Un syndrome nommé Zidane

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L’as du ballon rond a surpris ses fans, en fonçant tête baissée dans le piège de l’Italien Materrazi. Par la « surmédiatisation » de son fameux coup de boule en Coupe du monde, Zizou a prouvé à tous que le cliché immigré, tôt ou tard, finit par vous éclater à la figure.

« Qu’il est con ce Zidane ! Enfin non, pas con… » aurait lâché Jack Lang, l’ancien ministre français de la Culture sous le coup de la déception. Zidane, le fils kabyle devenu le plus courtisé de la France télévisuelle, a craqué. Alors que nul n’a le droit de péter les plombs une fois atteint le top du top, encore moins de faire plonger tout un peuple pour une querelle à deux. Zidane devait rester exemplaire jusqu’au bout du match, ne serait-ce que par fidélité à son image passe muraille. Non pas qu’on le confonde avec un saint, mais dans cet abrutissement de masse qu’est le foot, on aime bien se croire capable de poésie surréaliste. Dans un stade, les fans et les héros sur crampons doivent pouvoir oublier le monde alentour, faire abstraction de la vraie vie, pour se focaliser sur la mystique du ballon qui roule. Un exercice souvent réussi par Zidane mais à moitié raté lors de ce Mondial 2006. À moitié, puisque les Français veulent bien lui pardonner son geste après coup (1).
Zidane perdant les pédales : l’événement, au-delà du fait que nous étions en match final de Coupe du monde, n’a rien d’extraordinaire. Les sportifs sont coutumiers du fait. Et depuis son ascension au pays des légendes vivantes, Zizou a aligné une douzaine de cartons rouges au compteur. Aimé Jacquet, sélectionneur, le trouvait d’ailleurs « gentil » mais dangereux : « c’est un tueur ! » disait-il. Jean-Louis Murat, lui aussi, ne se faisait pas d’illusions : « Zidane à un sourire de séducteur et un regard de serial killer. » Un avis que nombre de spécialistes du foot n’auraient aucun mal à partager. Pour une simple raison : les joueurs ont beau se faire passer pour des surhommes sur pelouse verte, ils n’en restent pas moins hommes, capables du pire comme du meilleur. Zidane n’est rien d’autre qu’un bon bûcheur, qui a décroché la timbale un dimanche 12 juillet 1998.
Rappel des faits : il réussit son doublé de tête contre le Brésil et partage sa victoire avec les millions d’immigrés français, qui, eux, se rappelaient encore de son origine kabyle. Car Zidane, en tête des sondages footeux, n’était plus tout à fait ce fils d’immigré, parti de la Castellane, pour conquérir le monde. Il n’était plus qu’un condensé de rêves pour tous ces supporters de foot, à qui la couleur immigrée ne dit rien, du moment que les victoires s’accumulent. D’aucuns se souviennent de Yannick Noah, joueur de tennis français à la baraka pleine, qui redevenait franco camerounais dès qu’il essuyait une défaite.
Un héros comme on les aime de nos jours
Zidane en 1998 a fait naître un mythe : celui de ces Blacks-Blancs-Beurs à qui la France doit une nouvelle dignité sur la scène sportive internationale. « France multicolore qui a porté haut le drapeau tricolore » mais qui « ne masque pas la panne de la machine à intégrer », écrit Jean-Michel Thenard (2), qui ajoute aussitôt « bleu, blanc, rouge ou black, blanc, beur, qu’importent les couleurs pourvu que gonfle la liesse ». Il poursuit : « Les historiens des civilisations, eux, retiendront qu’au début du XXIe siècle, le peuple gaulois n’a plus que le ballon rond pour se sentir un destin commun. Comme si les Français ne prenaient leur pied que dans l’évitement de leur plate réalité. À l’identique de leurs cousins de continents lointains qui se shootent au foot pour oublier leurs favelas. »
L’idée que le pays de Jacques Chirac puisse s’enorgueillir désormais de sa diversité grâce au foot est un beau projet. Une précision s’impose néanmoins : Zidane n’a jamais revendiqué quoi que ce soit à ce sujet. Il ne semble pas de ceux qui pensent la vie en cité (politique) mais plutôt de la race de ceux qui vendent du rêve (star). Et comme dirait un poète, dans ce cas, « on voit, on ne pense pas/on tait, on n’assourdit rien » car « voir équivaut à penser » (3). Chouchou des Français, ballon d’or, machine à pubs, Zidane le passe muraille, l’homme sans couleurs et sans idéologies, a-t-on envie d’ajouter, ne semble pas avoir d’opinion politique. Pour dire les choses franchement, il n’a pas pour habitude de se faire entendre ou de prendre position, comme le font d’autres artistes dans le paysage. Être un bon joueur, ce qui n’est pas rien, lui suffit amplement. Coupe du monde, Championnat d’Europe, Ligue des champions, Zidane se contente d’enchaîner les effets de légende et en profite pour augmenter son chiffre d’affaires. Un héros comme on les aime de nos jours. Le foot allant de paire avec la course au gain : il n’y a pas de raison pour qu’il se refuse ce plaisir partagé par tous les maîtres du jeu footballistique. Si certains trouvent que son maillot redonne de la fierté aux immigrés des cités françaises, tant mieux ! Lui n’a pas le temps de partager son avis sur la question. Il laisse cela à Lilian Thuram et aux amateurs de discours citoyen. La « zizoumanie » n’est pas un « lieu » pour la revendication politique. Zz se doit juste d’être l’homme le plus cool du monde, à coup de caresses-ballon, tout en marquant ses buts : image polie et lisse. C’est la seule condition pour qu’il continue à être « bankable » et pour que son public ne le trouve rabat-joie.
Une seule fois durant sa carrière, il prendra position auprès des amateurs de foot politisés, lorsque Le Pen se retrouve au second tour de l’élection présidentielle en 2002. Quelques-uns de ses amis le poussent alors à émettre un avis, à déclarer publiquement que le Front National ne correspond pas « aux valeurs de la France », aux valeurs d’un pays dont il est l’un des ambassadeurs les plus sûrs désormais. Il annonce alors que le « tête à tête entre Chirac et… l’autre » n’est « pas jouable, pas possible ». Une occasion de répondre à ceux qui, comme Magyd Cherfi, lui reprochaient, au sein de la communauté maghrébine de France, son absence du débat politique. Peu importe la montée en puissance du discours anti-immigrés ou l’augmentation des rafles dans les cités : Zz n’avait pas vocation à prêcher hors du terrain. À croire que son silence participait de sa stratégie de séduction des « bons » foyers français. L’intégration au prix d’un silence réfléchi, soupesé, doublé d’un sourire énigmatique. Lors des émeutes de banlieue en novembre dernier, l’Humanité, journal communiste, l’avait apostrophé par un titre sans ambiguïté aucune : « Zinédine Zidane, où es-tu ? »
Rattrapé par le mythe de la cité ?
À chacun son métier : il faut croire que Zidane fait sien cet adage populaire. Sauf que l’histoire a fini par le rattraper au détour d’un match de Coupe du monde. Il suffit d’un coup de boule sans nuances, pour qu’un ancien ministre de la Culture vous trouve con, pour qu’un peuple s’interroge sur ce que vous êtes réellement au-delà de l’icône.
Pour Laurent Fabius, autre ex-ministre français, revendeur de discours stéréotypé, tendance « blacks-blanc-beurs », le coup de sang à la 109e minute du match peut s’expliquer aisément : « humain, trop humain. » Aurait-on oublié que Zidane n’est qu’un homme ? Pourquoi devrait-il se comporter en dieu ? Pourquoi le condamner à l’exception ? « Tu sors de la cité, mais pour que la cité sorte de toi… » proclamait un jour ce cher Thierry Henry, autre produit télévisuel né de l’hystérie collective sur les stades français. Car Zidane – les amateurs de foot s’en souviennent soudainement – est un gamin de cités, fils d’immigrés algériens. Son geste au fond nous rappelle qu’il est resté également fidèle à sa nature de banlieusard. Le cliché lui revient en quelque sorte à la figure.
Il aura beau être désigné meilleur joueur du Mondial 2006, il sera à vie, malgré son apolitisme affiché, un enfant de cette banlieue, où l’on parque depuis trente ans la France immigrée. Comme tout spécimen issu de cette périphérie, il a la colère enfouie en lui. Un jour ou l’autre, il est normal que celle-ci refasse surface. Les stéréotypes ont la peau dure, dirons-nous. Zidane n’a pas été maître de ses nerfs ? Quoi de plus normal ? Certains comme Jacques Chirac ont invoqué le « hasard » pour éviter de commettre un impair. D’autres comme Segolène Royal, qui rêve de victoire présidentielle en 2007, parle d' »injustice ». Le numéro un du parti socialiste, François Hollande, insiste sur la défaite française, comme si elle se résumait au pétage de plomb de Zidane : « C’est comme d’être au second tour et de perdre la présidentielle, il faut toujours éviter les provocations ».
D’autres se sont souvenus que Zidane à la Juventus avait défrayé la chronique en octobre 2000. Il se fit exclure de la Ligue des champions, suite à un coup de boule contre l’Allemand Kientz. Quoi de plus banal ? Les sportifs ne sont pas des anges. L’écrivain Luis Fernando Verissimo dans le quotidien brésilien Estado de São Paulo a trouvé une bonne formule pour la légende à venir : « La Coupe du monde allait consacrer une légende que cette légende s’est chargée elle-même de détruire. »
Un argument convaincant, quoique moins médiatisé, rappelle que le geste de Zidane n’est pas nouveau sur les terrains de sport. Les 22 millions de Français interpellés ce fameux soir de Coupe du monde sont des sportifs convaincus. Adeptes du fair-play et défenseurs de l’éthique sportive, ils ont choisi d’ignorer cet argument, préférant laisser courir le mythe du gamin de cités qui retrouve ses réflexes d’antan. « Zidane a été rattrapé par le côté obscur de la force qui sommeillait en lui. Disjoncter de la sorte est exceptionnel à ce niveau. Même Éric Cantona, dont Dieu sait s’il avait le sang chaud sur le terrain, n’a jamais fait une chose pareille avec l’équipe de France. On a du mal à le croire ; c’est sur une faute digne d’une bleusaille ou d’une tête brûlée que l’expérimenté et timide Zizou quitte la scène » (4).
Lentement, sûrement, le commentaire sur le fils de banlieue dont la nature violente n’étonne plus, a pris place dans les médias. Après s’être souvenu de ses antécédents en la matière, les journalistes ont conclu qu’il a finalement été fidèle à lui-même, à son côté sanguin, ce côté obscur sur lequel se prononçait Thierry Henry (voir plus haut dans le texte), qui vous ramène à la cité de l’enfance.
Materrazi a-t-il insulté la mère ou la sœur de Zidane ? Est-ce si important ! L’a-t-il traité de terroriste, comme on l’affirme ici ou là, malgré le mystère que Zidane fait peser lui-même sur les propos de son tombeur italien ? Et alors ? La violence est une chose que l’on n’excuse pas en pays civilisé. Tant pis, si c’est la seule voie que l’on autorise à certains pour retrouver une dignité.
Zizou découvre ainsi que l’on juge les faits mais pas la cause : « Le coupable est celui qui provoque » déclare-t-il. Une phrase qui aurait bien marché, pour rester en phase avec ceux qui usaient du cliché, lors des émeutes de banlieue en novembre 2005 : les jeunes des cités en feu ne faisaient que réagir contre la misère qui leur est faite en France. Pourquoi les arrêter alors que les responsables politiques de leur détresse se pavanent encore devant les caméras ? Qui doit payer ? Le minot en colère de la banlieue française ou le « karschër » de Sarkozy ?
Materrazi est connu pour être un provocateur hors pair chez ses compatriotes, un spécialiste des mauvais coups et autres tacles de mauvaise foi, un collectionneur inspiré du carton rouge. D’où l’insistance de Zidane : « Mon geste n’est pas pardonnable mais il faut sanctionner celui qui a provoqué. »
Un racisme autour du ballon rond
Bruno Cirillo, défenseur de l’équipe de Sienne, a pris un jour les journalistes à partie, après un coup-de-poing de Materrazi : « Tout le monde doit comprendre que [c’est] un homme de merde. Vous faites son éloge, vous devriez avoir honte. » Suspendu durant deux mois suite à ce coup de sang, Materrazi se fera également surnommer « boucher » par ses détracteurs italiens. Sur un site web, ils lui attribuent des « tibias d’attaquants, des ménisques de Shevchenko et des pieds d’Inzaghi ». De quoi nourrir le débat sur l’anti fair-play naturel des Materrazi et autres Zidane.
Ces arguments ne pèsent pas au yeux des supporters français, puisque la « méthode Coué » leur permet de se croire au-dessus de toute valeur négative. Autrement dit, Zidane n’aurait pas réagi en sportif excédé – ce qui est d’une banalité sans nom – mais en fils d’immigrés. Car au passage, on oublie bien sûr le mauvais geste de Materrazi qui, lui, n’est pas un fils de Kabyles. On l’oublie comme on oublie ce racisme rampant dans les stades, manifesté par des membres d’extrêmes droites européennes comme par certains supporters de foot. Les stades où l’on traite le plus fabuleux des joueurs noirs ou arabes de macaque ou de sauvage. Un racisme dont ne parle jamais Zidane. Pourtant Claude Makélélé, qu’il a fait revenir en équipe de France pour ce Mondial 2006, en a bien souffert. Il n’a d’ailleurs pas manqué de le faire savoir lors d’un match en Espagne : le joueur avait alors quitté le terrain pour marquer sa désapprobation.
Ce racisme-là, les sportifs évitent d’en causer. Ils l’ignorent, tout comme ils se refusent à reconnaître que traiter un fils d’immigrés algériens de « terroriste » ou jouer sur sa fibre communautaire, en taxant sa mère ou sa sœur de « prostituée », est un acte vicelard, qui fleure bon le racisme ordinaire. Le Monde du 11 juillet a repris l’expression d’un internaute en intertitre pour qualifier le coup de pompe de Zidane : « Un geste de caïd de village ». Ceux qui connaissent la situation algérienne, savent d’où vient ce label de « caïd de village ». On ramène la bête à une réalité supposée d’origine, dont il pensait s’être affranchi totalement. « Nous aurons beau faire, dit Yousef, restaurateur français d’origine marocaine à Paris, nous sommes et ne serons que des étrangers pour la France entière. À chaque défaite, ils ont rappelé à Noah qu’il était Camerounais. Tant que nous sommes bons, nous sommes de bons français. Le jour où ça coince, nous redevenons des fils d’Algériens ou des gamins de cité. Pourtant, tout le monde imagine bien qu’on ne peut pas être le meilleur toute sa vie. Pourquoi doit-on toujours justifier nos défaites par nos origines ? ».
C’est ainsi que renaît ce maudit syndrome que l’on nommera Zidane, bien que relevant d’une vieille histoire de discrimination et de mépris dans l’Hexagone. Vous aurez beau faire et beau vous taire, la nature que l’on pense être la vôtre vous rattrapera toujours au détour d’un acte et vous accompagnera votre vie entière. C’est la prime à l’intégration. Ce que l’on retient finalement du dernier Mondial avec Zidane, ce n’est pas son coup de boule, mais un cliché qui lui colle à la peau, malgré son absence d’opinion sur la question immigrée. Le pardon de la majorité des Français reste quelque peu mitigé. Akhénaton du groupe de rap marseillais IAM aurait donné son verdict sur la question : « Il a commencé petit joueur de cité, il finit pareil. » Dur, dur, d’être un sanguin, non ?

1. Sondage CSA du 11 juillet pour le journal Le Parisien. Seuls 27 % des sondés lui refusent ce plaisir. 52 % d’entre eux affirment « comprendre » son geste.
2. « Vertus », Jean-Michel Thenard, éditorial, Libération, lundi 10 juillet 2006.
3. Testaments de transhumance, Saïndoune Ben Ali, 2004, Komedit.
4. « Le côté obscur de la force », Jean-Michel Normand, Le Monde, 10 juillet 2006.
///Article N° : 4632

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Zidane Générali, DR




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