Un hommage à Léa

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Léa avait 24 ans. Elle travaillait depuis janvier avec nous, dans le bureau technique d’Africultures aux Pilles, non loin de Nyons (Drôme). Le 17 avril dernier, un samedi matin peu avant 9 heures, Léa a fait du stop à partir de Nyons pour se rendre chez une amie et garder son enfant pour la journée. Un homme l’a prise en stop puis, au bout d’une dizaine de kilomètres, l’a étranglée et laissée dans l’eau d’un ruisseau peu avant Rousset-les-Vignes. Il est ensuite allé se confier à l’hôpital psychiatrique de Montfavet (Vaucluse) où il était suivi. Ce texte a été lu lors d’un moment de mémoire dans les locaux d’Africultures avec la famille et les amis proches de Léa le samedi 1er mai. Un rosier grimpant et du muguet ont été plantés dans le jardin.

Léa, ce fut un jour de décembre un courriel tout simple, disant qu’elle aimerait bien collaborer à Africultures. Un courriel de quelques lignes, sans rien de plus, mais bien rédigé, dans un langage clair et déterminé.
Après quelques échanges, Léa est venue nous rencontrer. Elle a parlé de son envie de découverte, de sa disponibilité, de son désir de faire quelque chose qui ait du sens dans ce temps de l’entre-deux, avant de reprendre ses études.
Léa a commencé à travailler avec nous début janvier. Il était clair que ce n’était que pour six mois mais elle s’y est mise à fond.
J’ai 57 ans, elle avait 24 ans, mais jamais je n’ai senti qu’elle se réduisait face à moi. Elle était toujours debout. Elle n’avançait pas sans comprendre. Elle avait cet esprit critique que nous cherchons tant à encourager dans notre travail médiatique.
Parfois sur les solutions adoptées, elle s’opposait à moi et je dois dire que j’aimais cette résistance, cet esprit libre qui me poussait à m’expliquer, et à me critiquer.
Elle a aussi travaillé sur la correction et la mise en page des livres que nous éditons, et le jour où est arrivé au courrier le livre qu’elle avait finalisé, un livre de Tanella Boni sur la diversité du monde, elle en était fière comme un boulanger qui réussit son pain.
Elle n’eut aucun mal à trouver sa place dans notre petite équipe et le poste que nous avions créé pour elle est vite devenu indispensable.
Et elle nous manque aujourd’hui. Elle nous manque en tant que femme qui apportait sa finesse et sa joie de vivre. Elle nous manque en tant que collaboratrice qui prenait son boulot au sérieux, consciente de son impact sur tout un milieu.
Je pourrais continuer des pages entières, comme je pourrais dire durant des pages l’engagement de chaque membre de notre équipe.
Mais à quoi bon les mots ?
A quoi bon, face au fait qu’il y a quinze jours, un homme qu’elle ne connaissait pas a osé prendre la vie de Léa ?
Un proverbe africain dit que les mots ne remplissent pas un panier, une manière de signifier qu’ils ne suffisent pas pour vivre. Et pourtant, voici quinze jours que nous ne vivons plus qu’avec les mots. Les mots que nous échangeons et les mots des autres, qui nous font tant de bien.
Nous dont le métier est de manier les mots, les mots nous manquent pour décrire ce que nous ressentons.
Colère ? Dégoût ? Oui, bien sûr, face à la violence de l’acte, mais pas de haine. Cet homme qui se dit déchiré n’est que le triste exemple des faillites de notre système, de l’abandon de la psychiatrie au scandale des prisons.
Aussi nous sommes-nous barricadés face aux journalistes qui auraient voulu en rajouter une couche sécuritaire face au récidiviste. Dans l’état du débat public, la discrétion était de mise.
Mais Léa mérite mieux que le silence. Il faut rendre hommage à sa vitalité, justement parce qu’on lui l’a enlevée, comme il faut rendre hommage à tous ceux qui résistent à la violence du monde.
Léa mordait la vie et avait un bel avenir.
Elle ne nous a accompagné que quelques mois, mais son énergie est encore là.
Elle est dans le printemps qui explose, dans la fougue de la rivière, dans le souffle du vent.
Elle ne nous a pas quittés.

///Article N° : 9457


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