S’exiler pour s’exprimer…

L'exil des bédéistes congolais, une "tradition" déjà ancienne

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Depuis quelques années, les bédéistes congolais sont très présents dans les bacs des librairies et bibliothèques européennes. Hallain Paluku, Thembo Kash, Pat Masioni, Pat Mombili, Serge Diantantu, etc… démontrent un talent incontestable. Leur apparition s’est faite en masse, au début des années 2000 avec l’invitation à participer au Festival de la bande dessinée d’Angoulême 2002 qui leur avait permis de quitter leur pays et de trouver refuge en Europe. L’exposition Talatala, qui se déroule en ce moment à Bruxelles rend d’ailleurs hommage à l’histoire ce la bande dessinée congolaise, digne héritière du 9ème art belge.
Mais cette vague de bédéiste expatries n’est pas la première. Quelques années auparavant, plusieurs bédéistes congolais, scénaristes ou dessinateurs, ont tenté le risque de l’expatriation avec plus ou moins de succès. Retour sur l’histoire de ces pionniers au parcours très différents, dont certains sont aujourd’hui, un peu oubliés dans leur pays.
L’exil comme passeport
Pour certains artistes, le statut d’exilé est toujours très présent dans leur nouvelle vie. Partis du « Zaïre » il y a plus de quinze ans, ils n’ont, sur le plan artistique, pas complètement trouvé leur place dans le pays où ils vivent.
– La vie de Cyprien Sambu Kondi a connu une succession d’exils.
Né le 20 juin 1962 à Kinshasa, Sambu fait partie de la même génération de dessinateurs que Pat Masioni et Barly Baruti, génération qui suit celle des Lepa mabila saye, Sima Lukombo, Boyawu, les grands pionniers de la BD congolaise.
Après des études primaires à l’École catholique Saint Gabriel, il fait un bref passage à l’Institut technique commercial de Limeté puis 2 années à l’Académie des Beaux-arts. Mais c’est surtout aux éditions Saint Paul Afrique qu’il fait ses premiers pas en BD où il publie trois ouvrages : Bandoki, d’après le célèbre roman de l’écrivain congolais, Zamenga, Disasi, Tanita, la fille de la reine de Saba qui eurent un succès énorme dans le Zaïre de l’époque. Puis de 1989 à 1993, Sambu Kondi navigua entre Kinshasa et Brazzaville où il travailla pour deux hebdomadaires de l’opposition : Le choc et L’explosion. Parallèlement, il publie aux éditions Nouvelles impressions du Congo : Les dieux du stade et Super démocrate au Congo, album qui aborde l’histoire politique du Congo Brazzaville. En 1993, il part à Abidjan où il travaille comme caricaturiste dans l’hebdomadaire Mimosas, organe du club de football l’Asec Mimosas ainsi que dans Ivoire Foot. Puis en 1996, nouveau départ, pour Ouagadougou où il est employé par le quotidien pro gouvernemental, Le matinal (en 1996) et son pendant hebdomadaire L’opinion (de 1998 à 2000) avant de publier sa 6e BD : Yennenga, la princesse amazone. En 2000, Sambu migre pour le Bénin, où il collabore à plusieurs journaux indépendants : le quotidien Le matin (1), L’œil du peuple et Le canard du golfe (2 001 et 2002) puis au Mali où il travaille pour L’indépendant et à Mali demain (2002 à 2003).
Aujourd’hui, Sambu est enfin stabilisé au Sénégal où il dessine depuis 2006 pour l’hebdo satyrique Katchor-bi. Il a publié en 2006 une BD de sensibilisation de 16 pages contre La pollution de l’air à Dakar, en attendant la sortie d’un autre album de sensibilisation sur la lutte contre le Sida toujours bloqué au Ministère de l’enseignement du Burkina Faso.
Après toutes ces années d’errance, Sambu reprend à nouveau le cours de sa carrière. Un premier album personnel s’annonce pour l’année prochaine. Il aura pour titre : Le redoutable Boukary Koutou et traitera de l’histoire authentique du roi de l’empire Mossi, Mogho Naaba Wobgho alors connu sous le nom de Boukary, qui défia le colonisateur européen à la fin du XIXe siècle. Sa participation depuis 2006 aux N° 14 (avec en particulier un conte intitulé Les jumeaux et le monstre de la montagne) et 15 du trimestriel breton Le cri du menhir lui permet de mettre un pied en Europe.
Goût de l’aventure, désir de découvrir le monde mais aussi fuite de la misère et des horizons bouchés, le parcours de Cyprien Sambu Kondi est probablement le plus emblématique de tous ceux qui sont recensés dans cet article. S’il n’a pas rencontré le grand succès, s’il a connu bien des obstacles, son parcours reste tout à fait honorable et démontre de grosses capacités d’adaptation, parfaitement symboliques des citoyens de RDC.
Emmany Makonga a commencé sa carrière en remportant le 2e prix du concours de BD Le transport organisé par l’ACRIA au Centre Culturel Français de Kinshasa en septembre 1990. Par la suite, plusieurs de ses planches furent éditées dans Afro BD, revue de bande dessinée lancée par Barly Baruti qui ne dura que quatre numéros au début des années quatre-vingt-dix. Il se fit également remarquer lors du premier concours pour les bédéistes africains, lancé par Calao en 1991, qui donnera lieu à l’album collectif Au secours ! Cet « adoubement » lui permit de démarrer une carrière de caricaturiste dans les journaux satiriques congolais de l’époque en l’occurrence Le grognon et Pot pourri. Au milieu des années quatre-vingt-dix, Makonga partit pour Libreville où il continua sa carrière de caricaturiste au journal satirique La griffe puis La cigale enchantée et Le scribouillard où il rencontra Pahé, futur auteur de La vie de Pahé (Paquet). Parallèlement, il produisit l’album Les braconniers d’Afrique pour l’ONG Les amis du pangolin et prit une part active à la création de l’association de dessinateurs gabonais Librebulles à l’occasion des journées africaines de la BD en 1998 et 1999. Il participa activement à la création du journal BD Boom qui dura huit numéros de 1997 à 1999 ainsi qu’aux BD collectives Koulou chez les bantu (1 998) (2) et BD Boom explose la capote (1 999). En 2001, Makonga reprenait le chemin de l’exil et partait s’installer aux Etats-Unis d’où il ne donnera plus signe de vie.
Tchibemba, de son vrai nom Léon Tshibemba Ngandu-Mbes, a commencé sa carrière comme dessinateur de laboratoire de biologie à la Faculté des sciences exactes et médecine vétérinaire de l’Université de Lubumbashi, profession qu’il exerça de 1977 à 1985. En parallèle, il faisait de la peinture et de la bande dessinée en amateur. Il exerça ses talents de bédéiste dans plusieurs revues congolaises : Njanja (1 979), mensuel de la Société nationale des chemins de fer, Mwana Shaba (1981), le magazine des jeunes de la Gécamines, Mjumbe (à partir de 1982) quotidien où il publie un feuilleton BD, Les trafiquants de la mort. En 1985, un an après avoir illustré l’ouvrage Kizito, l’un de nous, il édite son premier album Cap sur la capitale, édité par le Centre Culturel Français de Lubumbashi. Cet album paraîtra en 1986 en épisode dans la revue brazzavilloise Ngouvou et fera l’objet la même année d’une exposition de planches originales. Après avoir été lauréat de plusieurs concours de BD et avoir collaboré au bimensuel Kin flash, Tchibemba obtient une bourse d’études du gouvernement hellénique en 1988 et part étudier la langue grecque moderne à l’Université Aristote de Salonique où il fait venir sa famille un an après. Il trouve alors un poste de professeur d’arts plastiques à l’école secondaire de l’Institut français de Thessalonique et dessine en même temps pour les journaux Thessaloniki. Il entame en parallèle une carrière de caricaturiste qui lui permet d’être distingué dans différents festivals (8ème festival Hurriyet d’Istanbul en 1991, 12e et 13e festival international du studio d’arte Andromeda en Italie en 1992 et 1994), d’exposer dans plusieurs pays d’Europe et de travailler de 1998 à 2002 comme illustrateur caricaturiste au quotidien Makedonia. Tchibemba n’a jamais abandonné la bande dessinée (3) puisqu’il a publié en 1990, Les mystères de la victoire (grâce à l’Institut français de Thessalonique), en 1995, Sur la piste du trésor, éditée par le Collège de La Salle de Thessalonique et en 2004 – 2005, ainsi que trois albums BD avec le personnage Dynamitis, aux éditions Dynamitis. En parallèle, Tchibemba mène une carrière dans plusieurs domaines : peinture, illustrations, affiches et sculpture (4) avec des œuvres qui montrent une belle sensibilité et un réel éventail de talents.
Son cas est emblématique de la situation vécue par la plupart des exilés congolais de sa génération : son départ de RDC (à l’époque Zaïre) lui a incontestablement permis de vivre de son travail et de son art et de prolonger une carrière somme toute fort honorable ; mais son éloignement et son isolement géographique lui ont, paradoxalement, coupé des ponts avec son univers graphique d’origine qu’est la BD franco-belge et avec son milieu d’origine. Tchibemba reste une référence passée mais son travail actuel est ignoré et méconnu par la jeune génération congolaise.
Installé depuis maintenant près de 20 ans en Grèce, bien intégré dans le paysage local, il est probable que cet artiste soit définitivement perdu pour la francophonie…
L’exil comme révélation.
L’exil permettra pourtant à d’autres dessinateurs de se révéler au public et constituera un plus incontestable dans leur carrière.
Alix Fuilu et Serge Diantantu sont des figures connues de la bande dessinée congolaise d’Europe. Fuilu anime la revue Afro Bulles qui publie annuellement un certain nombre de planches de ses compatriotes. Serge Diantantu, pour sa part, dessine pour la maison d’édition Mandala, une biographie de Simon Kimbangu qui compte, pour l’instant, deux volumes et se manifeste également par d’autres productions (L’amour sous les palmiers…). Mais, aucun de ces deux artistes n’a produit de BD en RDC.
Alix Fuilu est né à Matadi où il a fait ses études à l’Ecole de Beaux-Arts de Kinshasa. Arrivé en France en 1988, il a poursuivi ses études à l’Ecole des Beaux-Arts de Tourcoing (Nord) puis a fait un stage de BD à Libramont (Belgique) où il s’est réellement orienté vers la bande dessinée, ce qui l’a amené à faire l’Ecole des Beaux-Arts de Saint-Gilles à Bruxelles.
En 1993, après une formation d’infographiste au Cepreco de Roubaix et un stage de journalisme d’entreprise à l’Ecole Supérieure de Journalisme de Lille, il crée à Tourcoing un atelier de BD et commence à travailler avec divers organismes publics (la DDASS, Le Conseil Général, le FAS, La préfecture, le Ministère de la Jeunesse et du Sport…) sur des projets pédagogiques de bandes dessinées liés à la prévention en direction des jeunes portant notamment sur le sida, la drogue et la sécurité routière. Il intervient également dans des établissements scolaires, des prisons, des bibliothèques et différentes structures qui le sollicitent pour animer des ateliers de BD et organiser des expositions thématiques. En 1996, il est à l’origine du concours de BD sur le sida lancé par ABDT éditions avec le soutien du ministère français des affaires étrangères, qui aboutira à Boulevard Sida édité avec le soutien de la DDASS du Nord-Pas-de-Calais et lui donnera la possibilité d’animer des ateliers de BD sur le thème du sida durant trois mois dans quatre villes belges : Tournai, Mouscron, Charleroi et Bruxelles. En 2002 il crée l’Association Afro Bulles dont l’objectif majeur est de faire connaître la BD africaine ainsi que ses auteurs en publiant un album collectif du même nom. Quatre numéros suivront : Couleur café, La Piste Malagasy, Africa Comics, Africalement. Cette même année il organise avec son association une exposition de planches originales, parrainée par les villes de Tourcoing, Roubaix et Mouscron (Belgique), exposition qui sera accueillie l’année suivante au siège de l’Unesco à Paris grâce à l’Ambassade de la RDC en France, puis au festival de la BD d’Angoulême pour sa 32e édition en 2005.
Né à Mbanza-Ngungu, en République Démocratique du Congo, Serge Diantantu fréquente l’école primaire Saint-Pierre de Kinshasa. Pour sa formation secondaire, il s’oriente vers la formation technique et professionnelle, à Ngombe-Matadi (5) où il obtient un brevet d’aptitude professionnelle en menuiserie et ébénisterie. Il s’inscrit ensuite à l’Académie des Beaux-Arts de Kinshasa où il réussit son Diplôme d’Etat (équivalent du baccalauréat) en arts plastiques. Serge arrive en France en 1981 avec l’intention de continuer ses études universitaires. Mais, très vite, il abandonne la filière hygiène et sécurité du travail, au Conservatoire National des Arts et Métiers de Paris, pour embrasser une carrière de décorateur pour la télévision et le cinéma, à la Société Française de Production (SFP).
Serge Diantantu crée son premier album de BD, Les aventures de Mara : Attention Sida en 1994. L’estime suscitée par le succès de cet album l’encourage à poursuivre dans cette voie en lançant en 1997 et 1998, un journal de BD nommé La cloche qui éditera trois numéros. Il publiera Les aventures de la petite Djily puis lancera la série sur Simon Kimbangu qui lui apporte un certain succès. Son style graphique, Le mindélô, donne à son dessin une grande authenticité et témoigne d’un talent certain. Ce style est inspiré des masques ancestraux, avec la juxtaposition de lignes droites et courbes rehaussée par une grande palette de couleurs.
Cependant, aucun de ces deux auteurs ne s’est fait connaître comme bédéiste avant de quitter son pays, leur parcours peut être détaché de celui des autres qui ont souvent été obligés de tout recommencer à zéro pour se faire une place. Mais tout ne s’est pas fait facilement. Face à la difficulté à diffuser leurs ouvrages, ces deux professionnels ont énormément investi dans les salons et autres festivals où ils peuvent vendre et se faire connaître. Ce travail de terrain, harassant mais extrêmement utile est sans doute le gage de leur réussite actuelle.
– Le parcours de Fargas ressemble quelque peu à celui de Serge Diantantu et Alix Fuilu : arrivé au Gabon au tout début des années quatre-vingt-dix en provenance de Belgique pour entreprendre des études de médecine à l’Université de Libreville, il n’a jamais produit la moindre bande dessinée dans son pays d’origine où il est un parfait inconnu. La carrière de Fargas débute dans le premier numéro de la revue de BD Cocotier où il présente une histoire mystico-fantastique qui se déroule à Libreville : Force macabre sur un scénario de Sima Olé. Hormis deux albums de commande, l’un sur le Sida publié en 1992 : Yannick Dombi ou le choix de vivre (6), l’autre sur le trafic d’œuvres d’art en 1999 : Les rats du musée (7), et un autre album auto produit en 1995 : Balle de match, cet auteur très talentueux ne se produira que de façon très épisodique. Fargas n’a en fait jamais été dessinateur professionnel et exerce en tant que médecin dans la capitale gabonaise. En 2007, le tome 2 du Choix de vivre était en finition, avec un financement de l’OPDAS, un organisme qui s’occupe des problèmes liés au Sida.
Barly Baruti est probablement celui qui a le plus « profité » de son exil européen.
Dessinateur, scénariste, responsable éditorial, chanteur, auteur-compositeur et interprète, Baruti Kandolo Lilela, né en 1959 à Kisangani, est un artiste aux multiples facettes.
Après ses études d’humanités pédagogiques, il travaille à la création de motifs à la Société textile de Kisangani (Sotexki), avant de s’installer à Kinshasa, pour s’adonner à ses activités artistiques : la bande dessinée, la peinture et la musique. C’est dans sa famille d’artistes (son père et sa sœur sont peintres) que le jeune Barly s’intéresse très tôt à la bande dessinée. Il dessine sa première BD alors qu’il est encore à l’école, et commence à exposer dans sa ville natale, Kisangani. Il gagne en 1983 un concours sur l’Africain vu par la BD occidentale. Il fait son premier voyage en Europe, au festival d’Angoulême, où il fait la connaissance de Lob et d’Annie Goetzinger. Cette première sortie du pays sera rapidement suivie par des publications dans Kouakou. En 1986, Bob De Moor l’accueille aux Studios Hergé où il est le second congolais après Mongo Sisse. S’en suit une longue série de bandes dessinées produites en RDC : Le temps d’agir en 1982, Le village des ventrus à l’Inades en 1983, Aube nouvelle à Mobo en 1984, financé par la coopération belge, La voiture c’est l’aventure en 1987 et Papa Wemba, la vie est belle en 1988 (tous deux chez Afrique Edition), L’héritier en 1991, Le retour en 1992, soutenus par le PNUD et Objectif terre ! la même année.
En 1993, il s’installe à Bruxelles et commence à travailler avec Frank Giroud sur deux séries de BD : « Eva K. » (3 titres aux éditions Soleil Productions, depuis 1995) et, depuis 1998, la série « Mandrill » (7 titres chez Glénat) dont le dernier tome est sorti en février 2007.
Revenu définitivement s’installer à Kinshasa en 2002, il continue ses multiples activités à travers l’Asbl « Acria » (Atelier de Création et de l’Initiation à l’Art) qu’il a initié en 1993, le « Salon Africain de la Bande Dessinée et de la Lecture pour la Jeunesse » (5 éditions à ce jour) et le « Festival L’Autre Musique », créé à Kinshasa en 2000, mais également par le biais de formations aux techniques des arts plastiques qu’il dispense à travers toute l’Afrique. En parallèle, il continue à produire sur place des œuvres de commande comme La Monuc et nous (présentation de la mission onusienne de maintien de la paix), Linga kasi keba (sur la prévention du Sida), dessine un album au Niger avec son compère Thembo Kash (Tchounkoussouma sous les eucalyptus en 2004) et collabore au journal pour la jeunesse congolaise, Mwana mboka.
Musicien, il a également à son actif un CD personnel « Nduku Yangu« , un opus de 14 titres et un CD collectif « Le monde est un village » produit par la RadioTélévision de la Communauté française de Belgique.
Pie Tshibanda est né à Kolwezi en 1951. Ancien élève des pères scheutistes au Kasaï, il a décroché une licence en psychologie à l’université de Kisangani en 1977.De 1977 à 1987, il a travaillé comme professeur des humanités, conseiller d’orientation scolaire et directeur des études dans divers établissements du Katanga.Entre 1987 et 1995, il est psychologue d’entreprise à la GECAMINES/Lubumbashi.En 1995, victime de l’épuration ethnique qui sévit dans sa région d’origine, il part pour la Belgique et obtient le statut de réfugié politique. Il y décroche une licence universitaire en sciences de famille et sexualité à Louvain La Neuve en 1999. Entre 2000 et 2002, il a contribué à la création d’une école des devoirs itinérante à Court Saint Etienne « le court Pouce« . Aujourd’hui, psychologue, écrivain et artiste, il se produit dans les théâtres avec un One-man-show intitulé un fou noir au pays des blancs, inspiré de son livre éponyme (8) et continue d’écrire des ouvrages. Sa bibliographie congolaise est importante et compte aussi bien des contes (Au clair de la lune, 1 986), des romans (De Kolwezi à Kasaji en 1980, Je ne suis pas un sorcier en 1981, Un cauchemar en 1994, Un fou noir au pays des blancs en 1999) des nouvelles (Londola ou cercueil volant en 1984), et récits (Train des malheurs en 1990) mais également des essais (Femmes libres femmes enchaînées en 1979, Psychologie en 1987, Sexualité, amour et éducation des enfants en 2001).
Tshibanda était surtout l’un des rares scénaristes de bande dessinée du pays. En RDC, il a scénarisé deux bandes dessinées, avec Joseph Senga (ou N’senga) Kibwanga : Alerte à Kamoto (Ed. Lanterne, Lubumbashi, 1989) sur un incident qui s’est déroulé dans une mine à l’époque mobutiste et Les refoulés du Katanga (Ed. Impala, Lubumbashi, 1 995), inspiré des tragiques événements de l’épuration ethnique du Shaba, événements auxquels il a été directement confronté.
Depuis, à l’occasion des élections démocratiques de RDC, Senga et Tshibanda ont à nouveau travaillé ensemble sur RD Congo le bout du tunnel, un album en couleur ayant pour thème les élections au Congo, édité en Belgique par Coccinelle BD avec le soutien de la Coopération culturelle, de l’asbl Rayon de Soleil et de CEC.
Aujourd’hui, Tshibanda travaille sur un prochain album avec Tchibemba. Le thème en sera l’exil…
L’exil comme rupture
Confrontés aux réalités européennes, un certain nombre de dessinateurs, par choix ou par nécessité, sont obligés d’emprunter d’autres voies, renonçant à leur vocation première..
– C’est le cas de l’ancien scénariste Charles Djungu Simba devenu enseignant – chercheur à l’Université Paul Verlaine de Metz. Il publie en ce mois d’octobre 2007, Les écrivains du Congo Zaïre. Approche d’un champs littéraire africain. Cet ouvrage vient après une dizaine d’autres ouvrages publiés en Europe : Nuages sur Bukavu : carnet d’un détour au pays natal, L’enterrement d’Hector…. mêlant romans, recueils de poèmes, chroniques et autres essais littéraires.
Pourtant lorsqu’il était directeur de collection à Saint Paul Afrique au milieu des années quatre-vingt, Djungu Simba a écrit des scénarios de bande dessinée : Kipenda roho, le démon-vampire et autres contes ou Les Belles aux dents taillées et autres contes. Mais son activité de scénariste s’arrêtera avec son exil en Europe devenu définitif lors de l’arrivée de Laurent Désiré Kabila à Kinshasa en 1997.
Mongo Awai Sissé (Mongo Cissé ou Mongo Sise) est né à Kinshasa en 1948. Bachelier des hautes études des Beaux-arts, il reçoit en 1974 le premier prix technique de la BD décerné par le Centre Culturel Français. Il « est le créateur de la première bande dessinée typiquement congolaise, avec ses deux personnages « Mata Mata et Pili Pili » qui sont devenus, pour plusieurs générations de jeunes lecteurs, des héros inoubliables (9) » et qui ont été publiés entre 1972 et 1975 dans la rubrique « Notre feuilleton » de la revue Zaïre Hebdo. Dans les années quatre-vingt, il publiera pour AGCD, quatre albums des aventures de Bingo. Il fut également le premier à voyager en Europe pour un stage au studio Hergé, et le premier à y être publié, dans Spirou, à la fin des années soixante-dix (10).
En 1985, Mongo Sisse lance Bédé Afrique, revue qui s’arrêtera après quelques numéros.
Par la suite, il délaissera la bande dessinée pour devenir enseignant à l’Académie des Beaux-arts puis partira pour la Belgique ou il travaillera comme graphiste dans la publicité.
Bernard Mayo et Sima Lukombo sont deux véritables mythes de la bande dessinée congolaise. Actifs au sein de la revue Jeunes pour jeunes, qui fut à l’origine de la vocation de beaucoup de leurs compatriotes à la fin des années soixante et au début des années soixante-dix, ils devinrent ensuite les dessinateurs attitrés de la maison d’édition Saint Paul Afrique lorsqu’elle décida de mettre en image la vie de saints de l’ancien testament ou de personnages religieux locaux : Anuarite, vierge et martyre zaïroise (1 979), Moïse le libérateur (1 979), Paul, apôtre et martyr (1 979), Abraham, le père des croyants, David, l’invincible (1 980), Samson Champion d’Israël, Josué le conquérant de Jéricho (1981), Judith, héroïne d’Israël, Daniel, prophète d’Israël (1 982), Joseph vice – roi d’Égypte, Ruth la moabite (1983), Jonas, le prophète rebelle (1 985), Jacob – Israël force de Dieu (1 986), albums plusieurs fois réimprimés et réédités au cours des années suivantes.
A la fin des années quatre-vingt, ces deux artistes sont les premiers à émigrer en Europe où ils vivent désormais. Bernard Mayo commence alors en 1994 une carrière de musicien en Allemagne où il sort un premier album en 2000 : Ningeli Jua, suivi en 2004 de Hatsha baba, chanté dans les quatre langues nationales congolaises (kiswahili, chiluba, lingala et kikongo) et en français. En 2001, Mayo réalise un dessin animé primé au 17e festival canadien Vue d’Afrique suivi d’un autre deux ans après. En 2004, il réalise le clip vidéo d’une chanson de Lokua Kanza : Mbiffe et lance la même année le journal de bande dessinée lingalaphone Suka époque – qui compte actuellement quatre numéros – où l’on retrouve la trace de Sima Lukombo.
– L’itinéraire de Albert Ilunga Kaye est encore plus original. Pendant les années quatre-vingt, il fut quasiment le seul dessinateur du Burundi, pays peu porté sur la bande dessinée. Ses productions (« G » et anti Gatarina en 1983, Les aventures de Musa : la coupe en 1989 et Sida 6 en 1990) sont en effet parmi les rares œuvres à avoir été produites dans ce pays. Par la suite, Albert Ilunga Kaye retourna en RDC où il s’établit comme pasteur évangéliste à Lubumbashi. Au début des années 2000, son implication dans le mouvement d’opposition politique, debout congolais (11) lui permet de retrouver une certaine verve satyrique en éditant des recueils de caricatures et des mini histoires en bande dessinée : RDC, transi-story (sur la transition politique en RDC), Démocra-crash (sur la guerre civile au Burundi), L’enfer sur les milles collines (où Ilunga se penche sur le génocide rwandais), le 112e bataillon du colonel Eustache Kakudji, Cap sur Johannesbourg (sur les accords de paix inter-congolais) au milieu d’ouvrages plus mystiques : L’œuvre de l’éternel te bénira, Dialogues avec le seigneur….
Ces destins croisés témoignent de l’expatriation comme passage obligé pour les professionnels de la bande dessinée congolaise, imposé par les nécessités économiques et professionnelles et par un état de fait : les bédéistes congolais ne vivent pas de leur art dans leur pays. En effet, depuis 20 ans, et la sortie de La voiture, c’est l’aventure de Barly Baruti chez Afrique Edition, le nombre d’albums édités en RDC est très faible, seules quelques revues, à périodicité variable et d’une durée de vie éphémère, rompent ce désert éditorial. Une troisième vague s’annonce-t-elle après celle de 2001-2002 qui avaient vu une véritable hémorragie dans le milieu des bédéistes congolais ? La sortie de l’ouvrage collectif Na…Poto soutenu par la Croix Rouge de Belgique (qui concerne justement les difficultés d’adaptation de l’immigrant en Europe) avec son lot d’invitations à Bruxelles pouvait le laisser craindre. Il n’en fut rien. En effet, la situation en RDC, si elle ne s’est guère améliorée politiquement, offre tout de même de plus en plus de perspectives aux illustrateurs et graphistes locaux qui peuvent bénéficier de la manne de projets de coopération et d’actions financées par les bailleurs de fonds internationaux. De plus, leurs prédécesseurs sont loin d’avoir tous réussis leur reconversion européenne : Si Pat Masioni, Hallain Paluku semblent être sur la bonne voie, si Pat Mombili peut cultiver quelque espoir, les carrières de Eric Salla, Al’Mata ou Fifi Mukuna ne décollent guère, face à la concurrence de leurs confrères européens. Enfin, le retour de Barly Baruti à Kinshasa, le succès de Thembo Kash démontrent qu’à l’heure d’Internet, il est parfaitement possible de réussir dans la bande dessinée en continuant à vivre en RDC.

1. Journal dans lequel, il poursuit une Bd commencée dans L’opinion de Ouagadougou : Les bons et les mauvais (devenu par la suite Mamba noir, le défenseur des faibles).
2. Une de ses planches est visible sur http://lambiek.net/artists/m/makonga_emmany.htm
3. On peut voir quelques dessins de Tchibemba sur http://www.congonline.com/Culture/tchibemba.htm
4. Une partie de son œuvre est visible sur http://gallika.phpnet.org/africart/biographie_fr.html
5. Lieu de la première école des Beaux Arts du Congo belge.
6. Cette BD fera l’objet en 1994 d’une adaptation pour les pays du sahel : Yannick ou le choix de vivre
7. Pour une présentation et un visuel de ces deux albums, cf. Notre librairie, N° 145, juillet – septembre 2001. Pour une critique de la version ouest africaine du premier ouvrage sortie en 1994 (sous le titre Yannick ou le choix de vivre), Cf. Takam Tikou N° 6.
8. Son site personnel est http://users.skynet.be/pie.tshibanda/home.htm
9. Fiche biographique de Alain rezault : http://www.africinfo.org/index.asp?navig=personalite&no=12154&table=personnes&code=CD
10. Spirou N°2188 (L’école de la BD) en 1980 et Spirou N°2314 (Mata mata et Pili pili) le 19/08/1982
11. http://www.deboutcongolais.info/index.html
///Article N° : 7033


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