The Constant Gardener

De Fernando Meirelles

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Dans la salle où j’ai vu le film, la projection était précédée d’une publicité pour le Programme alimentaire mondial, dont le logo se retrouve dans le générique de fin de The Constant Gardener. Une jeune femme blanche, américaine, avenante, arborant le t-shirt du programme de l’ONU, prête dans un paysage désertique africain ses jumelles à un groupe de gentils enfants noirs : ils guettent l’arrivée de l’avion qui va larguer sa cargaison de sacs de céréales. Le commentaire illustre l’idée : « Nous les nourrissons ». On retrouve la même image de largage dans le film, le héros étant à bord d’un avion remplissant ce type de mission.
Cette introduction qui marque l’œil et l’esprit ne me semble pas vraiment antinomique avec ce thriller romantico-politique adapté du roman éponyme publié à la fin 2000 par John Le Carré. Au sens où le film de Meirelles nous rejoue la carte d’une Afrique-souffrance, victime sans réaction des jeux d’intérêts internationaux. Certes, Meirelles met le paquet pour dénoncer les agissements des groupes pharmaceutiques dans une Afrique prise comme terrain d’expérimentation sans contrôle ni morale. Fragilisé par le choc du 11 septembre, le monde occidental s’interroge sur ce qu’il fait à la planète. On partage sans peine la visée altermondialiste du film qui nous révèle au cas où on n’était pas encore au courant qu’en fait tout le monde est corrompu, des industriels aux diplomates, pour gagner gros et éliminer discrètement ceux qui s’y opposeraient.
Mais nous voilà replacés dans la même logique que Le Cauchemar de Darwin : la réalité est plus glauque qu’on ne peut l’imaginer, elle saute à l’écran et pourtant elle démobilise, car dans ce constat du tous pourris dans le système global, les bras tombent, tout semble perdu d’avance dans le grand désordre mondial. Dans The Constant Gardener, le lobby pharmaceutique est si fort qu’il menace et frappe quiconque s’oppose à ses intérêts, des journalistes d’investigation jusqu’aux activistes tiers-mondistes allemands. Ainsi donc, Tessa, la femme de Justin, le diplomate naïf incarné par Ralph Fiennes, sera assassinée sur commande et le docteur noir qui l’accompagne (Hubert Koundé) disparaîtra pour faire croire à un crime passionnel. Le film ne montre aucune réaction locale si ce n’est la soumission d’un peuple abattu ou la compromission des politiques, bien encadrés par les diplomates internationaux. Le seul espoir dans ce chaos serait pour les Africains la providentielle intervention d’activistes extérieurs, et seulement l’humanitaire pour les besoins immédiats : les sacs qui tombent des avions en une tragique chorégraphie comme tombaient les béquilles dans Kandahar de Mohsen Makhmalbaf. Et encore, les brigands sans scrupules sont là qui pillent et tuent dans un rodéo endiablé filmé en ralentis et parsemé d’images choc sur des enfants.
Tout se passe donc, vieux schéma hollywoodien style Cry Freedom, comme si l’Afrique ne résistait jamais de façon autonome et qu’elle ait éternellement besoin des autres (de bons Blancs conscients) pour l’éclairer, l’accompagner, la guider et résoudre ses problèmes ou simplement soulager ses peines. Pourtant, des mouvements existent, en Afrique comme partout ailleurs, pour dénoncer et agir. Des rédactions se mobilisent dans les médias. Dans le domaine pharmaceutique, des militants sud-africains avaient par exemple gagné leur combat contre les compagnies qui voulaient interdire les médicaments génériques contre le sida, comme le montrait Ma vie en plus (Brian Tilley, 2001). Même fragile dans des contextes plus difficiles, une résistance est à l’œuvre plutôt que cette passivité des opprimés que nous orchestrent inexorablement les films à gros budget sur l’Afrique, ne serait-ce que dans les réactions et refus de la vie quotidienne, cette indocilité qui marque les cultures africaines.
Car le résultat est la reproduction infinie d’une même image de soumission d’une Afrique esclave engoncée dans la misère dont la rédemption ne dépend que de la prise de conscience de charitables illuminés venus d’ailleurs et osant défier les tares du système global. Si The Constant Gardener magnifie les paysages souvent vus d’avion et s’arrête volontiers sur la paradoxale quiétude des vols de flamands roses, sa vision des Africains est celle d’une foule dont ne se détachent que des regards d’enfants. Cela est tempéré par le tournage au Kenya, sur les lieux de l’action, qui permet de saisir une quotidienneté dans les rues de Nairobi et de descendre dans les ruelles nauséabondes des quartiers populaires pour quelques rares et édifiantes scènes de contact. Mais le thriller amoureux reprend vite ses droits car l’enjeu de cette histoire est ailleurs, dans la dénonciation de ce qui plane au-dessus de toutes ces têtes pour remplir à leur détriment les poches de quelques-uns. Pour que cela prenne, il faut comme c’est l’habitude dans les romans de Le Carré un personnage innocent, plongé dans l’ambivalence politique et/ou amoureuse pour finalement s’extraire de la gangue qui l’enferme et se révéler un modeste héros. Alors que le contexte d’exploitation de l’Afrique est dressé à gros pinceaux, l’évolution du personnage de Justin donne ainsi véritablement corps au film : d’abord fasciné par Tessa, puis déçu car se croyant trompé, puis découvrant que c’est de son entourage et non de sa femme qu’il aurait dû se méfier, il perçoit la valeur de son sacrifice et lui emboîte le pas. De cette mise en abyme du héros aurait pu découler pour le spectateur aussi la remise en cause d’une vision naïve des choses et sa mobilisation pour rechercher et dévoiler la vérité.
Comme dans La Cité de Dieu qui avait fait connaître Fernando Meirelles parce que ce style illustrait avec force la violence des favelas, les jeux de montage circulaire du récit, le rythme haletant des images, les effets de plongées et de gros plans, les fréquentes décolorations et les passages épiques placent délibérément le film dans le baroque, le maniérisme et l’outrance. Cela sert le thriller mais cela sert-il le projet ? Le spectacle prend le dessus et The Constant Gardener n’est finalement, loin de toute mobilisation, qu’un bon film de distraction baignant dans le constat amer de la décrépitude du monde.

///Article N° : 4255


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