Fiche Livre
Littérature / édition, Histoire/société
| Avril 2005
Africains si vous parliez
Mongo Beti
Edition : Editions Homnisphères
ISBN : 2-915129-08-8
Prix : 20.00
Parution : 04 Avril 2005

Français

Quoi qu’en disent les radotages de vos théoriciens tiers-mondistes, Monsieur le Président de la République française, quoi qu’en disent les ethnologues d’un autre âge qui s’empressent autour de vous et assurent vous livrer l’âme noire toute nue, un peuple déshérité ne saurait transformer son présent ni conquérir son avenir sans élever la voix et même frapper du poing sur la table.
Dans les dispositions de l’Elysée à l’égard de l’Afrique, rien n’a changé ; c’est toujours le même choix, en faveur des dictateurs, contre les peuples. Les espérances politiques de nos peuples ont été le plus souvent soit trahies, soit mystifiées…
Les pouvoirs franco-africains organisent donc le vide, le silence morose, le côtoiement des individus, des groupes, des catégories, des ethnies, jamais leur dialogue et leur interpénétration, en un mot l’obscurantisme… Broyés par des institutions culturelles dont la fatalité est de nous aliéner, nous prétendons créer une littérature qui soit l’expression authentique de notre moi collectif.
Africains si vous parliez, essai poignant et salutaire sur l’Afrique post-coloniale est une véritable plongée dans les méandres de la françafrique.
Malheur aux peuples sans voix !
Lorsqu’une classe détient le monopole de la parole, il est inévitable qu’elle s’ingénie à rejeter sur les catégories qu’elle domine toute la responsabilité des vices, des crises et des échecs du système ; rien ne peut la retenir d’utiliser avec succès les catégories dominées et nécessairement muettes comme boucs émissaires.
C’est ce que font depuis des siècles, et aujourd’hui encore, les idéologues de la domination blanche, et particulièrement ceux qui opèrent au sein de la culture française. Seuls détenteurs jusqu’ici de la parole dans le complexe francophone, ils ne se sont pas privés de mettre à profit cette situation de monopole pour faire retomber sur les seuls Africains toute la culpabilité des désastres et des vices de l’inégale association où l’Occident nous a forcés d’être partie prenante.
Pourquoi nous a-t-on si longtemps pourchassés sur nos côtes, raflés jusque dans nos communautés de l’intérieur des terres, transportés au fond des cales, vendus à l’encan sur les marchés américains comme vil bétail, courbés sous le cruel soleil des plantations de coton, entassés et lynchés dans les ghettos des grandes villes industrielles, contraints aux travaux forcés sur les chantiers africains, assujettis à un système colonial inhumain d’abord, puis au pillage des firmes néo-coloniales après les « Indépendances », et aux dictatures que ces firmes sécrètent tout naturellement ? Pourquoi ? Parce que nous étions et sommes d’ailleurs toujours des sauvages à civiliser, des cannibales dont il convient de corriger les goûts pervers, des païens à convertir, des paresseux à transformer en producteurs.
Dialogues avec le maître blanc
Quel vieil écolier, blanc ou noir, ne se souvient de ce trop fameux cortège de captifs noirs décharnés traversant la savane surchauffée ; un garde chiourme, pourtant noir lui aussi, fait claquer un fouet hargneux sur leurs dos déjà zébrés. Ils sont enchaînés l’un à l’autre et portent la cangue, sorte de carcan qui leur tord cruellement le cou. Détail qui ne manquera pas d’étonner certains, pour les Africains de ma génération, pour les négro-africains sujets français, comme on disait alors, qui ouvrirent les yeux sur le monde d’avant la dernière guerre mondiale, ce spectacle trop familier se montra d’abord dans la réalité de la vie quotidienne avant de reparaître dans un livre. Personnellement, j’ai plusieurs fois vu passer sur la route, étant enfant, des cortèges de captifs, dont les entraves, faites de grosse corde, n’étaient pas moins cruelles que les anneaux d’acier : fruit des razzias, cette main-d’œuvre était ainsi acheminée par l’administration coloniale vers les plantations et les chantiers de l’impérialisme. Car, malgré les traités internationaux, malgré les ouvrages de Victor Hugo, malgré la prédiction de Victor Schœlcher et d’autres prophètes, la colonisation française prolongea notre esclavage jusqu’au cœur du XXe siècle.
Rappelez-vous d’autres images, venues d’Amérique celles là : nègres et négresses échangés sur des champs de foire d’un genre particulier, entre maquignons explorant la qualité de leur dentition et tâtant la vigueur de leur musculature ou la jeunesse de leur croupe ; nègres pendus à la branche d’un arbre au bord d’un chemin du Mississipi : nègres lynchés dans une rue de ville industrielle par la foule blanche.
Et que dire des images venues d’Afrique du Sud ! Il en est une pourtant qui, parue au lendemain des indépendances de l’Afrique française, sur la première page des journaux du monde entier, soulignait l’ironie bouffonne et tragique à la fois de la situation : tandis que je ne sais plus quel fantoche noir, Ahidjo, Senghor, Fulbert Youlou ou tout autre (qu’importe l’identité exacte, ils sont ou étaient interchangeables !) était reçu triomphalement à l’Elysée, cette photo nous montrait de jeunes et gigantesques policiers Boers assénant leur matraque dans la masse compacte d’une foule de nègres hurlant de douleur. C’était à Sharpeville, en 1960.