Fiche Livre
Littérature / édition
OUVRAGE COLLECTIF |
Géopolitique Africaine
Henri Lopès, Alice Cherki
Revue : Géopolitique africaine
Prix : 14.00

Français

Transitions africaines
On a célébré, ce trimestre, les printemps arabes. On se souvient des faits. Tout a commencé en Tunisie. Un jeune chômeur s’immole par le feu. Les autorités tentent, sinon de banaliser, du moins de relativiser l’événement en le classant au rang des faits divers. Le suicide, inhabituel dans sa forme, frappe les esprits. Les manifestations se succèdent. Le 14 janvier 2011, le Président Ben Ali jette l’éponge. Le tigre n’était donc que de papier.
Suivent, en Égypte, les manifestations de la place Tahir, et, à la surprise générale, le Président Hosni Moubarak est déposé. Autre tigre de papier ?
Tous les espoirs sont permis. Un autre peuple du Machrek, le libyen, se soulève. Sourd aux revendications populaires, incapable de tirer les leçons des exemples précédents, Kadhafi invoque la spécificité libyenne, traite son peuple de « rat », se prend pour un tigre d’acier. Une coalition européenne, controversée, court au secours des insurgés et, ironie de l’histoire (et de l’Histoire), après avoir joué le matamore, le Guide en est réduit à se dissimuler dans les repères des rats d’où, après plusieurs mois de cavale, il est débusqué, assassiné dans des circonstances qui ne font honneur ni à la victime ni au bourreau.
Au Yémen, l’Histoire a bégayé et ce n’est que ces jours-ci qu’un arrangement a permis le départ du Président Ali Abdallah Saleh, au pouvoir depuis 21 ans. En Syrie, les manifestations continuent et une répression aveugle et obstinée apporte chaque jour son lot de victimes. Nul besoin d’être prophète pour connaître le dénouement de ces massacres. Tout n’est plus qu’une question de temps.
L’opinion publique et la presse occidentales ont bruyamment célébré le triomphe et l’avènement de la démocratie dans cette région du globe. Or, si effectivement en Tunisie et en Égypte, des élections libres et démocratiques ont pu être organisées, les vainqueurs de ces consultations n’ont pas été ceux que l’Europe attendait. Au grand dam des bien-pensants, la rue, les quartiers populaires, et les femmes, se sont prononcés en faveur des partis islamiques. Modérés, nous rassure- t-on. Voire…
Il ne saurait s’agir de porter un jugement sur un choix populaire souverain, obtenu dans les conditions d’impartialité et de transparence qu’exige la règle du jeu démocratique. Mais peut-être que, avec le temps, les prophètes de bonheur finiront-ils par reconnaître leur erreur. Ils se sont lancés dans des aventures dont ils ne connaissaient ni le terrain, ni les sociétés.
Un certain nombre de leçons en découlent.
La première est que l’Occident, une fois de plus, s’est fourvoyé dans son appréciation des événements du Maghreb et du Machrek. Ce que souhaitaient les peuples de ces pays, en glissant leurs bulletins de vote dans les urnes, était non pas l’avènement de sociétés modernes, démocratiques et laïques, à l’image de celles de l’Occident, mais le recours à des formes d’organisation sociales conformes à leurs cultures, à leurs traditions. Des sociétés qui les rassurent. Des sociétés, lâchons l’épithète, islamiques. En Libye, les élections n’ont pas encore eu lieu et tout espoir y est théoriquement permis. Mais la confusion qui y règne, la difficulté à maîtriser une situation où prédomine la violence armée et où les antagonismes tribaux font ressurgir de vieux démons, laissent à penser que les soleils des lendemains qui chantent sont lents à se lever.
La seconde leçon est que l’Occident est toujours prompt à réagir en faveur des droits de l’Homme, dans certains lieux où ils sont menacés, mais s’accommode des mêmes situations dans d’autres pays. Enfin, l’ignorance de la culture des sociétés, en Afghanistan, en Irak, en Libye, a conduit ces expéditions dont les coûts en destruction et les pertes en vies humaines sont incalculables, comme chaque fois, à l’enlisement.
Au cours de ce premier trimestre, l’Union africaine devait procéder à l’élection du président de sa commission. Étaient en lice deux candidats : le Gabonais Jean Ping qui postulait un nouveau mandat face à Nkosazana Dlamini-Zuma, ministre sud-africaine de l’intérieur. Aucun des deux n’a obtenu la majorité requise. Espérons que dans leur infaillible sagesse les chefs d’État et de gouvernement trouveront une solution afin de sortir de cet imbroglio. Elle ne peut avoir de sens que dans la recherche d’un(e) troisième homme, ou femme. Car Jean Ping a montré dans le passé trop d’intelligence, de délicatesse, de force de caractère, de dignité, pour accepter de participer à un banquet où on lui offrirait avec réticence un siège après l’avoir laissé attendre debout. Quant à Madame Nkosazana Dlamini-Zuma, elle a sans doute les qualités de l’emploi, mais comment s’évertuer à représenter sa candidature quand l’intéressée elle-même l’avait retirée parce qu’un trop grand nombre de pays lui refusait sa confiance ? Aucun des candidats ne veut, espérons-le, manger de ce pain-là. Sinon, ce serait déshonorer le poste auquel ils aspirent.
Henri Lopes
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