Événements

Portraits du Mali
Rencontre le 5 janvier avec Gilles Perrin et Jean-Louis Sagot-Duvauroux

Français

Photo présentée ci-contre : Assetou Dameli, Bamako, 2001. © Gilles Perrin

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« Notre métier n’est pas de faire plaisir, non plus de faire du tort ».
Albert Londres (avant-propos à « Terre d’ébène »)

En tant qu’être humain responsable mon travail est de faire des photographies, je laisse aux spectateurs le soin de les regarder.

Au Mali, en Chine, en France, en Egypte, au Pérou, je pratique une photographie sociale, documentaire dans l’esprit d’August Sander, Paul Strand ou Walker Evans dans le dessein de montrer une certaine réalité en accord avec ma vision, mes émotions, produit d’une construction consciente qui évite les lieux communs photographiques.

Je suis un photographe du patrimoine humain et je recherche une vision signifiante. La lecture rapide, superficielle et le premier degré ne peuvent me satisfaire. Je désire surtout scruter les gens, montrer le détail, témoigner. J’ai la volonté de faire ressortir la réalité sociale de mes personnages, leur âme, l’être plutôt que le paraître. Je photographie et fixe la vérité d’une rencontre, une présence humaine, qui ont pour but de renvoyer les spectateurs de mes images à eux-mêmes.

Toutes les prises de vues sont l’objet d’une recherche, d’un dialogue. Je cherche la complicité de mes sujets rencontrés au hasard de pérégrinations. J’ai toujours un contact préalable au cours duquel j’explique mes intentions, ma façon de photographier afin que chaque personnage ait le désir d’échanger, d’exister dans sa qualité humaine. La mise en scène s’effectue autour de l’activité du sujet, de ses gestes et dans ce qu’ils symbolisent. Le portrait n’est pas anonyme, chaque photographie porte le nom et la qualité du personnage.

Je réalise des portraits depuis plus de vingt ans et je suis un inconditionnel du grand format (4×5 et 8×10 inches). Pour ce travail, j’ai mis au point un protocole de prise de vue basé sur la méthodologie propre au grand format. Je photographie avec une chambre folding 4×5 inches sur un pied et le sujet pose. J’utilise un film instantané noir et blanc, négatif/positif qui me permet de restituer immédiatement une image originale tout en gardant un négatif. Toutes les prises de vues sont faites à basse vitesse d’obturation (1/2 ou 1/4 de seconde). Avec ces vitesses que je qualifie d’humaines, je peux saisir une respiration, un battement de cœur.

Gilles Perrin

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PHOTOS PRISES, PHOTOS DONNÉES


Le Mali, l’Afrique en général se méfient des photographieurs blancs :
« Pourquoi tu prends ma photo sans me demander la permission ? Tu veux la vendre et te faire de l’argent sur mon dos ? Tu veux te payer ma tête avec tes amis, là-bas ? Ma pause, tu la prends parce que ma chemise est trouée ? Parce que j’ai chaud et qu’on voit mes seins ? Parce que je transpire comme un bœuf sous ce fardeau ? Parce que, faute d’argent, donc de moteur, je conduis ma pirogue à la perche ? Tu la prends pour saboter l’Afrique, avec les Blancs, là-bas ? »

Dans la construction de la figure coloniale du Nègre, la photographie a joué un rôle majeur. Photographie coloniale de funérailles : non pas « Quelle tristesse ! » mais plutôt « T’as vu comme ils font ! » Les Maliens, les Africains en général ont découvert ces photos sur cartes postales. Ils n’ont pas aimé. Ça les a rendus méfiants.

Gilles Perrin ne prend pas ses photographies à la dérobée. Son appareil est lourd et lent. Impossible de passer inaperçu. Pour les portraits, il demande. Ça change tout. Le jeune pêcheur torse nu photographié entre ses nasses, s’il a voulu mettre sa chemise de fête, puis finalement s’est ravisé, c’est par choix, dans une conversation où il a d’abord fallu s’entendre.

Du coup, l’expression singulière de la personne ainsi portraiturée l’emporte sur la pittoresque figure du Nègre. La conversation engagée se voit. L’image invite à la développer. Au delà du cliché.

Maintenant, observez attentivement les regards, surtout ceux des portraits individuels. Dans trois minutes, la personne photographiée va recevoir sa « pause » en main propre. La technique utilisée par Gilles Perrin permet ça, un tirage en développement instantané. Non pas photo prise, mais photo donnée. Observez ces regards et souvenez-vous de ceci : en ce moment même, l’image que vous êtes en train d’admirer sous les lumières d’un espace d’exposition vit sa vie de photo de famille ; elle se donne à voir dans la quotidienneté d’un mur de chambre, au Mali, ou dans les pages de l’album qu’on fait tourner de mains en mains quand des amis viennent. Ça y est ? Vous avez fait le voyage ? Alors retournez votre esprit vers la photographie et faites comme si, celle ou celui qu’elle montre, vous en étiez parents ou amis.

Jean-Louis Sagot-Duvauroux