Un été à Belleville : le quartier chinois

Un mercredi au cœur du Belleville chinois

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Installée dans le quartier de Belleville à Paris, la rédaction d’Afriscope, le magazine d’Africultures, a choisi de vous faire découvrir dans cette nouvelle série estivale, cet espace multiculturel. Chaque semaine, aux côtés des habitants, découvrez ce quartier au quotidien bouillonnant.

Belleville, quartier historique d’immigration, à cheval sur le 10e, 11e, 19e et 20e arrondissement. Les vagues d’immigration juive d’Europe de l’Est puis maghrébine sont aujourd’hui relativement connues. Mais l’histoire du peuplement chinois dans ce quartier populaire reste encore méconnue. Or, sur ses 60 000 habitants, Belleville compte près de 20 000 Chinois. Un habitant sur trois ! Cela vaut bien une petite balade…

45 rue de Tourtille, près du métro Belleville. Les vitres d’une petite maison affichent leurs caractères chinois. C’est le local de Chinois de France – Français de Chine, association franco-chinoise qui propose des cours de langue, de calligraphie, de kung-fu ou de cuisine des raviolis… C’est Donatien Schramm, sympathique barbu à lunettes, qui l’a créée, en 1998 : « Quand j’ai rencontré ma femme, d’origine chinoise, j’ai voulu comprendre pourquoi ses parents, qui ne parlent pas un mot de français ni de mandarin, qui n’ont jamais fait d’études, ont immigré en France en 1959 ». Son but est alors de brasser les populations du quartier, de provoquer du débat : « Deux fois par semaine, il y a des cours mélangeant français et chinois sur un thème. Une fois par mois, on organise un thé/dialogue, on participe aux fêtes de quartier… »
Une immigration de travailleurs
Nous quittons les bancs et le tableau blanc de l’association pour rejoindre la terrasse du café voisin. Pas une minute ne passe sans que Donatien ne dise bonjour à l’un de ses amis ou ne lance une blague. « Je suis un peu le maire de Belleville ! », plaisante-t-il, en donnant une accolade au prof de Kung-fu de l’association, qui passe par là. Bien plus qu’un maire, Donatien est un fin connaisseur de l’immigration chinoise en France. Il raconte l’arrivée des premiers Chinois à Belleville, des colporteurs originaires de Qingtian, région montagneuse à 400 kilomètres au sud de Shanghai : « Les premiers sont arrivés à Paris en 1 888 et ont ouvert des magasins du côté de la gare de Lyon ». Puis, avec la guerre de 14-18, la France a dû combler son besoin de main-d’œuvre pour faire tourner les usines, désertées par les hommes partis au front. « Les colonies n’ont pas suffi, et 140 000 travailleurs ont été recrutés en Chine, notamment autour de Shanghai. 3 000 d’entre eux étaient des proches des colporteurs Qingtian ». Ces hommes seuls arrivent en France en 1917, dans la perspective de gagner de l’argent, puis sont rejoints dès le début des années trente par d’autres hommes du port voisin de Wenzhou. Au milieu des années soixante-dix, la Chine sort de plusieurs décennies de fermeture. Mao est mort, la page du grand bond en avant et de la révolution culturelle est tournée. « On peut quitter le pays à condition d’avoir de l’argent. Mais n’ont de l’argent que ceux qui ont de la famille à l’étranger, notamment à Paris. Ce sont donc les familles des colporteurs Wenzhou et Qingtian qui arrivent de façon massive dans les années soixante-dix ». Ils vont s’installer à Belleville, quartier qui offre de nombreux logements, ateliers et magasins vides, quittés par les juifs séfarades dès qu’ils en ont eu les moyens ou expropriés lorsque de la réhabilitation du quartier. Il y a aussi les « Chinois d’Indochine », qui arrivent à la fin de la guerre du Vietnam, du Laos, de la prise de pouvoir par Pol Pot au Cambodge. Ces Chinois sont francophones, ils connaissent l’administration française, et ils vont former, en arrivant, le très visible et exotique quartier chinois du 13e arrondissement. Certains, faute de place, s’installeront à Belleville alors en pleine rénovation et ouvriront des boutiques proches du métro.
Les Chinois vont peu à peu racheter les commerces maghrébins. Les Tunisiens et les Algériens qui étaient installés sur l’axe Faubourg du Temple-Belleville sont forcés de reculer vers Couronnes, de part et d’autre du boulevard. Les magasins discount d’un groupe tunisien, qu’on pouvait trouver tout le long de cet axe, cèdent alors la place à d’immenses supermarchés chinois. C’est tout un volant économique et immobilier du quartier qui est aujourd’hui tenu par des Chinois.
Une immigration féminine
Plus récemment, une nouvelle immigration chinoise est apparue. Les Dongpei, originaires des grandes villes du Nord-Est de la Chine. « Ce sont surtout des femmes, touchées par les bouleversements économiques en Chine dans les années quatre-vingt-dix. Des anciennes travailleuses du textile ou de la sidérurgie. Sans réseau d’entraide familiale comme celui des Wenzhou, elles se retrouvent isolées. Au mieux, elles deviennent nounous ou trouvent de petits jobs lorsqu’elles ont des papiers. Mais la plupart se prostituent ». Parce qu’elles donnent une mauvaise image de la communauté, elles sont méprisées par les autres chinois. Et cela pèse dans la vie des femmes chinoises du quartier, comme l’explique Victoria Chu, coquette interprète née à Taiwan et vivant à Paris : « Avant, j’avais les cheveux longs, et à chaque fois que je venais à Belleville, dès que je m’arrêtais cinq minutes au carrefour, on me demandait, en chinois, Ni hao ! Duoshao qian ? (C’est combien ?) ».
Le sentiment d’insécurité des Chinois à Belleville
Un sujet polémique depuis leurs deux manifestations en 2010 et 2011, contre des agressions récurrentes. Selon Donatien, la lecture en termes de clivage ethnique n’est pas la bonne. « Il s’agit avant tout d’un problème social. Comme tout quartier populaire, Belleville est touché par la délinquance, la drogue. Certains Chinois en sont victimes, mais pas exclusivement. Les cibles sont les personnes les plus fragiles : les femmes seules, les petites vieilles, les prostituées ». Cela dit, certaines habitudes culturelles chinoises en font des cibles privilégiées : « ils sont souvent commerçants, drainent d’importantes sommes d’argent, préfèrent le liquide à la carte bancaire, et ne vont pas souvent porter plainte, soit parce qu’ils sont sans-papiers, soit parce qu’ils ne parlent pas bien français ». C’est le cas de la souriante Zheng Chunying, qui apprend le français avec Donatien depuis 4 ans. De Wenzhou, elle est arrivée à Belleville il y a 13 ans, pour rejoindre son mari et sa fille : « Je me suis fait voler mon sac, ma fille aussi une fois. Dans la rue, j’ai appris à être vigilante, à me méfier de tout le monde. Mais je n’ai pas été porté plainte car je ne parlais pas assez bien français ». Donatien rebondit : »Parfois, c’est du bon sens. Quand la patronne d’un restaurant sort à minuit, tire le rideau de fer avec la recette de la journée à la main, dans une enveloppe, il n’est pas étonnant qu’elle se fasse agresser, et cela n’a rien à voir avec le fait qu’elle soit chinoise ». Cela dit, les deux manifestations, exclusivement composées de Chinois, n’ont pas été ouvertes à d’autres communautés, qui auraient pu elles aussi s’estimer victimes d’agressions. La revendication était alors clairement ethnique, témoignant d’un profond malaise dans le quartier. « Les Chinois sont comme les autres, ils sont souvent racistes. Face à un problème récurrent, beaucoup choisissent la facilité de la lecture en termes ethniques. Je pense que c’est plus compliqué que cela », explique Donatien.
Le vivre-ensemble au quotidien
Pour Donatien, le quartier vit très bien sa multiculturalité : « On voit se côtoyer dans nos cours Thierry le Réunionnais, Rachelle l’Antillaise, Yannick le Guadeloupéen, Latifa l’arabe, et ils s’en fichent de qui est qui. Ce qu’ils veulent, c’est apprendre le chinois, ensemble. Là, on prend un café dans un bar tenu par un kabyle, mais on s’en fiche qu’il soit arabe. C’est Ali, il est sympa et c’est tout ce qui importe ». Jiang Chaimei, cheveux courts et sourire discret, membre du bureau de l’association, hoche la tête. Elle est arrivée ici pour rejoindre sa belle-sœur en 2001, avec son fils aîné. Mais Lucie, la petite dernière de 8 ans, est née ici. « Dans mon immeuble, je croisais souvent une voisine, Nadia. Lucie lui disait toujours bonjour alors un jour, elle nous a invités à manger. Quand j’ai eu mon cancer du sein, elle a été très présente, elle m’a servi d’interprète. Si je vais mieux aujourd’hui, c’est un peu grâce à elle ». C’est cela aussi, le vivre-ensemble à Belleville.

///Article N° : 10903

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La carte du jour
Le guide du jour : Donatien Schramm aux côtés de quelques adhérents de l'association Chine en France - France en Chine © Noémie Coppin




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