Tilo koto, un film de Sophie Bachelier et Valérie Malek, avec Yancouba Badji

Critique et entretien

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En sortie dans les salles françaises le 15 décembre 2021, Tilo koto tourne en festivals (cf. agenda fin d’article). Il est issu d’une tentative de capter la parole d’émigrés en transit en Tunisie et de la rencontre avec l’un d’entre eux, Yancouba Badji, qui se révélera un artiste peintre (cf. agenda expositions en fin d’article). Ces quelques mots sur le film sont suivis du débat réalisé sur le plateau télé en ligne du festival d’Apt, en présence de Yancouba Badji et Sophie Bachelier, animé par Tahar Chikhaoui et Olivier Barlet, où les internautes qui avaient vu le film pouvaient poser leurs questions retransmises par un modérateur.

 

Frigoriste, Yancouba Badji gagnait correctement sa vie entre la Casamance et la Gambie, mais, inquiété par les escadrons de la mort du dictateur Yahah Diamé, il dut partir. Et le voilà clandestin sur des routes et des traversées où il a manqué plusieurs fois de perdre la vie. Après quatre tentatives sur les côtes libyennes, le voilà en transit en Tunisie, sonné par ces expériences terribles. Pour se reconstruire mais aussi pour alerter, il se procure des pinceaux et retrace ainsi ce qu’il a vécu.

Yancouba Badji

Sophie Bachelier rencontre la plasticienne et réalisatrice Valérie Malek au festival de Gabès. Elles s’accordent autour d’un projet de film en collaboration pour rendre compte du vécu de la migration. En réalisant une série d’interviews dans le centre d’accueil où Yancouba Badji est réfugié, elles comprennent qu’il concentre par son expérience et son incidence sur ses compagnons une vision à transmettre. Elles décident de centrer le film sur lui.

Se pose dès lors la question d’articuler ce destin individuel au destin collectif. Les peintures de Yancouba facilitent cette ouverture : elles semblent dire « nous » plutôt que « je ». A cela s’ajoute l’esthétique du respect qui caractérise le travail de Sophie Bachelier : en rendant familiers les plus vulnérables, elle en appelle à notre conscience de notre responsabilité pour faciliter leur appartenance à l’humanité.

Cela passe par la relation : les témoignages sont des intimités partagées sur les raisons du départ, la douleur. La mise en scène est élaborée avec les personnes filmées. C’est ainsi que le film nous emmène au cimetière des inconnus, où ceux que la mer a rejetés sont enterrés sans discrimination de religion à l’initiative d’un « juste », Chamseddine Marzoug, qui tient à leur offrir un lieu de sépulture. Car si Yancouba a eu de la chance, ce ne fut pas le cas de tous et toutes…

De retour en Casamance, Yancouba retrouve sa mère, qui craint de perdre son fils dans ces migrations mortifères, alors qu’elle a déjà perdu deux frères. Le moment, saisi avec des images combinant épure et beauté, est d’une grande émotion : « Si je ne meurs pas, je deviendrai folle ».

Beaucoup se sont employés à documenter la dureté de la migration, pour prévenir, pour agir. Si Tilo koto apporte une pierre originale à cette démarche, c’est qu’au-delà de documenter le traumatisme et en construire ainsi une mémoire, à la faveur des peintures de Yancouba qui opère lui-même le parallèle entre son vécu et les bateaux négriers, il ancre la compréhension de l’exil et de l’errance. Un film sensible et marquant à diffuser largement.

Olivier Barlet

 

Débat sur Tilo Koto avec Sophie Bachelier et Yancouba Badji

 

Olivier Barlet : Sophie, c’est votre troisième film qui parle d’errance, d’immigration, d’exil, de trace. Vous avez commencé par Mbëkk Mi, le souffle de l’océan, un film en noir et blanc, extrêmement saisissant, une parole face caméra de mères dont les fils sont partis. Un sujet rare et poignant : ceux qu’on laisse derrière, notamment les mères. Puis, en Tunisie, Choucha, une insondable indifférence, co-réalisé avec Djibril Diallo, sur 700 personnes venues de Libye, sans-papiers, prisent au piège dans le sud Tunisien, ne sachant où aller. Vous coréalisez souvent vos films, dans le cas de Tilo Koto avec Valérie Malek. Pourquoi ? Comment s’est passée cette rencontre ? Comment avez-vous travaillé ensemble ?

Sophie Bachelier : Valérie habite en Bretagne et n’a malheureusement pu être présente ici à Apt dans le contexte de la covid.

Nous nous rencontrons en 2016 au festival International du film arabe de Gabès, aujourd’hui rebaptisé Cinéma Fen. Elle y présente son très beau film, Un autre monde dans tes yeux, le portrait d’une jeune architecte dans un camp palestinien, et je présente Choucha, une insondable indifférence.

Centre « El Hamdi » (Medenine) pour migrants vulnérables, parfois saturé avec plus de 300 personnes

De retour en France, le directeur du Croissant-Rouge de la région de Médenine, Mongi Slim, que j’ai connu lors du tournage de Choucha, m’alerte sur la situation au centre Al Hamdi et me propose de recueillir les témoignages de ceux qui rentrent de Libye. Je contacte alors Valérie pour coréaliser le film étant persuadée que nos sensibilités s’accordent sur ce sujet.

En août 2017, nous sommes à Médenine en repérage. C’est là que nous rencontrons Yancouba Badji, parmi d’autres hommes et femmes qui eux aussi ont tenté la traversée de la Méditerranée. Yancouba et ses camarades de même bateau ont été récupérés par la Marine nationale tunisienne dans les eaux internationales : au lieu de se retrouver en Italie, ils sont coincés à la case départ, au Maghreb.

Olivier Barlet : Yancouba, comment s’est passée cette rencontre pour vous ?

Yancouba Badji : Ça a été passionnant. Dans le centre Al Hamdi, à Médenine, je ne sors de ma chambre qu’en soirée pour aller jouer au football dans la cour. Une fin d’après-midi, j’y vois Sophie et Valérie. J’ai dit aux amis sénégalais : “Encore des journalistes ?” Ils me répondent : “Elles sont cinéastes, elles viennent recueillir nos témoignages.” On continue à jouer au foot. Nous pensons avoir assez témoigné. Nous nous disons : “Le monde ne nous entend pas, cela ne sert plus à rien de témoigner.” Pas mal de médias venaient au centre, comme ARTE. Et puis, un journaliste du Monde n’avait pas respecté l’anonymat que je lui avais demandé. Mais, le lendemain, je retrouve Valérie et Sophie qui filment le témoignage d’un ami malien et finalement, elles me convainquent et j’accepte à mon tour.

Olivier Barlet : Sophie, saviez-vous que Yancouba faisait de la peinture ?

Le viol. Yancouba Badji

Sophie Bachelier : Pas du tout. En partant du centre, nous demandons à Yancouba ce qu’il souhaite que nous lui ramenions de France. Il nous répond : “Des tubes de peinture à l’huile et des pinceaux.” Nous tenons promesse. Mais le tournage d’un mois est si intense qu’il n’a, en fait, pas eu une minute pour peindre. C’est après le tournage, une fois que nous sommes en France, qu’il nous envoie via Whats App des photos de ses peintures.

Tahar Chikhaoui : Yancouba, ce désir de peindre est-il lié à votre décision de ne plus témoigner par la parole ?

Yancouba Badji : C’est plutôt qu’on ne voit venir que des journalistes occidentaux, jamais de journalistes africains. C’est comme si cela n’intéressait pas nos politiques. Ça me révolte. La peinture est une passion que j’ai depuis l’enfance, mais dans ma famille musulmane très croyante, ma grand-mère imposait sa loi et m’interdisait de dessiner, de peindre.

Mes premières œuvres, je les peins dans une prison en Libye. Je laisse des messages sur les murs, des avertissements, des conseils notamment sur les passeports qu’on doit cacher à nos geôliers afin qu’ils ne retournent pas contre nous les informations que ces documents contiennent.

Olivier Barlet : Vos œuvres sont-elles destinées à prévenir ou sont-elles davantage l’expression d’une douleur ?

Yancouba Badji : Ma peinture raconte ma vie en Libye. Je ne suis pas musicien, sinon j’aurais pu le chanter. C’est une forme d’alerte, de partage avec la jeunesse concernée. Parfois, on n’arrive pas à tout dire avec des mots. La guerre en Libye, c’est le chaos.  Il n’y a plus de lois, des gens profitent de la situation pour semer la terreur, se faire de l’argent. En Tunisie, on a aucune dignité non plus. Je laisse ma colère sur la toile.

Olivier Barlet : Valérie Malek a aussi un lien avec les arts plastiques.

Sophie Bachelier : En plus d’être réalisatrice, Valérie travaille en tant qu’artiste visuelle et crée des vidéos qu’elle expose dans des lieux d’arts. En voyant les toiles de Yancouba, nous nous sommes senties en phase avec cette expression. Elles donnaient un écho différent aux témoignages de violence. Le fait que Yancouba fasse le choix de raconter son voyage avec ses peintures s’est présenté comme un souffle pour le film.

Olivier Barlet : Comment avez-vous travaillé le film avec Yancouba ?

Sophie Bachelier : Valérie et moi avons projeté d’enregistrer plusieurs entretiens, comme ce que j’avais fait pour Mbëkk Mi. Cela a eu l’avantage de nous donner une vision globale et plurielle du sujet. La profondeur du témoignage de Yancouba nous a touchées : pas de déni, de non-dit, beaucoup de colère par rapport à l’implication des passeurs qui collaborent avec la mafia libyenne. Lorsque nous tournons en novembre 2018, nous avons déjà écrit le film autour du personnage de Yancouba, mais nous n’étions pas sûres qu’il puisse nous attendre.

Tahar Chikhaoui : Il est frappant que Yancouba, dans le film, se fasse journaliste, posant à plusieurs de ses camarades des questions, relayant le travail des réalisatrices. Cela était-il prévu ?

Zarzis

Sophie Bachelier : Rien n’était prévu, si ce n’est le fait que nous cherchons à capter la vie, les échanges entre les camarades, comme ils se nomment entre eux. Nous savons que nous ne voulons pas d’une image journalistique, d’un “entretien documentaire télévisuel”.  Nous briefons Yancouba qui comprend que le film lui servira d’objet de transmission. Il s’y investit. Il est parfois à la réalisation en même temps que nous, lorsqu’il dirige, par exemple, l’entretien avec certains de ses camarades. Il connaît nos besoins pour le film, nous en discutons avec lui tous les jours. Ses camarades éprouvent eux aussi le désir de raconter ce qu’ils ont vécu, de laisser une trace. Échanger avec Yancouba est plus simple pour eux que d’échanger avec nous.

Olivier Barlet : Ma question est similaire. Quelle est la part de mise en scène ou de réenregistrement d’un moment réel ? Par exemple, lorsque Yancouba discute avec le journalier dans le champ d’olives, ou bien avec sa mère à la fin du film – moment très poignant ?

Sophie Bachelier : Nous ne faisons aucune demande particulière à Yancouba. C’est du documentaire, on compose avec ce qu’on trouve sur place, avec le réel.  Les seules mises-en- scène du film sont les séquences tournées – je dirais presque comme une fiction – dans le champ d’oliviers, car à ce moment-là du tournage, nous ne sommes pas encore proches des protagonistes. Ce sont les premiers jours de prises de vues ; nous avons plus de distance. Au fil du temps, nous identifions les éléments de narration importants pour que le spectateur s’y retrouve. Nous choisissons avec Yancouba les personnages à filmer. Ceux avec qui il se sent bien, avec qui il y a de la confiance. Valérie et moi, choisissons les lieux, les positions des personnages, des caméras, l’ambiance que nous souhaitons donner.

Yancouba Badji : A mon retour au Sénégal, en Casamance, je partage mon histoire avec mes amis, ce qui fait beaucoup pleurer ma mère, donc j’arrête. On lui a annoncé mon décès à trois reprises et la pauvre a déjà perdu deux frères, morts en Méditerranée. Je la retrouve abîmée, en mauvaise santé, même si bien sûr le fait de me revoir la soulage énormément. Je réalise à ce moment précis comme mon départ lui a fait du mal.

Olivier Barlet : Le travail de la terre, la prise en charge de votre mère, la mise en place d’un projet pour encourager les jeunes à rêver d’autre chose que quitter le pays sont d’une extrême positivité.

Yancouba Badji : Oui, à un moment donné, je veux rentrer au Sénégal. Je ne peux plus rester au Maghreb. Je ne veux pas devenir passeur, être complice, faire espérer à mes frères et sœurs d’arriver en Europe, prendre leur argent et le partager avec la mafia Libyenne. J’ai toujours été opposé à cette hiérarchie de l’exploitation, c’est horrible.

L’OIM (Organisation internationale pour les migrations) me donne 1400 euros pour mon projet de retour. Mon but est alors d’informer la jeunesse de mon pays, leur raconter ma traversée, l’esclavage, les gens assassinés, des bateaux entiers coulés en Méditerranée. Le directeur de projet de l’OIM me dit que je ne pourrais pas vivre d’un tel projet. Alors je donne à l’OIM un projet en relation avec mon métier de frigoriste.

La peinture pour transmettre aux plus jeunes l’expérience du voyage.

Une fois arrivé au Sénégal, je construis les murs en parpaing sur un terrain familial. Ensuite, on présente le dossier à la fondation la Ferthé, et à l’atelier d’architecture VMCF, en France, qui nous aident à aller plus loin, à bâtir le toit. C’est un lieu d’information pour la jeunesse pour y partager nos expériences. On ne leur dit pas de ne pas partir, on les encourage à voyager dans de bonnes conditions, dans la mesure du possible. Voyager dans des citernes de gasoil pour rentrer à Tripoli ou dans des bennes à ordures pour se retrouver mort à Sabratha en Libye n’a aucun sens, à part celui de nourrir les réseaux mafieux.

Sébastien (médiateur avec les internautes) : Du côté du chat, nous avons des questions et des commentaires. Tout le monde est intéressé par le parcours de Yancouba. Rabah, documentariste et réalisateur, travaille en  Casamance auprès des Diolas. Il pose la question suivante : “Yancouba a-t-il fait son rite d’initiation ? Si oui, cela l’a t-il aidé dans son périple, sa culture l’a t-elle aidé ?”

Yancouba Badji : Ma culture m’a énormément aidé. Je suis Diola, mais je n’ai pas encore pu faire mon initiation, le bukut, qui devait avoir lieu l’année dernière. Cela a été retardé en raison de la pandémie. En tant que Diola, certaines choses ne m’effraient pas, comme le couteau et la kalachnikov. En route, j’ai plus eu peur pour mes frères, mes camarades, que pour moi.

Sébastien (médiateur avec les internautes) : D’autres commentaires et questions dont celui de Frédérique : “Bravo pour ce documentaire, un excellent film, très dur, mais dont la réalisation montre à l’intérieur de cette grande thématique de l’immigration, le portrait d’un homme profondément humain. Les images sont magnifiques et les œuvres picturales également.”

Sophie Bachelier : Merci.

Sébastien (médiateur avec les internautes) : Une question sur la situation de Yancouba aujourd’hui.

Yancouba Badji : J’ai mon projet culturel à Goudomp : Tilo Koto – Diamoral (Sous le soleil, la paix, respectivement en diola et en mandingue). Nous avons une équipe sur Paris, des adhérents à notre association Tilo Koto qui porte le même nom que le film, des étudiants, des collégiens, des professeurs, qui ont trouvé ce projet magnifique et qui s’y sont joints. Avec Sophie, nous travaillons avec des étudiants en master 2 en politiques culturelles de l’université Paris-Diderot.

Je suis peintre et frigoriste, mes acquis en tant que frigoriste ne sont pas reconnus en France, ce qui m’a obligé de suivre plusieurs formations. J’ai travaillé à la SNCF en tant que climaticien pour m’occuper du chauffage, de la climatisation ainsi que de l’éclairage. J’y suis resté six mois et je suis actuellement à la recherche d’un emploi.

Sophie Bachelier : Les toiles de Yancouba sont aujourd’hui exposées dans des centres d’art contemporain, à Brest, à Bourg-en- Bresse. Dans l’hexagone, au Sénégal, sa peinture circule.

Olivier Barlet : Où en est le projet Tilo Koto – Diamoral à Goudomp en Casamance ?

Yancouba Badji : Des jeunes de mon village ont monté une association du même nom que le film. Ce sont des bénévoles qui ont mis en place des espaces de discussion à Goudomp, ma ville natale. Ils se sont rendu compte du nombre important de personnes parties. Nous avons honte et peur chez nous de parler de nos réalités, de ce qui nous arrive une fois en Europe. Je leur dit ce que je vis à Paris, les conditions qui ne sont pas toujours aussi bonnes qu’ils le croient. Cela n’a aucun sens d’encourager l’immigration clandestine. Si les jeunes étaient mieux informés, ils prendraient moins ce chemin. Surtout s’ils avaient des perspectives chez eux, ils n’envisageraient pas ce voyage en enfer.

Tahar Chikhaoui : Sophie, avez-vous choisi Yancouba comme protagoniste principal parce que vous avez saisi en lui cette résolution ?

Sophie Bachelier : Jusqu’au tournage, nous ne savions pas s’il désirait continuer le chemin ou rentrer chez lui. C’est lors de la fabrication du film que cette réflexion émerge. Nous le choisissons comme protagoniste parce que son témoignage est profond et aussi parce qu’il exprime ce que d’autres semblent taire. Il a une colère qu’on ressent très fortement vis-à-vis des passeurs (sénégalais, maliens, guinéens…) qui collaborent avec ce vaste système international de traite humaine. La colère, l’indignation sont palpables dans son témoignage ; il veut transmettre, c’est ce qui nous intéresse.

Tahar Chikhaoui : C’est donc chemin faisant que sa décision a changé ?

Casamance : oeuvre éphémère à base de racines de mangroves mortes.

Sophie Bachelier : Au début du tournage, il projette en effet – mais nous ne  l’apprendrons que plus tard – de repartir sur la route par le Maroc. A force de discussions avec ses camarades, à force de peindre, de participer à l’élaboration du film, il prend du recul et se recentre sur lui-même en quelque sorte. Après les chocs traumatiques qu’il a vécu, il est enfermé dans sa chambre depuis trois mois au moment de notre rencontre. Puis sa parole se libère et au bout de quelques mois, il décide de rentrer. Il nous a dit : “Je rentre, mais avec un projet, pour transmettre ce que j’ai vécu.” Outre la maladie de sa mère, c’est ce qui l’a réellement poussé à rentrer. Ça avait du sens pour lui à l’intérieur de tout ce chaos.

Tahar Chikhaoui : Dans le film, un jeune artiste de hip-hop s’attaque à la tradition. Cela faisait-il écho à votre propre colère ?

Yancouba Badji : Didio qui est Kényan était mon meilleur ami en Tunisie. Il est malade mentalement. Il dit avoir beaucoup souffert de la tradition. Il a besoin de soins. Il est toujours en Tunisie. En tant que réfugié politique, il ne reçoit que 105 dinars par mois. Je l’ai connu après que notre centre à Médenine ait été attaqué par des jeunes qui nous ont bombardé en pleine nuit avec des bouteilles d’essence en feu. J’ai alors demandé au directeur du centre de me trouver un lieu à Zarzis où il était plus simple de vivre et de trouver du travail. C’est là où j’ai rencontré Didio.

Tahar Chikhaoui : A entendre ça, la phrase de votre mère résonne autrement, quand elle dit “soit je meurs, soit je deviens folle”. La folie est conséquente au voyage, de part et d’autre.

Sophie Bachelier : Dans mon film Mbëkk mi, les femmes avec qui je m’entretiens expliquent comment les parents qui ont financé le trajet à l’enfant qui meurt en mer n’arrivent pas à faire le deuil. Beaucoup d’entre eux deviennent fous. La folie est des deux côtés.

Sébastien (médiateur avec les internautes) : Une question concrète de la part d’un internaute : “Est-ce que c’est le film qui vous a permis de venir en France ?”

Yancouba Badji : En partie oui, mais j’ai eu un passeport-talent grâce à ma peinture.

Tahar Chikhaoui : C’est un type de passeport qu’on accorde aux artistes.

Sophie Bachelier : Oui, il l’a eu grâce à ses œuvres.

Tahar Chikhaoui : Quelqu’un dans le film fait cette remarque : “Tu ne peux pas rentrer maintenant après avoir dépensé autant d’argent !”

Yancouba Badji : Je pense qu’il faut que mes frères et sœurs arrivent à prendre les bonnes décisions. Partir en héros, revenir avec zéro ! J’étais frigoriste, j’avais mon entreprise en Gambie, toutes mes économies ont été dépensées pour ce voyage en enfer. En temps normal, les gens voyagent dans de bonnes conditions : 500 euros aller/retour Paris-Dakar. Mais dans ma quête, j’ai dépensé plus de 7000 euros et j’ai échoué. J’ai donc pris la décision de retourner dans mon pays. J’ai rencontré pas mal de frères africains qui m’ont dit : “Je n’ose pas rentrer chez moi parce que la famille a tout fait pour que j’avance.”

Beaucoup font le choix de rester et rejoignent la mafia des passeurs pour faire de l’argent facile. Au départ, les passeurs sont des camarades comme nous. Ils ont tenté la traversée à plusieurs reprises, cela n’a pas marché ; ils ont fait de la prison et ils n’ont pas le courage de retourner chez eux. Dans le sud de la Tunisie, c’est d’une pauvreté extrême, encore plus qu’au Sénégal ou en Gambie. Je ne voyais pas mon avenir dans cette région. Je préfère retourner chez moi sans argent que de rester en Tunisie pour racketer mes propres frères !

On m’a torturé de toutes les manières pour m’extorquer de l’argent. Si j’ai un message à faire passer à mes frères et sœurs qui sont encore au Maghreb, c’est celui-ci : “Si vous avez la paix, c’est bien, mais si vous vous sentez mal perçus dans cette société, tout comme je l’ai été, rentrez. Même si ma famille est endettée jusqu’au cou, je rentre chez moi.”

Sophie Bachelier : Je souhaite ici rendre hommage à Chamseddine Marzoug qui récupère les corps échoués sur les plages de la petite station balnéaire de Zarzis et leur donne une sépulture digne. C’est un ami des migrants. Il secourt aussi les vivants, pas seulement les morts. C’est une personne remarquable qui nous a beaucoup aidées pour le film et qui a beaucoup soutenu Yancouba lors de son séjour en Tunisie.

Yancouba Badji : Chamseddine Marzoug était la seule personne en Tunisie avec qui je communiquais, la seule personne qui venait me rendre visite, me soutenir pour que je continue à peindre. Il m’a fait découvrir le cimetière des inconnus. Il ne savait pas que Rose-Marie et moi étions dans le même bateau. J’ai pu ensuite contacter sa famille pour les informer qu’elle avait une sépulture dans ce cimetière, et ça les a soulagés. C’est très fort symboliquement ce que fait Chamseddine : enterrer les corps dignement dans un seul cimetière, peu importe les confessions. Cela n’existe qu’ici en Tunisie, je crois. Je salue cet acte militant, je salue Chamseddine et les habitants de Zarzis qui sont des gens humains et engagés.

 Un grand merci à Oumaima Garess pour son aide à la transcription !

prochaines dates festivals et expositions :

Festivals

  • Festival TRACESMaison des Passages, Lyon, 27 oct. 2021
  • Festival du 21e Rendez-vous du Carnet de Voyage, Polydome, 19 Novembre, 12h00
  • Festival Résistances de Clamecy, Cinéma Casino, 25 novembre 2021 à 20h00
  • Festival  Migrant’Scène de la Cimade

– 18 nov. à 18h30, Grand Palais de Cahors

– 19 nov. à 20h30, Cinéma Louis Malle de Prayssac

– 21 nov. à 17 h, – Cinema Atalante Gourdon

Expositions de l’artiste Yancouba Badji 

>> Like a bird in the skyMaison Suet, Galerie d’art, Apt

Exposition solo dans le cadre du Festival des Cinémas d’Afrique du Pays d’Apt, le FCAPA

Mardi 9 novembre au samedi 4 décembre 2021

>> Lapa lapaPolydome / La coopérative de mai, Clermont-Ferrand

Exposition solo dans le cadre du 21e Rendez-vous du Carnet de Voyage

19, 20 et 21 novembre 2021

 

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