Murmures
Cheikh Hamidou Kane, auteur de L'Aventure ambiguë, est mort à 98 ans
octobre 2026 | Décès de personnalités culturelles | Littérature / édition | Sénégal
© Par Serigne Diagne - Cropped from https://www.flickr.com/photos/diagne/2544058076/sizes/l/in/set-72157605434603254/, CC BY-SA 2.0, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=9437295
Français
L'écrivain et ancien ministre sénégalais Cheikh Hamidou Kane est mort samedi 3 octobre au soir à Dakar, à l'âge de 98 ans. Auteur de L'Aventure ambiguë, classique de la littérature africaine francophone, il laisse une œuvre consacrée à la rencontre des cultures, à la foi et aux défis des sociétés africaines après la colonisation. Son décès a été annoncé par la presse et salué par le président sénégalais Bassirou Diomaye Faye.
"Avec L'Aventure ambiguë, il a donné à des générations d'Africains les mots pour penser une question qui nous habite encore, celle de s'ouvrir au savoir du monde sans rien perdre de ce que nous sommes", a déclaré le chef de l'État. L'ancien président Macky Sall a également rendu hommage à son engagement intellectuel et à son parcours au service de l'État.
Écrivain, administrateur et plusieurs fois ministre, Cheikh Hamidou Kane avait accompagné la naissance du Sénégal indépendant avant de poursuivre une carrière internationale, puis de revenir aux responsabilités gouvernementales. Son itinéraire personnel et politique nourrit deux romans publiés à trente-quatre ans de distance : L'Aventure ambiguë, en 1961, et Les Gardiens du temple, en 1995.
Entre école coranique et Sorbonne
Né le 2 avril 1928 à Matam, dans le nord-est du Sénégal, Cheikh Hamidou Kane grandit dans une famille de notables peuls musulmans. Sa première formation repose sur l'enseignement coranique, avant son entrée à l'école française. Cette expérience de deux univers éducatifs, spirituels et intellectuels constitue la matrice de son œuvre littéraire.
Sa scolarité le conduit à Saint-Louis, puis au lycée Van-Vollenhoven de Dakar, aujourd'hui lycée Lamine-Guèye. Il poursuit ensuite ses études en France : passé par une classe préparatoire au lycée Louis-le-Grand à Paris, il obtient des licences en droit et en philosophie à la Sorbonne, puis un diplôme de l'École nationale de la France d'outre-mer. Il rentre au Sénégal en 1959, à la veille de l'indépendance.
À Paris, il participe à l'effervescence intellectuelle et politique des étudiants africains des années 1950. Militant de la Fédération des étudiants d'Afrique noire en France, il fréquente notamment les historiens Cheikh Anta Diop et Joseph Ki-Zerbo, avec lequel il partage un intérêt pour le socialisme africain. Ses lectures de Jean-Paul Sartre et de Paul Ricœur accompagnent une réflexion sur la pensée occidentale qui ne se confond pas avec un rejet de celle-ci.
Sensible à la révolte portée par la négritude, il conserve cependant une distance critique envers certaines positions de Léopold Sédar Senghor. Son cheminement privilégie l'interrogation philosophique et spirituelle : comment accueillir les savoirs d'une autre civilisation sans renoncer aux fondements de sa propre existence ?
Un roman devenu classique
Publié en 1961 chez Julliard, L'Aventure ambiguë lui vaut le Grand Prix littéraire d'Afrique noire en 1962. Traduit dans une quarantaine de langues, le roman est étudié depuis des décennies dans les établissements scolaires et universitaires, notamment sur le continent africain.
D'inspiration autobiographique, il suit Samba Diallo, jeune homme du pays des Diallobé, formé à l'école coranique puis envoyé à l'école française avant de poursuivre ses études à Paris. Son parcours met à l'épreuve les liens entre foi, savoir, identité et appartenance. La rencontre avec l'Occident ne représente pas seulement un changement de lieu ou de méthode d'apprentissage : elle transforme sa manière d'habiter le monde.
Autour de Samba Diallo, la Grande Royale incarne la décision difficile d'envoyer les enfants apprendre auprès de la puissance coloniale. L'école apparaît à la fois comme un instrument de domination et comme une voie d'accès aux connaissances nécessaires pour affronter le nouvel ordre du monde. Cheikh Hamidou Kane fait de ce dilemme collectif une expérience intime, traversée par la recherche du divin et la crainte de la dépossession.
L'écrivain sénégalais Mohamed Mbougar Sarr, prix Goncourt 2021, a souligné après sa disparition la force durable de cette interrogation. "Il aborde la question de la transcendance avec une force intemporelle", a-t-il déclaré au Monde, en reconnaissant l'empreinte de L'Aventure ambiguë dans son propre roman, La Plus Secrète Mémoire des hommes.
Au service du Sénégal indépendant
De retour dans son pays, Cheikh Hamidou Kane participe à la construction de l'administration sénégalaise. Gouverneur de la région de Thiès en 1960-1961, il devient ministre du Plan en 1962. Son engagement auprès du président du Conseil Mamadou Dia est interrompu par la crise politique de décembre 1962, qui oppose celui-ci au président Senghor. Kane démissionne en solidarité avec Dia, arrêté puis condamné.
Il poursuit ensuite une carrière internationale. De 1967 à 1974, il dirige à Abidjan les activités de l'Unicef pour l'Afrique occidentale et centrale. Son parcours le mène également au Centre de recherches pour le développement international, à Ottawa, dont il devient vice-président, ainsi qu'à l'organisation Enda Tiers-monde.
Revenu aux responsabilités gouvernementales à partir de 1978, il exerce jusqu'en 1988 plusieurs fonctions ministérielles dans les domaines du développement industriel, de l'artisanat, du Plan et de la Coopération, sous les présidences de Senghor puis d'Abdou Diouf. Cette longue expérience de l'action publique fait de lui un témoin autant qu'un acteur des choix économiques et politiques du Sénégal indépendant.
Les désillusions des indépendances
En 1995, Cheikh Hamidou Kane publie chez Stock Les Gardiens du temple, son second roman. Là où L'Aventure ambiguë explore principalement une crise spirituelle et culturelle à travers un destin individuel, ce nouvel ouvrage élargit la réflexion aux impasses politiques et aux désillusions des nations africaines après les indépendances.
Partisan d'un fédéralisme ouest-africain, l'écrivain défend la nécessité de dépasser le morcellement hérité de la colonisation. Il appelle les jeunes générations à construire un espace géopolitique et économique autonome au sud du Sahara, capable de donner davantage de poids au continent dans les rapports internationaux. Son œuvre littéraire et son engagement public se rejoignent ainsi dans une interrogation sur les conditions d'une souveraineté réelle.
La reconnaissance de son rôle dépasse le monde des lettres : en janvier 2023, l'Université virtuelle du Sénégal est rebaptisée Université numérique Cheikh Hamidou Kane. Jusqu'à un âge avancé, il continue de concevoir de nouveaux projets culturels. À 90 ans, en 2018, il évoquait notamment l'écriture d'un film d'animation consacré à Soundjata Keïta, fondateur de l'empire mandingue.
Avec deux romans seulement, Cheikh Hamidou Kane a inscrit dans la littérature africaine une réflexion durable sur ce que la rencontre avec l'autre permet d'acquérir, mais aussi sur ce qu'elle risque de faire perdre. Sa disparition emporte l'un des grands témoins de la transition entre l'Afrique coloniale et les États indépendants, dont les livres continuent d'interroger les rapports entre transmission, ouverture et liberté.
"Avec L'Aventure ambiguë, il a donné à des générations d'Africains les mots pour penser une question qui nous habite encore, celle de s'ouvrir au savoir du monde sans rien perdre de ce que nous sommes", a déclaré le chef de l'État. L'ancien président Macky Sall a également rendu hommage à son engagement intellectuel et à son parcours au service de l'État.
Écrivain, administrateur et plusieurs fois ministre, Cheikh Hamidou Kane avait accompagné la naissance du Sénégal indépendant avant de poursuivre une carrière internationale, puis de revenir aux responsabilités gouvernementales. Son itinéraire personnel et politique nourrit deux romans publiés à trente-quatre ans de distance : L'Aventure ambiguë, en 1961, et Les Gardiens du temple, en 1995.
Entre école coranique et Sorbonne
Né le 2 avril 1928 à Matam, dans le nord-est du Sénégal, Cheikh Hamidou Kane grandit dans une famille de notables peuls musulmans. Sa première formation repose sur l'enseignement coranique, avant son entrée à l'école française. Cette expérience de deux univers éducatifs, spirituels et intellectuels constitue la matrice de son œuvre littéraire.
Sa scolarité le conduit à Saint-Louis, puis au lycée Van-Vollenhoven de Dakar, aujourd'hui lycée Lamine-Guèye. Il poursuit ensuite ses études en France : passé par une classe préparatoire au lycée Louis-le-Grand à Paris, il obtient des licences en droit et en philosophie à la Sorbonne, puis un diplôme de l'École nationale de la France d'outre-mer. Il rentre au Sénégal en 1959, à la veille de l'indépendance.
À Paris, il participe à l'effervescence intellectuelle et politique des étudiants africains des années 1950. Militant de la Fédération des étudiants d'Afrique noire en France, il fréquente notamment les historiens Cheikh Anta Diop et Joseph Ki-Zerbo, avec lequel il partage un intérêt pour le socialisme africain. Ses lectures de Jean-Paul Sartre et de Paul Ricœur accompagnent une réflexion sur la pensée occidentale qui ne se confond pas avec un rejet de celle-ci.
Sensible à la révolte portée par la négritude, il conserve cependant une distance critique envers certaines positions de Léopold Sédar Senghor. Son cheminement privilégie l'interrogation philosophique et spirituelle : comment accueillir les savoirs d'une autre civilisation sans renoncer aux fondements de sa propre existence ?
Un roman devenu classique
Publié en 1961 chez Julliard, L'Aventure ambiguë lui vaut le Grand Prix littéraire d'Afrique noire en 1962. Traduit dans une quarantaine de langues, le roman est étudié depuis des décennies dans les établissements scolaires et universitaires, notamment sur le continent africain.
D'inspiration autobiographique, il suit Samba Diallo, jeune homme du pays des Diallobé, formé à l'école coranique puis envoyé à l'école française avant de poursuivre ses études à Paris. Son parcours met à l'épreuve les liens entre foi, savoir, identité et appartenance. La rencontre avec l'Occident ne représente pas seulement un changement de lieu ou de méthode d'apprentissage : elle transforme sa manière d'habiter le monde.
Autour de Samba Diallo, la Grande Royale incarne la décision difficile d'envoyer les enfants apprendre auprès de la puissance coloniale. L'école apparaît à la fois comme un instrument de domination et comme une voie d'accès aux connaissances nécessaires pour affronter le nouvel ordre du monde. Cheikh Hamidou Kane fait de ce dilemme collectif une expérience intime, traversée par la recherche du divin et la crainte de la dépossession.
L'écrivain sénégalais Mohamed Mbougar Sarr, prix Goncourt 2021, a souligné après sa disparition la force durable de cette interrogation. "Il aborde la question de la transcendance avec une force intemporelle", a-t-il déclaré au Monde, en reconnaissant l'empreinte de L'Aventure ambiguë dans son propre roman, La Plus Secrète Mémoire des hommes.
Au service du Sénégal indépendant
De retour dans son pays, Cheikh Hamidou Kane participe à la construction de l'administration sénégalaise. Gouverneur de la région de Thiès en 1960-1961, il devient ministre du Plan en 1962. Son engagement auprès du président du Conseil Mamadou Dia est interrompu par la crise politique de décembre 1962, qui oppose celui-ci au président Senghor. Kane démissionne en solidarité avec Dia, arrêté puis condamné.
Il poursuit ensuite une carrière internationale. De 1967 à 1974, il dirige à Abidjan les activités de l'Unicef pour l'Afrique occidentale et centrale. Son parcours le mène également au Centre de recherches pour le développement international, à Ottawa, dont il devient vice-président, ainsi qu'à l'organisation Enda Tiers-monde.
Revenu aux responsabilités gouvernementales à partir de 1978, il exerce jusqu'en 1988 plusieurs fonctions ministérielles dans les domaines du développement industriel, de l'artisanat, du Plan et de la Coopération, sous les présidences de Senghor puis d'Abdou Diouf. Cette longue expérience de l'action publique fait de lui un témoin autant qu'un acteur des choix économiques et politiques du Sénégal indépendant.
Les désillusions des indépendances
En 1995, Cheikh Hamidou Kane publie chez Stock Les Gardiens du temple, son second roman. Là où L'Aventure ambiguë explore principalement une crise spirituelle et culturelle à travers un destin individuel, ce nouvel ouvrage élargit la réflexion aux impasses politiques et aux désillusions des nations africaines après les indépendances.
Partisan d'un fédéralisme ouest-africain, l'écrivain défend la nécessité de dépasser le morcellement hérité de la colonisation. Il appelle les jeunes générations à construire un espace géopolitique et économique autonome au sud du Sahara, capable de donner davantage de poids au continent dans les rapports internationaux. Son œuvre littéraire et son engagement public se rejoignent ainsi dans une interrogation sur les conditions d'une souveraineté réelle.
La reconnaissance de son rôle dépasse le monde des lettres : en janvier 2023, l'Université virtuelle du Sénégal est rebaptisée Université numérique Cheikh Hamidou Kane. Jusqu'à un âge avancé, il continue de concevoir de nouveaux projets culturels. À 90 ans, en 2018, il évoquait notamment l'écriture d'un film d'animation consacré à Soundjata Keïta, fondateur de l'empire mandingue.
Avec deux romans seulement, Cheikh Hamidou Kane a inscrit dans la littérature africaine une réflexion durable sur ce que la rencontre avec l'autre permet d'acquérir, mais aussi sur ce qu'elle risque de faire perdre. Sa disparition emporte l'un des grands témoins de la transition entre l'Afrique coloniale et les États indépendants, dont les livres continuent d'interroger les rapports entre transmission, ouverture et liberté.
Partager :