approprier le texte pour l’interpréter.
3. Cf. l’excellent entretien de Samir Ardjoum avec Farouk Beloufa sur le site Africiné : [http://www.africine.org/?menu=art&no=9532]
///Article N° : 12111

  •  
  •  
  •  
  •  
Les images de l'article




Laisser un commentaire