« Si vous voyiez la salle où nous avons monté le spectacle, vous ne me croiriez pas ! »

Entretien d'Olivier Barlet avec Sylvain Zabli

Abidjan, 2001
Print Friendly, PDF & Email

Compagnie Sylvain Zabli
(Côte d’Ivoire),
Monné

Votre chorégraphie a un côté masculin très affirmé.
Je ne travaille qu’avec des hommes car en Côte d’Ivoire, peu de femmes font de la danse. La seule femme de la Compagnie est venue très tard. Les danseurs sont plus ancrés, plus enclins à jouer, ce qui est nécessaire en danse contemporaine : je leur dit par exemple de penser à quelque chose qui fait mal pour qu’ils expriment une émotion. Il faut en faire des comédiens.
Et puis le thème de cette chorégraphie est la guerre, ce qui est fort masculin ! Tout le monde à le torse bombé : on lutte pour sa survie.
Deux personnes sont invectivées par le reste de la troupe.
Une scène était prévue où les deux personnages se feraient présidents et parleraient en se fichant de la gueule du peuple. D’où la manifestation que l’on voit ensuite. Si j’introduis des textes parlés, c’est sous l’influence de mes voyages. On arrive pas à exprimer totalement ce qu’on veut dire par la danse : les textes et les chants renforcent l’expression dansée.
Et la musique ?
Je monte d’abord mes ballets sans fond musical, la musique vient ensuite. J’avais besoin de musiques qu’on a pas l’habitude d’entendre et ai donc travaillé avec un musicien dans cette direction. C’est la démarche inverse que d’illustrer une musique par la danse. Mais au niveau financier, c’est plus lourd car il faut payer le musicien.
Il n’est pas difficile de travailler sans musique ?
On met parfois du reggae en sourdine pour installer une ambiance mais sans rapport avec le travail. Il y a d’ailleurs des moments de silence dans le spectacle lui-même. La danse doit venir d’elle-même ; le danseur doit sentir en lui-même ce qu’il danse.
C’est une danse de douleur.
Nous sommes marqués par ce qui se passe ici en Côte d’Ivoire et dans toute l’Afrique. Les gens sont aigris, certains éclatent, font des gaffes, le regrettent après. Nous n’avons pas de moyens mais ce n’est pas une raison pour baisser les bras. Entre chorégraphes aussi, nous pouvons nous entraider. Il faut éveiller une personne en nous-mêmes qui nous dise le bon à faire et le mauvais à éviter. Le narrateur du spectacle est cette conscience.
Il faut faire le deuil, un travail sur soi ?
Pour la levée d’un corps à l’Eglise, en France la musique est douce pour laisser la place aux pleurs. En Afrique, la douleur ne s’exprime pas par la douceur mais par la force. Une femme qui perd son mari ou son enfant danse pour exprimer son mal.
Mais il y a aussi renaissance.
Il n’était pas facile de travailler avec des danseurs inexpérimentés pour qu’ils expriment ce qu’ils n’ont pas vécu. Il fallait donc les faire travailler sur eux-mêmes. Je leur demandé d’exprimer ce qu’on ressent quand on pleure d’avoir mal au ventre. C’est un travail intérieur et pas seulement sur le corps. Quand je les retrouve à la une du journal du Masa, c’est ma fierté, le résultat de ce travail.
On sent dans votre chorégraphie l’influence de Souleymane Koly.
C’est lui qui m’a formé pendant dix ans ! Je suis fier qu’on reconnaissance son influence dans mon travail : je suis le fruit de cette formation. La connaissance que je transmets aux danseurs, je l’ai reçue de lui et de Rokiya Traoré. J’ai appris au théâtre à pouvoir m’exprimer et au J-Ban la danse !
La danse ivoirienne est très représentée dans les rencontres internationales.
Car il y a beaucoup de danseurs. L’émission Variétoscope draîne les danseurs ! On passe ses vacances dans des cours de danse. Il y a 700 villes en Côte d’Ivoire : chaque région doit présenter un ballet de six danseurs par région, ce qui donne chaque année beaucoup de danseurs. La danse est ainsi toujours en évolution et en ébullition : chacun cherche et les groupes sont nombreux.
Quelles sont vos conditions de travail ?
Nous travaillons parce que nous aimons la danse ! Je travaille pour moi et ensuite pour mon pays. Le ministère ne finance rien. C’est moi qui investit pour les costumes, la technique… Quant aux danseurs, ce sont des gens motivés qui ne demandent pas grand chose. Si vous voyiez la salle où nous avons monté le spectacle, vous ne me croiriez pas. On fait avec, on a pas le choix. Pour financer le minimum, on fait des stages. L’an dernier, 18 stages en France qui nous permettent de subvenir aux besoins.
Il faudrait que nos gouvernants nous aident, qu’ils comprennent que nous sommes la jeune génération et ne pouvons travailler à l’ancienne. Qu’ils viennent au moins nous voir !

///Article N° : 1962


Laisser un commentaire



Africultures a franchi le cap des 10.000 articles depuis sa création en 1997
Nous remercions tous nos contributeurs et nos lecteurs
Inscrivez-vous à la newsletter pour suivre nos publications