Un témoignage plus large que prévu

Entretien d'Olivier Barlet avec Idrissou Mora Kpai à propos de Arlit, 2ème Paris

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Qu’est-ce qui vous a motivé, vous cinéaste béninois, à vous arrêter à Arlit, petite ville dans le fin fond du Niger ?
Il y a déjà 17 ans de ça, quand j’ai quitté mon pays pour étudier en Algérie, je suis venu à Arlit pour voir un vieil ami, Issa, qui m’a hébergé chez lui pendant dix jours – d’ailleurs on voit sa maison dans le film. Ensuite, j’ai quitté l’Algérie pour faire mes études en Europe.
C’était donc un terrain connu.
Oui, j’ai connu Arlit à l’époque même de son boom économique. L’histoire racontée par les gens je la connais aussi : j’ai vu cette ville vraiment prospère. Quand je suis retourné au Bénin pour faire mon film « Si-Gueriki (la reine mère) », on m’a appris qu’Issa, que j’imaginais encore à Arlit, était revenu à son village. Je suis donc allé le rencontrer pour savoir pourquoi il avait quitté Arlit. Il m’a dit qu’il était à la retraite et qu’Arlit était en crise, qu’on ne peut plus y vivre. Il m’a donné quelques détails sur l’uranium et sur ses risques, dont je ne savais rien jusqu’à ce moment-là. C’est là que m’est venue l’idée de tourner ce film.
Mais vous indiquez dans le film que cette mine tourne encore.
Oui, la mine tourne, mais c’est au ralenti. Les gens que j’ai rencontré y travaillaient et ont connu Arlit dans sa splendeur, avec mille expatriés européens. La progressive fermeture des mines a fait partir tout le monde – ils ont même été poussés a partir. Dans le film, on voit par exemple ce vieux mineur qu’on a poussé à prendre une retraite anticipée. L’uranium n’a plus d’avenir au Niger : il y a beaucoup de concurrents dans le monde, comme le Canada pour n’en citer qu’un, et il y a peu de demande depuis que l’on ferme les centrales nucléaires. En outre, l’exploitation des mines nigériennes coûte beaucoup plus cher que dans d’autres pays comme le Canada.
Vous qui avez connu Arlit, vous auriez pu comme dans « Si-Gueriki (la reine mère) » inscrire cette implication personnelle dans le récit du film, mais vous préférez vous effacer.
Oui, c’est vrai que j’ai eu une approche différente sur ces deux sujets, c’était bien sûr voulu. « Si-Gueriki » est un film personnel, tandis qu’Arlit ne l’est pas. Bien sûr, je n’aurais sans doute jamais tourné ce film si je n’étais pas passé voir Issa qui m’a parlé du déclin de cette ville. Mais il y a aussi le fait que le Bénin est voisin du Niger : la mine faisait vivre des chauffeurs, des transporteurs nigériens et béninois à la fois, et l’uranium nigérien est transporté à travers tout le Bénin pour être ensuite acheminé en Europe par le biais du port de Cotonou. Si l’économie de transport s’est développée au nord du Bénin, c’est grâce à cette mine d’uranium. La crise a été ressentie aussi au Bénin. Les anciens transporteurs qui étaient autrefois millionnaires ont tout perdu. Les camions sont tous devenus des carcasses aujourd’hui. J’ai voulu ressortir toutes les implications, et faire en sorte que le film vive autant avec les images qu’avec les paroles des personnages.
On est effectivement toujours dans une sorte de captation de l’ambiance de cette ville qui résonne avec ce que disent les personnages – résonne dramatiquement, d’ailleurs, puisque c’est une ville en perdition. Jamais on ne tombe dans l’anecdote.
Je n’ai franchement pas eu l’occasion de jouer : j’ai été surpris de l’extrême gravité de la situation. Je pense que l’histoire est tellement sérieuse qu’on ne peut pas passer à côté de cette gravité. Il ne fallait donc pas chercher loin, mais présenter les choses comme elles sont, faire parler les gens et les images. Parce qu’en cherchant des anecdotes cela deviendrait indirectement une explication – ce serait truquer des choses et je n’aimerais pas être critiqué pour avoir exagéré certaines choses. Je voulais laisser les choses naturelles.
Le sujet reste le devenir d’une ville.
Oui. Ce qui m’a intéressé au départ était de voir une ville industrielle – vu qu’il y en à très peu en Afrique, et qu’on en parle jamais – de ces villes qui sont nées avec une industrie, avec des mines, et qui risquent un jour de disparaître. C’est ce qui est arrivé à Arlit, qui a été créée au milieu du désert et n’a pas d’autres ressources : l’eau, l’électricité, tout est fourni par les entreprises des mines. Quand ces sociétés partent, tout s’écroule, mais personne ne le prévoit, pas même l’Etat.
Il y a un deuxième aspect du film qui est aussi très fort, c’est à quel point ces gens étaient exploités, dans leur santé.
Oui, ça c’est une chose de laquelle on ne parle pas aujourd’hui, même 35 ans après, personne ne parle vraiment de la santé de ces gens. C’est terrible de remarquer comment encore aujourd’hui l’information est un tabou. Je me suis souvent demandé en quoi cela gêne les gens. Ce n’était pas facile de filmer les gens et la ville, parce que ma présence et le fait que je sache la vérité gênait. Mais moi, je n’étais pas parti pour faire une enquête – et, si je gênais, c’était parce qu’on pensait que je savais la vérité et allais en témoigner. Le fait que cela gêne était bien sûr une preuve de la désinformation. Ce serait le rôle de l’Etat que de défendre ces ouvriers. Je suis arrivé à la conclusion qu’il les a délibérément sacrifiés, en connaissant très bien les risques de maladies liés à l’uranium… Je ne pense pas qu’aujourd’hui en Europe des choses comme-cela seraient possibles !
C’est ça qui impressionne dans le film, cette pertinence d’une situation locale qui se répète ailleurs et nous en dit beaucoup sur l’état du monde.
Oui, c’est ça. Aujourd’hui, la grande société n’existe plus au Niger. En France, la justice a accepté d’affronter le problème des conséquences de l’exploitation de l’uranium dans la région Limousin. Je me suis demandé si cela allait être possible au Niger, d’arriver à démontrer combien l’exploitation des mines d’uranium a des effets sur la santé.
Dans le film, vous semblez davantage préoccupé de documenter comment les gens l’ont vécu plutôt que d’aller chercher une vérité dans la bouche des scientifiques.
Absolument. D’abord, l’histoire de la radioactivité n’est pas mon sujet du départ. Je suis allé témoigner de la vie de gens qui ont connu une ville prospère et qui sont en train de voir cette ville mourir. Je suis désolé que cette ville soit mourante, et c’est cela qui m’a poussé à tourner ce film. Les gens sont venus vers moi et ont attiré mon attention sur des choses que je ne pouvais ignorer et qui font partie du témoignage.
Le trafic des clandestins agit comme une sorte de remplacement de l’uranium comme activité. N’est-ce pas là encore une perversité du monde ?
Oui. Au départ on avait raconté aux gens que la ville d’Arlit deviendrait comme Paris, et que toutes les routes seraient goudronnés comme en France… mais aucune de ces promesses et de leurs rêves ne se sont réalisés. Arlit est pour moi une sorte de micro-cosmos – elle représente toutes les villes, l’Afrique entière. Selon les plans, Arlit devait fournir l’uranium de toutes les centrales nucléaires du monde entier. Aujourd’hui, elle sert de transit pour les candidats africains à l’émigration vers l’Europe, qui fuient la pauvreté et qui sont souvent à la recherche d’un espoir. J’ai pensé qu’il ne fallait pas dissocier les sujets parce que c’est ça que l’Afrique a toujours été depuis des centaines d’années, un lieu de passage… Il y a toujours une sorte de cycle, de cercle, et on n’a pas fini de tourner…
D’où ce côté un peu désespéré du film. Vous disiez vous-même compter les jours de tournage car l’ambiance n’était pas gaie.
Oui, ce film m’a rendu dépressif. Je comptais les jours, je n’ai jamais ressenti un tel sentiment. Je me sentais pareil aux personnages qu’on filmait, qui étaient dans une sorte d’enfermement, un isolement sans issue. Tous les membres de mon équipe avaient ce sentiment.
Combien de temps a duré le tournage ?
Six semaines au Niger.
Quelle équipe était nécessaire ?
On avait une équipe très légère, un chef opérateur, un régisseur du son, deux assistants et un interprète.
Mais cela devait être un événement à Arlit !
Oui, tout le monde savait qu’on était là. Les gens pensaient même qu’on était venu faire des enquêtes. Ils nous demandaient si on n’était pas envoyés par la CRIIRAD, une ONG qui avait voulu enquêter mais qui avait eu des problèmes : on leur avait refusé l’accès et confisqué le matériel.
Le film a-t-il été difficile à financer ?
J’ai eu la chance de bénéficier du Fonds Sud et j’ai eu le financement européen classique.

///Article N° : 3708


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