« Le cinéma peut montrer la voie »

Entretien d'Olivier Barlet avec Souleymane Cissé

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Voici déjà dix ans écoulés depuis Waati, votre dernier film de « grand cinéma ». Quelles sont vos perspectives de cinéma aujourd’hui en 2005 ?
Le grand cinéma, avec un grand C, fait une pause qui n’est pas voulue par les créateurs mais par ceux qui les entourent, que nous essayons de comprendre. J’avais compris depuis le tournage de Waati en 1995 qu’il serait dorénavant très difficile pour le grand cinéma de se mouvoir : je me suis rendu compte qu’à tous les niveaux le blocage était total. Tout ceux qui étaient capables de s’exprimer dans le cinéma en tant qu’auteurs ont été privés de ce qui pouvait leur permettre de s’exprimer avec des professionnels : une censure voulue et maintenue. Ceci dit, dans cette crise, nous avons voulu créer une structure pour nous sensibiliser : il ne sert à rien de vomir sur les gens si soi-même on est pas capable d’assurer son propre avenir.
C’est d’une censure économique dont vous parlez ?
Oui, une censure économique voulue, entretenue et qui continue. Nous n’avons en face de nous que la langue de bois, mais on a compris et nous voulons donc nous battre sur un autre terrain : trouver les moyens sur place, poser des jalons, essayer avec les professionnels de créer des structures permettant de s’exprimer. D’où la création de l’UCECAO (Union des créateurs et entrepreneurs du cinéma et de l’audiovisuel de l’Afrique de l’Ouest). Au départ, certains avaient cru que c’était contre la FEPACI (Fédération panafricaine des cinéastes) ou le FESPACO (festival panafricain du film de Ouagadougou), mais ils n’avaient pas compris que c’était un instrument pour instaurer une industrie réelle du cinéma dans notre sous-région, un instrument susceptible de renforcer le Fespaco et l’association des cinéastes. On ne parle plus de cinéma sans salles et sans films ! Nous avons eu la chance de pouvoir allumer un feu : ne le laissons pas s’éteindre. On cherche à le détruire, l’écraser et qu’on n’en parle plus. Nous sommes encore dans une phase de guerre civilisatrice, de langue, économique, et tout cela trompe sur le cinéma africain : il lui faut trouver la solution pour s’en sortir. Si les cinéastes eux-mêmes ne sont pas solidaires, si ceux qui deviennent des dirigeants politiques autodétruisent le cinéma, cela devient grave et dangereux : il est temps d’arrêter. Pour moi, ce sont des enfantillages. La place des cinéastes dans chaque pays est tellement énorme que chacun peut construire s’il le veut un château en faisant du cinéma. Cela ne sert à rien qu’un cinéaste fasse des films et que d’autres s’opposent à son rayonnement. Cela ne sert ni lui ni son pays. Si les cinéastes se donnent la main pour créer des structures proprement africaines, nous arriverons à faire avancer les projets.
J’entends bien ce discours de réconciliation mais face à la réalité qui n’est d’ailleurs pas propre à l’Afrique de jalousies et de bagarres internes au milieu du cinéma, cela ne risque-t-il pas d’être un cri dans le désert ?
Je pense que des perspectives existent. Le coup foiré qu’on a fait à Idrissa Ouedraogo, on le fera à moi et aux autres : il est temps qu’on prenne conscience. On se bat tous pour un idéal, le cinéma, et je pense qu’à ce stade, on peut s’assumer.
L’initiative porte ses fruits ?
Oui. Nous avons créé l’UCECAO en 1997. Personne n’y croyait mais nous avons survécu avec nos faibles moyens, persuadés que cette structure est nécessaire pour la génération à venir. Nous avons dégagé des fonds propres pour que l’organisation puisse se maintenir. Nous avons tissé des liens avec d’autres professionnels, par exemple en France avec l’ARP (Association des réalisateurs et producteurs). Nous voulons nous ouvrir aux professionnels du monde entier.
Le contexte actuel semble favorable : l’UEMOA (Union économique et monétaire de l’Afrique de l’Ouest) a fait une étude approfondie sur la production et la diffusion d’images dont on attend la transposition en termes de décisions. En même temps, la diffusion du cinéma est dans une telle déliquescence qu’on se demande comment faire avancer les choses…
On est arrivé à un stade où on doit résonner et être patient. La culture, c’est la patience. Tout ce qui dure dans le temps nécessite cette patience. En Afrique aujourd’hui, des hommes politiques qui se disent hommes de culture ont vendu les salles de cinéma, sans prendre conscience qu’il y a des hommes et femmes qui ont donné leur vie pour créer des films que leur peuple puisse voir. Quand ces hommes politiques sont arrivé au pouvoir, le cinéma est devenu leur ennemi. On a détruit 27 salles pour créer une salle à Bamako, réservée aux élites. Le peuple, ça n’est pas leur problème. Le cinéma populaire qui a fait de nous ce que nous sommes, ces hommes politiques n’arrivent pas à le comprendre : on comprend le retard actuel de l’Afrique. Mais nous ne perdons pas l’espoir : nous savons que l’Afrique sera un jour comme un cataclysme. Ce bouleversement est inévitable : on y passera un jour.
Quels sont les motifs d’espoir aujourd’hui ?
L’espoir c’est que toute une génération se lève pour le développement de la culture cinématographique. Il nous faut encadrer ce bouillonnement. Nous allons par exemple organiser à 120 km de Bamako à Nyamina du 9 au 13 novembre 2005 un festival des vidéastes amateurs qui filment les cérémonies de mariage. Ils s’adonnent à la vidéo et s’en nourrissent : il faudrait que demain, ils puissent devenir des créateurs et surprendre les populations. Nyamina est une ville historique considérée comme un lieu de rencontre des cultures. Des prix y seront décernés : pour un reportage qui coûte 10 000 Fcfa (15 euros), le premier prix sera de 150 000 Fcfa, le second 100 000, le troisième 50 000. Cette jeunesse sera motivée à l’idée que l’on est en train de cautionner leur métier. On pourrait organiser des tests pour envoyer les meilleurs dans des écoles. Notre organisation n’est pas pour faire des colloques en touristes : nous voulons des retombées sur notre métier.
En somme, être ancré dans le terrain.
Oui. Nous voulons un développement mental de toute une génération qui puisse servir le cinéma. C’est pourquoi nous avons de l’espoir. Nous avons des soutiens, même s’ils sont silencieux. Je pense à un ministre de l’éducation malien qui voudrait ouvrir une section cinéma à l’université. A chaque fois qu’on lui demande un service, ce ministre est prêt à nous donner des véhicules ou du carburant : ce sont des gestes forts et symboliques. Le ministre du tourisme offre des réceptions utiles aux délégués de l’UCECAO lorsqu’ils viennent à Bamako. Si tous les départements pouvaient penser que le cinéma est un problème de nation et de souveraineté, je pense qu’on pourrait lui permettre d’avancer réellement.
Est-ce que malgré ces charges vous arrivez à développer une démarche cinématographique ?
Depuis deux ans, j’ai un scénario de grand film, mais je fais aussi des documentaires. En 2002, j’ai fait un 51 minutes, L’Enfant de Nyamina, sur un jeune brutalement décédé dans cette ville où il était allé étudier. Tous se souvenaient de lui et nous avons recueilli ces témoignages. Nous avons aussi fait un dix minutes de fiction à partir de ce personnage. J’ai également fait un documentaire-fiction de 20 minutes sur un sage que j’avais appelé au départ Un devin mais qui finalement porte le titre de son quartier, Ngolonina. C’était une rencontre avec ce personnage qui s’est isolé du monde avec sa philosophie, que certains appellent « soufi » et que d’autres traitent de fou. On lui donne la parole : il s’exprime en visionnaire parlant du Mali qu’il voit et quel avenir il imagine pour le pays. J’ai aussi des courts métrages en chantier : l’un qui n’a pas encore de titre a été fait aux Etats-Unis sur un rescapé malien du tsumani qui relate comment il a vécu l’événement. Je n’ai pas oublié la caméra. Je l’entretiens mais je ne veux plus faire de film amateur. Je m’amuse avec la vidéo mais dès que les choses vont s’améliorer dans six mois ou un an, je vais me consacrer à mon projet de long métrage car c’est la continuation de mon œuvre.
Dans quelle direction va ce projet ?
Mieux vaut rester discret sur ce sujet.
Les documentaires et courts métrages trouvent-ils une diffusion ?
A la télévision malienne ou bien par Africacâble. J’avais demandé une aide à la finition à l’Agence de la francophonie mais cela m’est revenu avec des conseils. Je n’ai pas de leçon à recevoir de cette commission : cela me révolte. C’est à nous d’inventer les images que les autres viendront chercher. Si j’ai abandonné le métier pour me donner à l’UCECAO, c’est parce qu’il y a trop d’humiliation autour. Si ça continue, nos enfants abandonneront. Ces institutions nous racontent des histoires mais au fond, ils ne veulent pas que nos projets aboutissent. Le cinéma c’est comme celui qui met le pied sur l’aiguille en disant qu’il l’a perdue, de sorte que tout le monde la cherche sans la trouver,
En travaillant sur votre œuvre pour préparer cette rétrospective de Pontarlier, trois grandes articulations me sont apparues qui ouvrent à des contradictions dynamiques. La première me semble être l’affrontement et la violence : vous dites vous-même que votre cinéma naît dans la violence et vous mettez en scène l’affrontement, dans le souci de passer à l’étape suivante et débloquer les confrontations. Ce n’est pas un discours pacifiste : ces confrontations doivent arriver à leur développement, ce qui représente une certaine vision du changement social.
Je n’ai vu dans aucune société un changement social important qui soit passé par la voie pacifique. Il y a certes l’Ukraine mais c’est une population qui s’est préparée pour en arriver là : l’affrontement a eu lieu à l’intérieur. Même s’il y a un glissement. Chez nous en Afrique, il sera très difficile d’avoir ce type d’affrontement car il n’y a pas de préparation de la population. Il y a des individualités qui se battent et qu’on élimine, physiquement, moralement, qu’on élimine tous les jours. Ces gens qui meurent avec leur idéal, il y en a beaucoup en Afrique. Sans l’affrontement réel, on ne pourra développer sa potentialité. Sans la démarche de soulèvement du Mali en 1991, on ne serait pas au stade où on en est aujourd’hui. Notre vision de changement est qu’il y ait une réelle démocratie. Dans tous les sens. C’est ainsi que la révolution a un sens. On est arrivé à un stade où on ne sait pas où aller. Le changement réel au pays est inévitable : il arrivera tôt ou tard, surtout au Mali. Les gens ont besoin de plus d’aspiration, de plus d’ouverture. Le Malien a besoin de s’installer derrière la lune s’il y a de l’espace puisqu’on dit que les Soninké sont là-bas ! Ceux qui prennent le pouvoir et n’arrivent pas à le comprendre, ce sont des vendeurs de cacahuètes ! Le temps viendra où ce ne sera plus possible. L’âme à besoin de se nourrir et il faut qu’on lui donne cette nourriture.
Je pense au final de Waati qui est très net et fort, dans un lieu où l’affrontement et la lutte étaient permanentes, et où le charisme d’un homme aura permis d’éviter le bain de sang. Mais on n’est pas certain que l’affrontement ne soit pas encore à venir.
Pour ce qui concerne l’Afrique du Sud, je ne suis pas un prédicateur, mais le problème de l’Afrique du Sud est lié à tout le continent. Ce qui se passe ailleurs se passera en Afrique du Sud tôt ou tard. Ce qui ne s’est pas encore passé en Afrique du Sud est obligé d’arriver parce qu’il n’y a pas le choix. Le pouvoir économique, tant qu’il est en place, ne donnera jamais cette chance. Il faut l’arracher. Et pour l’arracher, il faut s’élever. Il ne s’agit pas de dire aux Africains de se révolter mais ce sont des réalités. Waati n’a jamais été vu en Afrique du Sud ! Même les autorités ne veulent pas en entendre parler. Ceux qui règnent aujourd’hui, qui sont des Noirs, ne le veulent pas. Mais c’est une réalité pas seulement pour l’Afrique du Sud mais pour le monde entier car la fin de Waati, c’est ce qui se passe partout et que les gens ne veulent pas voir en face. Je ne suis pas quelqu’un qui veut mettre le feu partout mais j’aurais souhaité que ceux qui nous dirigent aient plus de vision de demain. Maintenir un peuple dans un carcan finit toujours par éclater. Quelque soit la façon que cela prendra, il faut une vision de l’avenir. Sans cela, le jour où les politiciens tombent, ils sont oubliés. C’est ce qui arrive à beaucoup.
Une deuxième articulation : votre cinéma fait référence à la nécessité de la connaissance et de l’éducation, ainsi qu’au mythe comme structure de compréhension du monde. Il développe par ailleurs une critique assez radicale de la tradition et appelle comme dans Finye à se débrouiller par soi-même. Est-ce ainsi que la révolte doit puiser dans des valeurs fondamentales autres que celles qui structurent la société ?
Nous vivons dans un monde de contradictions. Je pense à Quand les statues meurent aussi d’Alain Resnais et Chris Marker : il dit que la finalité de ce monde est l’homme, qu’il soit noir, rouge, jaune ou blanc. On a les mêmes structures : les voies peuvent être différentes mais on arrivera toujours à la même détermination. On essaye d’étudier les valeurs millénaires pour mieux faire avance les choses. Le film dit que l’art africain est un art majeur qu’il faut chercher à comprendre. Ceux qui ont fait ces œuvres ne les ont jamais signées. Ils ne portent jamais le nom de l’artiste : cela doit être source de questionnements. Quel était le statut de cet art ? C’est cela qu’il faut comprendre. Pourquoi l’homme s’engageait à laisser ainsi quelque chose qui parlera, mais sans son nom ? Les chercheurs européens ou américains ne se sont jamais posé cette question. Cet art a d’autres aspects qu’il faut mettre en lumière. Cheick Anta Diop l’a fait mais on l’a traité de fou. Il a pourtant montré que dans l’antiquité existait bel et bien ce qu’on appelait « l’art noir ». Dans le créneau occidental, ce petit bout de Noir qui vient dire que sa civilisation est la plus ancienne est inacceptable. On arrive pas à toucher du doigt les vérités profondes de l’art africain. Il faut aller chercher le savoir là où il se trouve. Pourquoi personne ne signait son art ?
Troisième articulation. Au début de Waati, la grand-mère conte l’origine multiculturelle de l’espèce humaine. Entre l’affirmation de soi qui a trouvé son expression à travers le mouvement des intellectuels noirs et la reconnaissance de l’appartenance à une grande famille humaine, il y a là encore une contradiction dynamique qui semble traverser votre cinéma. On se défend et en même temps on défend une vision d’unicité du monde.
Pour moi, l’humanité n’est qu’une et indivisible. L’histoire de ce petit Bambara concerne autant le petit Français, Allemand ou Japonais. Il est clair que si on passe à la réalité ethnique, on parle de diversité culturelle. Nous la défendons par nos films depuis le début mais personne ne veut nous écouter. On nous disait quand un film parlait en wolof que cela n’avait aucun intérêt. Où est la diversité culturelle si on ne peut pas accepter l’autre ? Le monde va a un tel rythme qu’on ne le voit pas, mais le jour où on pourra se poser, on verra qu’il est unique. Pourquoi ne pas créer dans cette humanité ce monde de diversité qui permette à chacun de conserver sa richesse ? C’est un discours que je maintiens depuis le départ car je crois à l’universalité de l’être, de notre nature et de notre vie. Le cinéma est universel et peut montrer la voie.

Pontarlier, 24 septembre 2005///Article N° : 4047

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