Fiche Spectacle
THéâTRE
Bacchantes (Les)
Pays concerné : Burkina Faso
Date : 02 Novembre 2012
Durée : 90

Français

Synopsis

Cette pièce écrite au IVème siècle avant Jésus-Christ est extraordinairement contemporaine. Elle aborde des thèmes d’une actualité brûlante dans l’Afrique d’aujourd’hui, les espoirs qui l’animent et les maux dont elle souffre. Cette pièce de théâtre écrite par un auteur de la Grèce antique parle notamment de la place
faite aux femmes dans la société, de l’exercice et des jeux du pouvoir, des croyances religieuses et de l’animisme, autant d’enjeux importants de nos sociétés contemporaines africaines.

« Les Bacchantes » m’ont fasciné d’emblée sur plusieurs registres car cette tragédie antique ouvre un nombre considérable de pistes et
d’interrogations majeures. D’abord sur l’animisme profond qui se dégage de la pièce, dont les correspondances avec les cultures
africaines résonnent puissamment, tout en mettant en cause la question religieuse et celle de la folie.
Ensuite, sur les rapports de genre, empreints d’ambiguïtés complexes et dont la lecture requiert plusieurs
niveaux, de même que sont questionnées d’autres dichotomies
fondatrices de la démocratie athénienne (grecs/barbares, hommes
libres/esclaves, citoyens/étrangers, hommes/dieux).
Enfin, dans la question du pouvoir qui est au centre de la pièce et des limites auxquelles l’homme se trouve renvoyé, se situent sans doute le message plus politique des Bacchantes.
La furie des Bacchantes met en jeu la transe et ses états de conscience modifiés dont les correspondances sont nombreuses dans les cultures animistes comme dans certaines pratiques néo-traditionnelles contemporaines.
Je ne peux m’empêcher de penser ici à ces femmes, mères, grand-mères, comme les autres mais souvent un peu plus seules, âgées et démunies, qu’on a qualifiées un jour de « mangeuses d’âmes » et accusées en sorcellerie. On les a couvertes d’opprobre car elles étaient tout à coup responsables de tous les maux de la communauté, du quartier, du village… Elles ont été chassées de leurs maisons, séparées de leurs familles, violentées, voire même tuées, en tous cas sacrifiées par leurs propres communautés sur l’autel de croyances magiques néo-traditionnelles. Pour preuve de leur
supposé pouvoir malfaisant, une potion magique est sensée révéler la vraie nature de ces femmes « sorcières ». Après absorption
forcée de ce breuvage contenant des substances hallucinogènes, elles entrent dans un état de transe et racontent les images délirantes qui les assaillent, avec la force de conviction que leur confère cet état modifié de conscience. Comme Agave, emportée par Dionysos dans la transe des Bacchantes au point d’en tuer son fils Penthée, croyant avoir coupé la tête d’un lion, ces femmes « sorcières » sombrent dans une folie qui démontre leur culpabilité et conforte leurs accusateurs. Les points de correspondance entre les états de transe utilisés contre ces femmes accusées en sorcellerie en
Afrique et l’expérience imposée par Dionysos aux femmes de Thèbes m’ont d’emblée frappée. La transe fascine en effet en ce qu’elle conduit à la séparation de cet autre de nous-mêmes avec lequel nous sommes en désaccord et peut aussi soulager des
maux intérieurs en permettant de dire l’indicible, voire l’innommable.
Tout en mettant en scène des « transes religieuses », la tragédie
d’Euripide relève donc d’une forme d’animisme toujours à l’œuvre dans de nombreuses sociétés africaines.
Mais on peut y voir aussi une mise en cause assez radicale de la religion dans ce qu’elle peut produire de folie chez l’homme. L’un des mystères de l’œuvre, et non le moindre, réside dans cette interrogation sur le point de vue de l’auteur vis-à-vis de la
question religieuse.Dans le même temps, l’opposition entre folie et raison (ou sagesse) est également ici très présente, lorsque l’emportement et les excès de Penthée, supposé incarner une
certaine rationalité, vont le conduire à sa perte, tandis que Dionysos, dont le culte est empreint de folie, fait paradoxalement montre d’une forme de sérénité et de mesure tout au long de l’action. Ce qui a fait dire à certains commentateurs que dans les Bacchantes il y avait tout à la fois un « délire de la raison » et une « sagesse de la folie ».
Les Bacchantes illustrent par ailleurs des rapports de genre
particulièrement complexes. Dionysos choisit en effet de punir Thèbes par la transformation de ses femmes en furies déchainées, mais à travers ces épreuves, ces états limites, on peut aussi percevoir les manifestations de révolte de ces femmes contre les oppressions de toutes sortes qui leur sont imposées.
Si Dionysos assouvit sa vengeance contre les thébains en asservissant ses femmes, il introduit néanmoins des ambiguïtés complexes portant sur le genre (mélange de virilité et de féminité, lorsque Penthèe qui incarne une forme de phallocratie se travesti pour se rendre au Mont Cithéron), l’origine (Dionysos citoyen de Thèbes ou étranger ?) et les rôles. Le culte de Dionysos remet en cause les distinctions entre ses adorateurs, en mélangeant les genres, en inversant les rôles et en faisant tomber les barrières.
La tragédie des Bacchantes m’intéresse aussi par la place qu’on y fait à la question du pouvoir. Là encore plusieurs pistes sont
ouvertes : Dionysos impose par la force l’ordre des dieux sur celui des hommes dans une vengeance qui pourrait constituer une métaphore du pouvoir totalitaire. Mais paradoxalement, pour ne pas
sombrer, Thèbes cité de la démocratie et du logos doit être
capable de s’ouvrir à l’excentricité, au propre comme au figuré, en
accueillant le dieu et son culte. Penthée incarne dans ce sens un
pouvoir tyranique refusant l’intégration de nouvelles valeurs.

Irène Tassembedo
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