Fiche Spectacle
THéâTRE
« Pas de prison pour le vent »
Alain Foix
Contributeur(s) : Mariann Mathéus, Yane Mareine, Antoine Bourseiller, Sonia Floire

Français

d’Alain Foix, mise en scène Antoine Bourseiller

avec
Sonia Floire (Angela Davis),
Marie-Noëlle Eusèbe (Gerty Archimède),
Mariann Mathéus (Sœur Suzanne)
Alain Aithnard (Joachim)

Dans les années 70, Angela Davis, icône de ces années de feu et de fleurs, égérie des Blacks Panthers, une des dix personnes les plus recherchées du FBI, se retrouve en Guadeloupe à son retour de Cuba, prise au piège d’un douanier qui la menace de cinq ans de prison. Les dockers du port l’envoient chez Gerty Archimède, dame de fer de l’île, avocate et, comme elle, communiste. Elles préparent sa défense tandis qu’un ouragan menace. La sœur de Gerty Archimède est une religieuse vivant sous ce même toit. Un huis-clos entre trois femmes noires aux options de vies contrastées sous le regard d’un étrange jardinier, et la pression d’un vent violent.

Origines du projet

Gerty Archimède nous a quittés le 15 Août 1980
Elle m’avait, ce jour-là, invité à déjeuner en son appartement de la
rue Maurice Marie-Claire à Basse-terre.
Quelques jours auparavant, à Cocoyer, sur les hauteurs de la Lézarde, nous avions longuement disserté. Elle m’entraînait souvent sur les chemins de la Pensée. Sans doute retrouvait-elle auprès de moi, jeune étudiant, quelque chose de ses aspirations premières à l’étude de la philosophie.
Nous devions, ce midi-là, continuer notre conversation à bâtons rompus et je m’y préparais non sans un certain enthousiasme lorsqu’un appel téléphonique m’apprit sa mort soudaine. Elle s’était effondrée dans sa cuisine en préparant ce déjeuner. Ce déjeuner, longtemps après sa mort, nous le prenons ensemble car elle n’a pas coupé le fil. J’entretiens toujours avec elle cette conversation interrompue juste un instant. Je sais qu’elle l’a avec bien d’autres que moi et que sa table reste dressée pour qui veut bien s’y inviter. Il est des gens qui nous nourrissent bien au-delà de leur absence.
Sans doute Angela Davis en eut conscience lorsque dans son
autobiographie elle lui rendit un vibrant hommage en regrettant de
n’avoir pu rester bien plus longtemps en Guadeloupe pour « tout
connaître de cette grande dame ».
Bien au-delà de la simple affection du petit-neveu pour sa grande tante, il m’est resté comme à beaucoup, une chose difficilement exprimable qui tient plus que de l’admiration : de la conscience d’avoir été relié à une personne rare. Une de celles qui portent en elles bien plus qu’elles-mêmes : l’esprit d’un monde tout entier, d’un monde en mouvement, d’une grande histoire en marche.
Cette histoire là, se dessinant sur un passé encore présent, au coeur
même des secousses du monde, du choc des continents, est aussi celle du combat pour l’égalité des droits et la défense des démunis. Histoire inachevée qui cherche une fin, désespérément, heureuse si possible.
Dans cette pièce de théâtre, j’ai voulu, à l’occasion du 25è
anniversaire de sa mort la faire revivre en cet endroit encore hanté de sa présence : la villa familiale de Cocoyer, tirer encore des
enseignements de sa parole, continuer ce dialogue jamais au fond
interrompu avec chacun dans son intimité et avec tous dans la mise en commun de nos diversités et dans notre unité.
Cette histoire vraie qu’Angela Davis rapporte dans son autobiographie
et qui lui donna l’occasion de sa rencontre avec Gerty, je la fais
mienne et la transpose sur scène, offrant à ces deux grandes femmes de notre histoire contemporaine une nouvelle occasion de dialoguer.
Un dialogue douloureux et nécessaire où le particulier échange avec
l’universel, où la femme noire échange avec elle-même dans sa diversité, où les mêmes causes appellent des combats différents, où, par la stature de Gerty Archimède, notre île dialogue encore avec les
continents et l’univers entier.

Le sujet

Il est donné par Angela Davis elle-même dans son autobiographie :
« Maitre Archimède était une grande femme à la peau sombre, aux yeux vifs et au courage indomptable. Je n’oublierai jamais notre première rencontre (dans les année 70). Je sentais que j’étais en présence d’une très grande dame. Pas un instant je ne doutais qu’elle allait nous sortir de notre mauvaise posture. Mais j’étais tellement impressionnée par sa personnalité, le respect qu’elle attirait que, pendant un certain temps, notre problème parut secondaire. Si je n’avais écouté que mes désirs, je serais restée sur l’île pour tout apprendre de cette femme. Les jours suivants, elle négocia opiniâtrement avec les douaniers, la police, les juges. Nous apprîmes qu’il existait une loi qui pouvait être légitimement invoquée pour nous envoyer en prison pour un bout de temps… Les colonialistes nous autorisaient à quitter l’île à condition que les Portoricains abandonnent leurs livres ».
Angela Davis in Angela Davis Biography.

Les personnages

Gerty Archimède :
Elle a 62 ans au moment des faits et un long passé politique, d’action
sociale et d’avocate de terrain.
Elle est terrienne et plantée sur ses terres. Elle domine la situation
et a de ce fait un aplomb qui impressionne et rassure Angela Davis.
Sa parole est calme, posée, tout en nuances, presque maternelle,
protectrice. Elle a cependant ses propres fantômes.
Pragmatique, elle pose clairement l’ordre des problèmes à la manière
d’un médecin qui ne cache pas la vérité à sa patiente.
Sa force est de ne pas cacher sa fragilité et ses inquiétudes.
Elle a le souci du détail et oppose une dimension guadeloupéenne,
intimement liée à une géographie insulaire, à un mode de perception
issu d’un continent, l’Amérique, que représente Angela Davis.
Son sens de la psychologie, de la diplomatie, de la relation publique,
est une de ses premières armes.
Sa maison est son monde, sa Guadeloupe qu’elle protège contre le vent et ses fantômes.
Cette maison est le cadre dans lequel se déroule tout le drame. Elle la
partage avec sa famille et notamment sa soeur, Raymonde dite soeur
Suzanne, si proche, si différente.

Angela Davis :
Elle a 30 ans au moment des faits.
Sa parole vive, précise, cassante, sûre d’elle, est cependant porteuse
de l’angoisse et de l’incompréhension de l’albatros prisonnier sur un
pont.
Encore fugitive dans l’âme, hantée par la menace du FBI, elle projette, avec l’énergie de la combattante proche des Black Panthers, l’Amérique Blanche et Noire sur l’espace de la Guadeloupe.
Elle se débat avec cette contingence et les fantômes d’un temps encore présent en son esprit, qui la reconduisent en prison dont elle est à peine sortie.
Elle est en décalage, porteuse d’une dimension universelle et légitime
qui ne perçoit pas la particularité du sol où elle se tient.
Sa jeunesse, d’une certaine façon, l’oppose à Gerty Archimède comme l’adolescente à la femme mûre.
Le personnage oscille entre le réel et l’irréel.
C’est une icône contemporaine, une combattante, jeune et rebelle, une Athéna qui se trouve prise au piège d’un passage en Guadeloupe, otage d’un douanier ignorant qui ne voit en elle qu’une dangereuse
révolutionnaire venant de Cuba.

Soeur Suzanne :
Petite soeur de Gerty Archimède.
A la fois admirative et taquine, Gerty est pour elle un modèle respecté, indépassable, et en même temps, le fronton auquel elle s’oppose pour affirmer sa personnalité.
Elle a pris l’autre versant de la même montagne : celui qui mène à
Dieu. En ce sens, elle est plus radicale. Le célibat qui est pour Gerty
une contingence, est pour elle une nécessité, une offrande.
Aussi proche de sa soeur qu’on puisse l’être, elle s’oppose radicalement à Angela Davis.
Aussi lunaire que Gerty est terrienne, elle lui renvoie le reflet de
son autre versant.
Son arme est la dérision affectueuse, l’humour non agressif.

Joachim :
Figure masculine fantomatique à la présence discrète, presque
incertaine. Il est l’ouvrier sur le toit et l’homme à tout faire qui
fait partie des murs mais semble avoir partie liée avec le vent et avec
tous les voix fantômes qui hantent l’esprit d’Angela Davis et de Gerty
Archimède.

Le vent
C’est le cinquième personnage de la pièce.
Pour Gerty, il représente un vieil ennemi. Il la ramène constamment au cyclone de 28 qui éveilla par le malheur, sa conscience politique.
Il a une présence presque humaine. Il rôde autour du domaine et semble vouloir pénétrer de force ce sanctuaire féminin. La voix de l’ouvrier invisible qui travaille à la réparation du toit semble avoir partie liée avec lui, une de ses émanations.
Sa présence plus ou moins marquée, parfois paroxystique, en montées continues ou subites, apporte la dimension masculine qui reste ici fantomatique.
Cette présence extérieure influence le triangle féminin, pose des
tensions, des rapports de force ou de complicité. Chacune des trois
femmes a sa manière particulière de réagir au vent.
Pour Angela, le vent est un inconnu qui peut apporter le trouble,
l’accident. Soeur Suzanne ne semble pas le redouter. Elle s’amuse avec lui aux dépends de sa grande soeur.