entretien d’Olivier Barlet avec Tony Coco-Viloin (Guadeloupe)

Cannes, mai 1997
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Pourquoi le cinéma ?
Je suis né en Guadeloupe et y ai fait très jeune, dès 13 ans, de la radio. Havas commençait à s’intéresser aux radios libres et, de la publicité radiophonique, je me suis intéressé à la publicité audiovisuelle. Des copains de lycée faisaient de la vidéo et on a tiré des séries informelles. Je suis venu en métropole pour y faire des études de mathématiques et m’étais également inscrit dans une section images-spectacle-audiovisuel. Et j’ai laissé tomber les maths… Le cinéma me permettait de raconter des histoires avec de la lumière et des sons. Mon père était musicien ; j’en fais aussi et n’ai jamais fait de différence entre écriture filmique et musique : ce sont les mêmes sensibilités.
Sur quoi te centres-tu ?
Sur la mémoire. Elle me sert à concevoir un cadrage autant qu’une histoire. Mon prochain court métrage qui sera tourné au Burkina Faso, nouvelle expérience, ne comporte aucun dialogue inventé : tout ce qui est dit reprend ce qui a été énoncé. Je suis allé en Guadeloupe enregistrer les commentaires des gens après le cyclone Hugo : une situation spéciale correspondant à une certaine analyse de la société, cette aspiration qui abat les paravents de la misère, de l’hypochrisie, de la corruption, mettant à jour la vérité des gens avec leurs pseudo-solidarité, leur pseudo-rattachement à la mère patrie qui n’est qu’assistanat. Je choisis donc des sujets épineux, une question posée…
Il y a peu de cinéastes aux Caraïbes à travailler la mémoire.
On a peur de son Histoire car on a pas pu exorciser : elle a toujours été racontée du dehors et non du dedans. Le Cri des nèg’marrons est paradoxalement un film plongé dans un silence sans nom. On ressent cette oppression au niveau du verbe. On nous a raconté ce qui alimente nos cauchemars et non nos rêves, car cela supposerait des images du dedans, c’est-à-dire raconter toute l’histoire. Ce sont les autres qui n’y sont pas prêts.
Le paradoxe veut qu’en étant dans le jeune de l’œuf, on ne connaît pas l’œuf. Il faut le regard extérieur mais aussi le regard premier, le regard originel. C’est de ce regard dont parle ce film, du calvaire de Canaan.
Le retour aux origines est donc esssentiel.
Oui mais très délicat : rares sont les Antillais qui admettent avoir une origine africaine. Les expressions réductrices sur l’Afrique sont légion. La colonisation et l’évangélisation n’y sont pas pour rien. Le pourcentage de rats d’Eglise est impressionnant aux Antilles françaises ! On vit dans la fiction, dans l’interprétation du monde.
Ton mouvement premier est de t’intéresser à ton origine ?
Ma question fondamentale est qu’est-ce qu’un être humain et comment fonctionne sa mémoire. La complexité est terrible. Deux choses me semblent essentielles : le réel (ce qui est) et la réalité (l’interprétation par l’homme de ce réel). En ce sens, la fiction, c’est la réalité, l’interprétation du réel, le récit. Où est la jonction entre le réel et la réalité ? Le cyclone, me disent les gens, c’est le ciel qui nous tombe sur la tête, parfait exemple de cette imbrication. Dans le Cri des Nèg’marrons, le mouvement de la caméra du début jusqu’à la fin du film revient à partir de la cage thoracique (caverne), remonter par le larynx (tuyauteries d’un immeuble), et terminer par le pharynx (l’évier). La femme se suicide quand elles se croit hantée par des voix qui ne sont que celles des clochards qui discutent en bas. Delicatessen est écrit sur le même procédé, tourné sans se connaître à la même époque.
propos recueillis par Olivier Barlet

///Article N° : 2508


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