Fespaco 2023 / 3 : la politique n’est jamais loin

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Troisième article sur les films du Fespaco 2023 après avoir abordé la question du terrorisme et le féminin. Des films politiques ? Pour quelle émancipation ?

 C’est une banalité : toute image est politique. Prendre la politique comme thème de ce troisième article sur les films du Fespaco est donc bien large. Des films cependant se distinguent par leur volonté politique affichée, soit qu’ils traitent directement de combats politiques et prennent comme sujet des activistes, soit qu’ils s’inscrivent clairement dans une histoire politique. Sont-ils politiques pour autant ? La question pourrait être dès lors : sont-ils politiquement opérants, c’est-à-dire émancipateurs ? Construisent-ils ainsi la liberté du spectateur plutôt que de lui asséner un message à gober ?

 

Un étalon d’or dans un contexte pourri en Tunisie

A tout seigneur tout honneur, l’étalon d’or de Yennenga : l’intriguant Ashkal du Tunisien Youssef Chebbi. Un inspecteur, issu du sérail de la police ben-aliste, et une jeune inspectrice qui voit les choses autrement, sont chargés d’enquêter sur une mystérieuse immolation dans le quartier des jardins de Carthage, les friches d’un quartier destiné aux riches Tunisiens sous Ben Ali, un projet immobilier interrompu par la révolution. Le mystère va s’épaissir en même temps que les immolations se multiplient, et l’opposition entre les deux inspecteurs va se cristalliser autour de leurs afférences et méthodes. En arabe, ashkal veut dire les formes. Il se joue dans ce film en noir et blanc une dialectique éblouissante entre l’architecture de ce quartier chargé d’histoire, les montées en intensité de la bande-son et la difficulté policière à résoudre ce qui s’avère de plus en plus mystérieux.

« L’image est du même tissu que les fantômes et de la même eau que la liberté« , écrit la philosophe de l’image Marie-José Mondzain (*). La question est de savoir si nous acceptons les fantômes pour accéder à la liberté : le film ne nous offre pas forcément les clefs, mais matière à penser. Un pouvoir obscur est à l’œuvre tandis que plane l’ombre des Islamistes. L’étrange fait œuvre d’aiguillon à la réflexion politique. Du grand art : un étalon bien mérité (cf. critique complète ici).

« Il y a dans ce film, une rigueur extrême qui cisèle les images, et permet au cinéaste d’aller au-delà des murs éventrés et des corps éreintés. En effet, dans les circonstances telles que celles actuelles, il y a une urgence de parler, mais les mots s’exténuent et la langue nous fait défaut. Mais avec des images aussi bien tissées, que celles de ce film, chaque fil se désintègre, et on peut parler de volume et de l’abîme des cendres« , a dit Dora Bouchoucha, présidente du jury longs métrages, lors de la remise de l’étalon d’or de Yennenga.

Elle avait précédemment déclaré : « Je ne peux m’adresser à vous ce soir sans parler de ce qui se passe en ce moment même dans mon pays et qui m’attriste profondément. Pour exprimer ce que je ressens, je citerai Franz Fanon : « La délivrance des complexes de haine ne sera obtenue que si l’humanité sait renoncer au complexe de bouc émissaire ».

Le 21 février, à quatre jours de l’ouverture du Fespaco, le président tunisien, Kaïs Saïed, avait effectivement affirmé que l’immigration relevait d’un « plan criminel pour changer la composition du paysage démographique » du pays. Lors d’un conseil de sécurité nationale convoqué sur le sujet, il a évoqué des « hordes de migrants clandestins » qui seraient source de « violence, de crimes et d’actes inacceptables ». Il a assimilé cette immigration à « une volonté de faire de la Tunisie seulement un pays d’Afrique et non pas un membre du monde arabe et islamique », en somme la théorie du « grand remplacement » défendue par l’extrême droite en France et dans d’autres pays occidentaux. Cela a encouragé la parole raciste et les discours de haine tandis que les violences envers les immigrés africains et leur lâchage dans le désert à la frontière libyenne sans eau ni nourriture par la police tunisienne n’ont pas tardé et se poursuivent encore à l’heure où j’écris.

Youssef Chebbi n’était pas présent à Ouagadougou pour recevoir son prix mais a envoyé un communiqué. Il y a remercié l’équipe du Fespaco « pour leur courage et détermination« , indiquant que « c’est avant tout grâce à eux qu’aujourd’hui le cinéma est encore un rempart à l’obscurantisme qui nous menace« . Il a ajouté : « Il est impossible d’ignorer la dangereuse et insensée dérive raciste et sécuritaire qui se déroule aujourd’hui en Tunisie. Les dirigeants tunisiens ont raté l’occasion d’élever notre société vers la dignité humaine et la fraternité aux yeux du monde. C’est un détournement honteux qui nous renseigne sur leur profonde incompétence. Ce prix est à l’image d’une main tendue qui accueille l’autre quel qu’il soit et qui l’invite à l’éveil et à la tolérance. Les arts, le cinéma, ceux et celles qui les font et qui travaillent à leur partage continueront toujours à dire et redire l’essentiel : nous sommes faits de cette même nature, libre dans son essence. »

C’est de dignité et de fraternité que parle Youssef Chebbi. Il ne fait pas appel à une communauté africaine ou continentale (dont on sait les limites) mais au respect de la liberté de chacun, c’est-à-dire des modalités concrètes de la solidarité qui fonde un internationalisme. Il ne le fait donc pas au nom de l’idéalisme d’une humanité partagée mais dans le souci de construire des communs dans le contexte d’un monde qui les détruit. Il n’y a là ni fantasme identitaire ni éthique humanitaire mais le désir de restaurer des égalités là où elles sont bafouées.

ASHKAL_FA_STA from The Party Film Sales on Vimeo.

 

Rouvrir les futurs

On retrouve cette conception du cinéma dans L’argent, la liberté, une histoire du franc CFA de Katy Léna N’Diaye (mention spéciale de la compétition longs métrages documentaires), fruit d’une longue enquête et remarquable vulgarisation. A l’heure où nombre de pays revendiquent leur souveraineté face aux récurrences néocoloniales, il rappelle que la monnaie fait partie des indépendances à construire pour « rouvrir les futurs« . Bien que d’un usage quotidien, elle est souvent oubliée dans les réflexions économiques. Katy Léna N’Diaye, comme elle le précise dans son débat forum au Fespaco, ne l’aborde pas en tant que journaliste qu’elle était autrefois mais en tant que cinéaste, c’est-à-dire qu’elle situe son regard, assume sa part d’intimité dans la question posée sans en faire pour autant un sujet, et n’hésite pas à ajouter une voix-off en début et fin de film. Elle y revendique, comme le titre qu’elle donne au film, une liberté, et donc une souveraineté, non forcément pour sortir du franc CFA mais dans la définition de la monnaie nécessaire pour transformer les économies des pays concernés. C’est donc un point de vue qu’elle revendique, qui la dépasse largement mais qu’il fallait argumenter. Les experts principalement africains qu’elle invite le font avec une dextérité impressionnante. Film politique s’il en est, ce documentaire n’a, comme nous le soulignons dans notre critique, rien d’un slogan mais développe une évidence politique à mettre en pratique. Il s’agit ni plus ni moins d’habiter le monde différemment, en jugulant les restes des impérialismes passés.

« Rouvrir les futurs » est une expression de Felwine Sarr, qui insiste sur la nécessité de sortir d’un « temps sans promesse« .[1] Face à la violence du conservatisme et des puissances d’intérêt, cela demande du courage.

 

 Figures de courage

Comme le faisait Softie du Kenyan Sam Soko au Fespaco 2021, Bobi Wine, the People’s President, de l’Ougandais Moses Bwayo (panorama longs métrages) suit jour après jour les pas d’un activiste et de sa famille. Les deux films ont la même dynamique autour d’une figure de courage qui cherche à bousculer un ordre trop bien établi. Célèbre pour son rap engagé, Bobi Wine décide de se faire élire député pour empêcher le Président Museveni de triturer la constitution pour se représenter. Le Parlement n’est cependant pas le lieu de contestation qu’il attendait. Il décide alors de se porter candidat à la présidentielle. Tous les jeunes sont avec lui et pas qu’eux. Il mobilise des foules immenses et chaleureuses mais subit des pressions qui s’aggravent jusqu’à la violence. Comme Softie, le film ne cache pas sa sympathie pour son personnage qui joue le jeu de cette intrusion permanente dans sa vie privée. Les exactions d’un Etat qui se dit démocratique sont ainsi vécues de l’intérieur. L’association de cette dimension humaine et d’un strict déroulé des faits permet au film de couper court aux accusations de falsification ou de propagande.

Boniface Mwangi (Softie) se présentait lui aussi aux élections : le système démocratique s’appuie sur la représentation. Il faudrait donc des empêcheurs de tourner en rond, des leaders charismatiques pour chasser les dictateurs. Mais des révolutions arabes aux révoltes du Sénégal ou du Burkina Faso, l’histoire récente montre que c’est plutôt le peuple qui fait le boulot. Les documentaristes l’ont montré : Katy Lena Ndiaye (On a le temps pour nous), Galadio Kiswendsida Parfait Kaboré (Lumière d’octobre, Place à la révolution, Après ta révolte, ton vote), Rama Thiaw (The Revolution won’t be televised), Audrey Gallet (Boy Saloum : la révolte des Y’en a marre), etc. [2]

En 2017, vingt-cinq ans après les premières élections multipartites de 1992 et sept ans après l’introduction de la nouvelle Constitution, 104 personnes ont été tuées par des forces de l’ordre ou des gangs armés au Kenya dans des violences postélectorales, d’après l’ONG Human Rights Watch. Le scrutin qui opposait le Kikuyu Uhuru Kenyatta et le Luo Raila Odinga était fortement contesté. La terrible ethnicisation de la politique kenyane initiée par Daniel arap Moi continue de fragmenter le pays mais en 2017, l’opposition tribale ne suffit pas à expliquer les troubles. Ces deux leaders n’avaient ni programme ni vision pour leur pays. Au Kenya, la politique sert à faire de l’argent, non à changer la vie. Quant aux violences, elles sont ancrées depuis la colonisation britannique.

Que peut dès lors apporter le cinéma en revenant sur ces événements avec une fiction, comme le fait Robin Odongo dans Bangarang (Panorama longs métrages) ? Otile est un ingénieur diplômé au chômage depuis dix ans et survit en conduisant un boda boda, une moto-taxi. Il tient le gouvernement pour responsable de sa situation et participe aux manifestations à Kisumu. Pour fuir la police anti-émeutes, il se réfugie dans une maison, mais la police l’y poursuit et bat tout le monde, y compris un enfant de six mois qui décède. Il réussit à s’éclipser mais le voilà submergé par le remords.

Dans cette tragédie, le personnage d’Otile est à double-face : il est traumatisé par les violences policières, meneur dans les manifestations, mais s’affirme magnanime avec un policier qui se retrouve seul en danger. Bien que Luo, il mène une idylle avec Njeri, une Kikuyu. Le personnage du policier Charles développe lui aussi une éthique : alors que la chef de la police reçoit l’ordre de tirer sur les manifestants, il insiste sur son rôle de protéger les citoyens et se retourne contre un collègue qui profite du chaos pour voler et violer. Robin Odongo, issu du ghetto et qui a vécu ces événements, cherche ainsi à sortir du manichéisme et de la logique d’affrontement, mais ramène les enjeux du film à un appel à l’intégrité de la police, pourtant manipulée en hauts lieux. L’étonnante et peu crédible résolution du film dans un happy end achève de torpiller son potentiel politique. « C’est nous les citoyens qui sommes bêtes », entend-on dans la discussion entre amis tandis que le tribunal condamne les policiers…

Il n’empêche que le scénario contredit parfois cette affirmation, notamment dans la discussion qu’a Otile avec Njeri qui permet de comprendre les raisons de sa colère. A travers lui, c’est le peuple qui parle et son intelligence n’est pas à mettre en doute. Cela explique qu’il se révolte dans ces scènes de rage dont les ralentis masquent le peu de figurants et donc les faibles moyens du film.

Il est clair qu’il est difficile de voir ce que peut le cinéma dans un contexte où les pouvoirs sont discrédités et où l’on voit bien que, comme partout, les appels à la morale font chou blanc. Cela n’oblitère en rien la pertinence de la volonté d’avertissement que dénote indéniablement Bangarang en mobilisant l’indignation des spectateurs.

 

Indépendance

Il s’agit de continuer à vivre dans ces caricatures de démocratie en affirmant à la fois sa propre intégrité et son autonomie. La subtile ironie de Our Lady of the Chinese Shop (cf. article Fespaco / 1), notamment dans la longue scène du meeting dans le stade, est ainsi à comprendre comme une tentative d’aborder son quotidien avec la distance nécessaire, ce qui ne va pas sans un certain humour. Cette distance est à l’écran. Comme le développe Jacques Rancière dans Le Spectateur émancipé, une image est émancipatrice quand celui qui l’a faite a cessé de vouloir nous émanciper. Cela passe par un imaginaire et donc convoquer la poésie et la magie pour développer un regard sur soi qui soit à la fois introspection et ouverture à l’Autre. C’est ce qui ressort de l’impressionnante liberté que développe avec son collectif Ery Claver et qu’il a détaillé dans le débat-forum que nous avons eu avec lui.

Il est dès lors pertinent de s’intéresser à des personnages marquants par leur indépendance, comme le fait Luc Youlouka Damiba dans Laabli, l’insaisissable (section Burkina). Moustapha Thiombiano était effectivement un personnage étonnant par son non-conformisme viscéral. Il n’aimait pas les interviews mais s’y résout finalement. Apparaît alors à la faveur des nombreuses archives la place originale qu’il a trouvée dans l’Histoire du Burkina. Cette riche évocation de l’homme et de sa multitude d’initiatives rend compte des enjeux à l’oeuvre tant dans la politique que dans la culture, d’autant plus qu’il était en constante relation avec les puissants tout en menant sa barque en toute autonomie. Le débat-forum avec Luc Damiba permet à la fois de situer l’homme et le geste de cinéma pour arriver à le cerner tout en lui laissant sa part de mystère.

« Zinwe, notre peuple a besoin de toi« , dit Mama Efe à sa fille. « Un jour, tu seras l’intermédiaire« . C’est ce rôle que refuse Zinwe dans Mami Wata du Nigerian C.J. « Fierry » Obasi (compétition, meilleure image et meilleur décor au palmarès, prix de la critique africaine Paulin Soumanou Vieyra). Avons-nous besoin de leaders ? Ou bien de quels leaders avons-nous besoin face au retour de la violence ? Obasi répond en interrogeant la nature de la croyance qui soude la communauté. « Personne n’a jamais vu Mami Wata de ses propres yeux« , souligne un intertitre. Le réfugié Jasper en appelle à la rébellion, les armes crépitent. Zinwe revient et toutes les femmes se voient dans Mami Wata, prêtes à en découdre avec le tyran. Chacun, chacune est son propre leader dont la puissance puise dans les valeurs de la tradition (cf. le débat forum avec le réalisateur)

Gérer les traumatismes

Ce n’est possible qu’en dépassant ses traumatismes. Il faut pour cela les regarder en face. Dans un court métrage d’animation de 13 minutes très marquantes, Angle mort (poulain d’or de la section Fespaco shorts 2), le Tunisien Lotfi Achour fait renaître un homme torturé, tué et disparu en 1991 sous la dictature de Ben Ali. Il nous parle pour qu’émergent de l’oubli les refoulements de notre histoire collective. Son monologue évoque son arrestation, sa cellule, les coups, la torture, sa famille harcelée, les efforts de sa mère pour le faire libérer, ses espoirs… Cet homme a existé. Les images en noir et blanc sont saccadées, salies, comme une vieille pellicule, à travers les voiles et les filtres, comme notre mémoire incertaine.

Marie dirige la cuisine d’une maison pour personnes âgées dans une petite ville du sud de la France. Son visage disparaît sous de longues tresses, comme si elle cherchait à se cacher. Elle évite les hommes, est rude avec son employée, on la sent tendue. Lorsque Patrick, un prédicateur apprécié, vient faire une conférence, elle s’évanouit. Mon père, le diable de la Camerounaise Ellie Foumbi tourne autour du secret qui entoure son passé. La confrontation des deux personnages déterre une violence enfouie. Comment se libérer de ce fardeau ? La rancœur empoisonne, comme le note l’interprète de Patrick, Souleymane Sy Savané, dans le débat-forum sur le film. Pardonner suffit-il pour s’en débarrasser ? Ou bien faut-il se venger ? Thriller psychologique mâtiné de pathos, le film entrelace coups de théâtre et révélations pour progresser sur cette question. Sa radicale conclusion peut étonner, tant elle semble l’application d’un credo religieux.

Faut-il donc croire à la rédemption ? Et tabler sur elle pour « rouvrir les futurs » ? La rémission est-telle la solution à rechercher ? Mahamat-Saleh Haroun a réécrit 14 fois la fin de Daratt pour justement ne pas l’inscrire dans le pardon qu’ont pourtant repris ses distributeurs français en inscrivant sur l’affiche « le pardon est la seule victoire » ! (cf. notre entretien sur le film) « La question ne se pose pas par rapport au pardon mais par rapport à son propre libre arbitre« , disait Haroun. Voilà qui nous ramène à la politique, car même s’il s’agit d’une décision individuelle, elle s’inscrit dans le cadre d’une rupture avec le cercle vicieux de la répétition de la violence, et donc d’une émancipation.

Un autre des films en compétition s’appuie sur une téléologie d’inspiration chrétienne. Shimoni de la Kenyane Angela Wanjiku Wamai repose lui aussi la question du pardon. Après sept ans de prison, Geoffrey est envoyé dans le village où il a été élevé et sera suivi par le père Jakob. Ancien professeur d’anglais, il est obligé de faire des travaux agricoles et de se réintégrer à cette communauté. « Le cinéma permet d’exprimer avec pudeur la douleur contenue dans l’évocation des blessures de l’intime », a déclaré Doura Bouchoucha avant de remettre l’étalon de bronze au film. Car là est sa qualité : une approche à pas feutrés de l’intimité du traumatisme, comment on gère ce qu’on a subi quand l’Autre est un monstre, et comment on gère en retour le monstre en nous pour ne pas reproduire la violence – mais aussi comment, dans leur ignorance et leurs stigmatisations, les monstres nous entourent. Le jeu épuré et subtil de Justin Mirichii mais aussi les clairs-obscurs et les difficultés relationnelles évoquent combien il est difficile d’exprimer le trauma et combien ne pas le faire conduit à une impasse. Le film s’inscrit ainsi dans l’impérieuse nécessité de la prise de parole dans la sphère sociale encouragée par le mouvement metoo face aux harcèlements sexuels.

Environnement : espérance et lucidité

Seuls trois courts métrages évoquaient au Fespaco les problèmes d’environnement. La Tunisienne Nadia Rais a choisi l’animation avec Kendila. Les déchets encombrent les rues d’une station balnéaire survolée par un oiseau. Awa a confectionné une mandoline avec la carapace d’une tortue de mer dont la pollution ou le dérèglement climatique étaient venus à bout. Une vieille femme ramasse les bouteilles en plastique pour les revendre au recyclage mais prend le temps de récolter de l’argent pour soutenir Awa. La musique composée par Wael Jegham répond au rythme des souliers rouges d’Awa. Tout cela résonne avec les gouttes d’aquarelle que Nadia Rais projette ou applique sur des collages mouchetés ou de papier journal. La fiction ainsi introduite nous transplante dans un imaginaire emprunt de mélancolie. Une voix apporte une touche poétique avare d’explications : l’humanité suffoque sous ses déchets, les ramasser devient un métier n’engendrant que souffrance et fatigue alors que d’autres font fortune, le monstre nous a dévoré et nous attend encore au tournant…

Tsutsue du Ghanéen Amartei Armar (poulain de bronze, qui était également en compétition officielle au festival de Cannes 2022) est tout aussi lucide. Il débute sur une cérémonie de libation un peu déjantée avec la psalmodie d’un officiant appelant les ancêtres à restaurer l’ordre naturel que les hommes ont détruit « car l’artificiel a pris le pas sur le naturel » : « La terre de Dieu peut tous nous nourrir, c’est une vérité que nous ne comprenons pas car nous avons tout détruit ». Deux fils de pêcheurs, Sowaï et Okai, jouent à la guerre dans une grande décharge et se déguisent en monstres avec ce qu’ils trouvent. Okai croit voir son frère Adjei, disparu à la pêche, et va jusqu’à accuser son père et les autres pêcheurs de l’avoir tué. Une caméra proche des corps, l’économie des dialogues, l’ambiance sonore de la mer, un montage serré et la puissance de l’imaginaire d’Okai servent habilement un récit allégorique où l’eau, le vent, le feu se combinent pour dénoncer la cécité des hommes face au triomphe de la mort.

Ces films ne restent pas sur leur terrible constat. Dans Kendila, l’art et la solidarité permettent de survivre durant le temps qui reste. Dans Tsutsue, la vitalité d’Okai conduit à ne pas oublier que ceux qui sont morts nous guident encore. Il est le plus jeune mais ne lâche rien alors que les autres se résignent. Il lutte pour retrouver la vie, la fraternité, avec courage et une ténacité qui ne peut que nous inspirer. Il n’est plus seul, nous sommes avec lui, il est notre espoir.

Quant à Terre-mère de la Rwandaise Kantarama Gahigiri (mention spéciale), il se déroule lui aussi dans une décharge dominée par des oiseaux marabouts. En écho à son précédent court, Ethereality, coltran, cobalt, silicium, sont les métaux rares que l’Occident pille en Afrique. Ils sont symbolisés par des ouvriers tandis qu’un adolescent est bardé de téléphones portables et d’électronique. »Vous ne pouvez m’effacer », dit la chanson qui réclame égalité et autonomie tandis que l’adolescent prend des allures de Nosferatu et que se rassemble une manifestation pour plus de respect. Une voix cite la chef indienne yurok Abby Abinanti qui en appelle à arrêter la haute technologie, l’hyper-globalisation, le transhumanisme, le néo-colonialisme et les inégalités. Elle rappelle que toute atteinte à l’humain et son environnement se retourne contre celui qui la cause.

C’est ainsi une cosmologie politique qui s’affirme dans l’accueil lucide et critique des autres voix du monde, dans le lien avec les vivants, humains et non-humains.

(*) Marie-José Mondzain, Images (à suivre) – de la poursuite au cinéma et ailleurs, Ed. Bayard, Paris 2011, p.65.

[1] Felwine Sarr, Rouvrir les futurs, in : Politique des Temps – imaginer les devenirs africains, Les ateliers de la pensée, Philippe Rey/Jimsaan, 2019, p.177-187.

[2]. Cf. nos articles Afrikamera 2020 : politique et révolution et Documentaires politiques : le courage.

 

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