Murmures

10ème compte-rendu de tournée de « La fanfare des fous » de Soeuf Elbadawi
octobre 2009 | Bilans d’événements culturels | Théâtre | Comores

Français

Du 12 au 16 octobre 09, la compagnie O Mcezo* était à Fomboni pour des rencontres et des échanges. Elle y a aussi présentée La fanfare des fous, son spectacle en tournée depuis le mois de juillet dernier. Une occasion pour la compagnie soutenue par la Fondation du Prince Claus à Amsterdam, coproduite par Washko Ink. à Moroni et BillKiss* à Paris, de défendre les couleurs d’un théâtre politique en pôle position depuis quelques années dans l’archipel. L’occasion aussi de reparler plus globalement d’une histoire du théâtre aux Comores, qui ne s’écrit que depuis un peu moins de cent ans. Cette histoire débute avec l’école coloniale et ses enseignants, qui usent des joutes théâtrales pour transmettre des valeurs, des idées, et une langue. Elle se poursuit après la grève des lycéens de janvier 68, à Al-Kamar notamment, en intégrant peu à peu les discours militants d’une époque de lutte révolutionnaire et de combat anti-impérialiste. Les premiers textes connus d’auteurs-pays interrogent à leur manière l’adversité coloniale, et son emprise sur la réalité en partage.

Radjadji Boto de l’historien Moussa Said parle d’une jeunesse emportée par les influences occidentales, et du choc des cultures. Les boto sont ces jeunes, à qui la notabilité, garante de la tradition locale, reproche de singer des modes de vie étranger, avec leurs jeans délavés, leurs cheveux longs, leurs mini-jupes, leurs chaussures à gros talons, leurs chants, et leur fantaisie, durant les années 60. Les aînés parlaient volontiers d’une jeunesse aliénée, égarée, perdue, à force d’imitation servile. Msafumu de l’historien Damir Ben Ali raconte la tragique fin d’un sultan du même nom, le sultan de l’Itsandra, à la suite d’une guerre menée contre lui par son alter ego, Said Ali Mfaume. Ce dernier, soutenu par les Français, passera pour un symbole de la manipulation coloniale dans l’archipel. Alors qu’il sera lui-même victime des roueries de cette puissance coloniale, ce dont ne parle pas la pièce. Troisième texte consacré, enfin, le Msahazi de l’anthropologue Sultan Chouzour, qui, lui, relate les tribulations dune exploitation coloniale, shongo dunda, où les méthodes du maître n’ont rien à envier à celles du temps de l’esclavage. Histoire d’une conscience qui se relève, d’un ennemi qui se cabre, et des temps nouveaux qui s’annoncent à coup de discours sur la liberté et le droit.

Ces trois pièces, sans être sur des positions politiques radicales, résument à elles seules les interrogations d’une époque où le théâtre, à l’instant de la musique, devient un instrument de la révolte qui sourd. Le mongozi Ali Soilih, père de la révolution comorienne, récupérera vite cette idée, et mettra la culture au service du peuple, le théâtre avec. Cependant, ce seront les hommes du mouvement msomo wa nyumeni (culture nouvelle) qui useront des arts, du spectacle vivant surtout, pour interroger le citoyen dans ses moindres retranchements. Une période politique qui cependant par prendre fin sur scène au milieu des années 80, en même temps que Radio Comores et le réseau associatif contribuent à mettre le théâtre au service des cahiers de charge dessinés pars les organismes de développement. Les gens de théâtre, des amateurs jusque-là, s’engagent alors dans des actions de sensibilisation à grand renforts de micro-subventions. Théâtre contre le paludisme, pour la vaccination des enfants, contre la délinquance juvénile, en même temps que se fabrique dans les villages, et de manière plus ou moins organisée, un théâtre populaire misant sur le rire, et se positionnant contre les mauvaises mœurs de la société comorienne. Théâtre dirigé contre la mythomanie des sorciers, contre la corruption des élus ou contre l’absence de morale chez certains notables parvenus au sommet.

Un théâtre qui n’existe réellement que pendant les périodes de vacance scolaire, foncièrement amateur, considéré comme une attraction de kermesse, et joué sur les places publiques ou dans des cours d’école, faute de lieu dédié. A Maore, sans qu’aucune véritable politique ne l’énonce clairement, s’exercent à cette même époque des velléités d’accompagnement du monde théâtral qui aident à renouveler la tradition du conte, et qui se traduisent parfois par un théâtre d’éveil scolaire.

Au début des années 90, une nouvelle génération d’hommes de théâtre apparaît. Mais à force de voir incarner des pièces du classique français ou du théâtre populaire africain sur la scène des principaux chefs-lieux de l’archipel, au Cmac à Maore ou dans les Alliances françaises à Moroni, Mutsamudu et Fomboni, ces nouveaux venus éprouvent le besoin d’écrire leurs propres pièces. Des œuvres qui charrient principalement un discours social, et qui évitent de causer de la question politique d’une manière frontale. Nassur Attoumani, premier auteur à se faire publier dans cette génération, se retrouve en 1992 aux éditions L’Harmattan, avec La fille du Polygame. Plus tard, il s’interrogera sur le politique, mais à pas de loup, sans forcer sur le trait. Il suffit de relire à l’envers Interview d’un macchabée, également paru à L’Harmattan, pour saisir les non-dits. D’autres auteurs lui emboiteront le pas, et toujours en s’inscrivant dans des interrogations à caractère social. Avec certes quelques envolées politiquement incorrectes, mais jamais assumées comme telles. Certains publieront comme Mohamed Toihiri chez Komedit ou Klinba, d’autres useront de la radio comme Papa Djambae, d’autres encore s’empareront de la scène comme les conteurs célébrés sur Maore.

Peu d’entre eux voudront s’engouffrer dans l’arrière-cour politique, à l’instar de ceux qui défendaient le spectacle vivant dans les années 70-80, ne serait-ce que pour en interroger les impostures. Il faudra attendre ces années 2000 pour voir s’exprimer un discours politique sans concessions. Un discours qui soit pleinement assumé par ses auteurs. L’exemple de Djimba, qui, en radio, interpelle sur l’occupation de Maore par la France, avec son histoire des quatre dondo, illustre assez bien ce changement. Ou comment réinventer le propos sur l’imaginaire politique des quatre îles à travers une fable des quatre pieds de vache, dont la quatrième subtilisée par la « mère-patrie ». Alain-Kamal Martial, directeur de la compagnie IstaMbul, qui reprend à son compte, avec toutes les contradictions que cela suppose, le discours sur « Mayotte la française », à l’heure où Maore, quatrième île de l’archipel sous occupation française selon les Nations unies, réécrit son histoire politique, est également intéressant sur ce plan. Il faut avoir vu Zakia m’a dit, son « opéra chenge », ou entendu le récit brossé à travers L’épilogue des noyés, interrogation poétique sur les victimes du visa Balladur, pour comprendre où souffle le vent en politique pour les hommes de théâtre dans l’archipel. De lire aussi Moroni Blues/ Une rêverie à quatre de Soeuf Elbadawi, paru chez Bilk & Soul, permet de voir comment le questionnement sur le mieux-vivre ensemble finit par ramener au débat sur l’adversité coloniale.

En deux mots, la politique revient aujourd’hui sur les scènes de l’archipel, et le spectacle vivant devient matière à débat. C’est dans ce cadre en tous cas qu’il faut resituer le travail de la compagnie de théâtre O Mcezo*, qui espère, à travers son écriture scénique, revisiter l’imaginaire éclaté d’un archipel déconstruit. Sa première création, La fanfare des fous, écrite dans les trois langues de l’archipel, le français, l’arabe et le shikomori, se penche sur le destin commun de ces quatre îles labellisées « Comores » par l’histoire avec un grand « H ». Sans doute est-ce ce qui explique l’intérêt suscité auprès du public jusqu’alors sollicité. Sur l’île de Mwali par exemple, où la compagnie s’était rendue dans la semaine du 12 au 16 octobre 09, La fanfare des fous, jouée à Kanaleni, et à l’Alliance de Fomboni, avec le soutien d’une jeunesse avisée et inquiète sur l’avenir de l’archipel, a plu par son audace manifeste, par sa dramaturgie certes, mais aussi par son discours. La folie vue comme le dernier « paravent du colonisé » offre un regard très critique, et sans compromis, sur l’histoire politique récente.

La compagnie O Mcezo*, qui se réclame d’un théâtre citoyen, se révèle être une bonne mesure de l’opinion nationale comorienne. Où en est-on après trente quatre années de patriotisme défait, de confusion entre les mots « indépendance » et « dipandansi », de renoncements à l’intérêt général ? La fanfare des fous parle des espérances tues et des promesses jamais atteintes. Un propos engageant, qui s’inscrit néanmoins dans une « intuition poétique du monde », et non dans le martèlement idéologique des années du mouvement msomo wa nyumeni. Un personnage résume cette tentative de récit sur un archipel en souffrance : « Warivurilia tahalili nasi karijenda/ sha pvo ramba ngasi na muo/ yoletso tosha/ ba ngartsongo ulaula mazamo (…) d’entre les morts/ nous surgîmes ce jour/ d’entre les flots/ promesse d’une vie aux pieds du monstre/ nous sommes là, non pour convaincre, ni désapprendre/ nous sommes là pour ce droit à l’existence/ dans l’attente des premiers matins du siècle nouveau ». Une manière (peut-être) d’interroger la communauté d’archipel dans ses déchirements les plus profonds. Le citoyen comorien est-il ce « cadavre-debout » que livre l’histoire contemporaine au monde du 21ème siècle, pieds et poings liés ? O Mcezo* s’interroge, et invite le grand nombre à partager un imaginaire possiblement universel, à force de souffrances et de frustrations.

prochaines dates pour O Mcezo après Fomboni, Mitsudje,

Ntsaweni, Ntsudjini, Fumbuni, Iconi, Ouani et Mirontsy

Moroni, du 18 au 24 octobre 09.

La fanfare des fous sera à l’affiche, dans les rues de la capitale comorienne, et au Foyer des femmes de Moroni le samedi 24 octobre 09
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