Un attiéké pour Aké Loba

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L’été a vu partir en catimini, presque incognito, Aké Loba, l’un des pères de la littérature africaine. Voici en résumé les quelques informations dont nous disposons à son sujet. Bien mince. Raison de plus pour lui rendre hommage.

Cela s’est passé du côté d’Aix-en-Provence. Gérard Aké Loba s’est éteint le 3 août 2012 à la clinique Saint-Thomas. Né en Côte d’Ivoire le 15 août 1927, la même année que Ahmadou Kourouma, dans la commune d’Abobo Baoulé, Aké Loba laisse quatre romans (1) jalonnant une vie consacrée à l’engagement politique. Secrétaire d’ambassade en Allemagne puis en Italie, directeur des Arts et des lettres de Côte d’Ivoire, Aké Loba devient maire de sa commune natale en 1980. Une dizaine d’années plus tard, en 1991, il quittera ses fonctions et s’exilera en France. Aké Loba s’est rendu en Europe après-guerre « dans une cale de bateau, en direction de la Grande-Bretagne ». En travaillant d’arrache-pied, il réussira à mener des études de philosophie et de comptabilité précise sa nécrologie (2). Après un aller-retour en Côte d’Ivoire, il épouse une jeune française le 23 septembre 1955. Ensemble, ils auront quatre filles. Sa disparition a donné lieu à des cérémonies dans son village natal d’Abobo dont il était le doyen.
Aké Loba appartient à cette génération d’écrivains africains nés à la fin des années vingt, à l’instar de Cheikh Hamidou Kane ou Camara Laye, et qui ont fait, après Senghor ou Césaire, l’expérience du voyage européen en situation coloniale. Et c’est tout le paradoxe de l’après-guerre : en parachevant l’instruction de jeunes cadres africains, le système colonial croit toujours œuvrer à sa propre pérennisation, alors qu’il forme les dirigeants de futurs pays indépendants. Le « problème africain » taraude la France de l’époque qui sent monter une aspiration inextinguible des peuples pour leur liberté. En prenant la plume, les étudiants migrants colonisés mettent en scène leur déception face à l’impasse historique de la colonisation, entreprise de dépossession et de déculturation créant de l’hybride, là où de la rencontre des cultures naît le métissage. Cette expérience particulière nourrie d’attentes, face à un système conçu pour les décevoir, constituera la matière de leurs premières œuvres, des romans autobiographiques. Ils posent la question du choix en matière culturelle : que prendre, que laisser, de soi, de l’autre ? Comment faire sa place dans une société qui peine à faire place à l’autre en soi ? Si les contextes historiques changent, les données du problème demeurent.
Relire Kocoumbo
Kocoumbo, l’étudiant noir, paraît en 1960. Aké Loba est le premier lauréat du Grand prix littéraire d’Afrique noire décerné par l’Association des écrivains de langue française (Adelf) en 1961. L’année suivante c’est le titre phare de cette génération, à savoir L’Aventure ambiguë de Cheikh Hamidou Kane, qui obtiendra le prix. Dans Kocoumbo, l’étudiant noir, Aké Loba présente le parcours chaotique d’un étudiant africain en France à la fin des années quarante, obligé de reprendre ses études en quatrième alors qu’il a près de 21 ans. Confronté à l’échec scolaire, Kocoumbo est trompé par un ami qui prétendait l’aider. Perdant ses moyens de subsistance en même temps que ses illusions, sombrant dans la dépression, il ne devra son salut qu’à l’intervention d’un administrateur colonial ami de son père. Ce livre offre une formidable peinture sociale du milieu estudiantin africain dans la capitale. Kocoumbo, l’étudiant noir dresse le portrait d’une France en pleine reconstruction, d’une France paternaliste qui se targue d’accueillir sur son sol ces étudiants, le fleuron de son système d’enseignement colonial. Kocoumbo est l’un d’eux. En tentant de mener à bien ses études, il est sans cesse confronté au décalage entre sa volonté de passer le bac, les attentes qui pèsent sur ses épaules, ses rêves et la réalité de ses conditions de vie, la précarité et la faim. « Kocoumbo apprit que la plupart des Noirs de la Cité connaissaient ainsi les affres de la faim. Dans tout l’immeuble, ils étaient quatre à recevoir régulièrement de l’argent de leurs parents, et à pouvoir étudier sans tracas »(3). Plus tard, tandis qu’il abandonne provisoirement ses études, par découragement et manque de moyen, Kocoumbo fait l’expérience des mansardes misérables :
« – Quelle chambre ! Paris me dégoûte ! Il s’est plaint tout haut et il sait que c’est encore inutile. Ce qui frappe le plus Kocoumbo, c’est que ce réduit est moins confortable que sa case. On n’a pas idée de ça ! C’est horrible, tout de même ! avoir quitté sa case pour ce comble infect, ses parents pour une concierge au visage de harpie, ses jeux et sa gaieté pour la famine et le désespoir… »(4)
Ce logement insalubre fait penser à d’autres, l’exclusion transcende les époques. En relisant Kocoumbo, l’étudiant noir aujourd’hui, on serait tenté de chercher sa silhouette dans les rues de Paris. Sur les bancs de la fac, dans les queues pour le renouvellement des titres de séjour devant les préfectures, dans les bilans abjects des meublés en flammes. La galère du migrant, sa lutte face à la spirale de la désocialisation, de la perte d’espoir ont une histoire. Kocoumbo, l’étudiant noir en transmet la mémoire.

Aké Loba, Kocoumbo, l’étudiant noir, Paris, Flammarion 1960 (épuisé).

1. Kocoumbo, l’étudiant noir (Flammarion, 1960) ; Fils de Kouretcha, (Éditions de la Francité, 1970) ; Les Dépossédés (Éditions de la Francité, 1973) ; Le Sas des parvenus (Flammarion, 1992).
2. Brigitte Guirathé, « Hommage à Aké Loba », 17 août 2012. www.fratmat.info
3. Kocoumbo, l’étudiant noir, Paris, Flammarion, 1960, p. 187.
4. Ibid., p. 216.
///Article N° : 10972

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Les images de l'article
4e de couverture du roman Kocoumbo, l'étudiant noir d'Aké Loba © Flammarion
Aké Loba © Collection privée de la famille Loba