Fiche Livre
Littérature / édition
RéCIT, TéMOIGNAGE | Octobre 2004
Arbre anthropophage (L’)
Jean-Luc Raharimanana
Edition : Joëlle Losfeld
Parution : 07 Octobre 2004

Français

En 1999, de passage à Madagascar, je reviens sur les collines de mon enfance. Des villages ont poussé, des routes ont été tracées, lorsqu’avant n’y existaient que des herbes hautes, des rochers imposants. La pauvreté semblait s’accentuer. Et je ne comprenais pas. Tant de misère. Tant de désillusion. Tant d’oubli également. La nécessité d’écrire un livre d’essai me fut alors évident. Garder les traces de cette poésie qui a bercé mon enfance. Mais s’interroger aussi sur la mémoire de ces collines. Une histoire écrite par les vainqueurs et reléguant celle des vaincus dans la légende ou les rumeurs. Décembre 2001, j’étais assez avancé dans mon ouvrage quand arrivèrent les présidentielles et les événements qui s’ensuivirent. La tension étant monté d’un cran, mon père ancien professeur d’histoire à l’université d’Antananarivo, décida d’arrêter ses émissions à la télévision et à la radio. Ma correspondance avec lui me confortait dans l’idée de la nécessité de publier ce livre d’essai. Mais il me fallait aller au bout de l’ouvrage, parvenir jusqu’à ce présent qui vacillait, pourquoi les Malgaches étaient au bord de la guerre civile. C’est dans ce contexte, quelques mois plus tard que survinrent l’arrestation et la torture de mon père.
L’essai, prenant déjà auparavant les détours des légendes –légendes comme puits de la mémoire collective, bifurquait alors dans ma propre vie. Je dus adopter une autre forme, celle du récit, forme qui domine dans toute la deuxième partie de l’ouvrage. Mon père était accusé des pires choses qu’il avait toujours combattues : ethnisme, tribalisme, séparatisme, corruption, constitution de milice, destruction de ponts… lui qui était pourtant intervenu à la télévision pour calmer la population face à la fuite des responsables politiques de sa ville, Mahajanga ; lui que les nouveaux responsables n’hésitèrent pas à arrêter aussitôt, transformant son acte citoyen en acte de rébellion et de barbarie. L’occasion était belle de l’écarter. La mémoire une fois encore est falsifiée.