Se donner des possibles

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Diplômée d'un master en Études Théâtrales de l'université Paris 3, Marie-Julie Chalu poursuit sa formation de comédienne à l'école de théâtre l'Éponyme, à l'Atelier Théâtral de Création de Françoise roche et au sein du Conservatoire d'art dramatique du 14e arrondissement
de Paris. Membre du laboratoire de recherche du Sefea (Scènes francophones et écritures de l'altérité), elle est également pigiste pour le site Africultures et le webzine d'arts visuels Boum! Bang! En avril 2015, avec la Compagnie 411 Pierres, elle se produira au Théâtre de la Jonquière (Paris 17e) pour une adaptation de King Kong Théorie, texte écrit par Virginie Despentes.
Dans ce témoignage elle nous livre sa définition de l'afropéanisme et en évoque les enjeux historiques. Marie-Julie Chalu rend également hommage aux écrits de Léonora Miano et rend palpable l'importance de cette auteure dans la construction identitaire des jeunes afropéens d'aujourd'hui.

ALLER AU FOND DES CHOSES. Cette position nécessairement porteuse de pensées nouvelles et d'imaginaires nouveaux, l'auteure Léonora Miano semble l'adopter à travers ses écrits. Elle, cette position, permet de dévoiler des réalités marginalisées, d'ouvrir les vannes de l'oubli et du déni et de côtoyer les "squelettes de l'Histoire". Elle donne à repenser ce qu'on croyait être immuable ("l'être français") et reconceptualise des frontières qu'on pensait imperméables. Ainsi, dans le contexte français, les écrits de Léonora Miano, pionniers d'une littérature afrodiasporique francophone, sont d'une grande nécessité. Ils donnent une place aux Français d'ascendance subsaharienne et/ ou caribéenne dans le concert des voix littéraires, ils rappellent la mémoire raturée de la Traite négrière et les hybridités survenues (tant en Afrique subsaharienne qu'en France) par la colonisation. Ces récits, la France en a besoin, contrairement à ce qu'elle peut penser, pour mieux se raconter, mieux s'apprivoiser : cette France qui s'idéalise comme totalement blanche. Il est nécessaire qu'elle se confronte à ce qu'elle a engendré de nouveau avec l'autre, que ce soit par la violence ou la déshumanisation, pour s'accepter pleinement. Elle y rechigne notamment parce que ces histoires remettent en cause les idéaux humanistes qui la font connaître à travers le monde comme la patrie des droits de l'Homme. La Traite et les esclavages négriers, la colonisation (près de 500 ans d'histoire) sont des périodes historiques qui ont encore naturellement des conséquences vivaces dans le fil narratif actuel de notre société. Ne pas en prendre compte, c'est s'empêcher d'emprunter les voies du renouveau. L'identité du pays a changé. Et changera encore, par la suite. Comme l'a déclaré Léonora Miano lors de l'émission Ce soir ou jamais :
"N'ayez pas peur de la disparition du monde connu. On invente autre chose" :

"Contrairement à ce qu'on prétend souvent, ce ne sont pas tellement les Noirs de France qui refusent de tourner le dos à l'esclavage et à la colonisation. Ce sont la pensée et le regard du pays, qui peinent à quitter la plantation.
Or, cet ancrage dans la plantation rend difficile l'appréhension sereine du chemin parcouru avec l'autre. Cet ancrage dans la plantation engendre un sentiment persistant de culpabilité qui empêche de garantir l'égalité et la fraternité. Si le regard porté sur les Noirs de France ramène, de manière culpabilisatrice, à l'histoire peu glorieuse qui en a fait des Français, on comprend la volonté de traiter ces personnes comme si elles n'appartenaient toujours pas à ce pays." (Habiter la frontière, 2012)

Lire Léonora Miano donne à voir et à entendre des possibles qui font la réalité française actuelle. Avec Blues pour Élise notamment, premier ouvrage que j'ai lu de sa bibliographie, je me sentais dite au monde. Le roman raconte les tribulations de quatre Afropéennes françaises entre cheveux afro, relations amoureuses, speed dating, régime à base de produits bios... Des femmes françaises et noires qui ne sont pas le reflet du misérabilisme larmoyant et permanent qu'on aime à employer quand on veut parler des Noir(e)s en/de France. Il est souvent question d'immigration quand on aborde ce thème avec des expressions comme "immigré de la seconde ou troisième génération" se demandant si à partir de la cinquantième, on s'interrogera enfin sur l'inefficacité de ces termes. Ces personnes nées en France ne sont pas des immigrés. "Alors qu'en France, on parle d' immigrés de deuxième génération, aux États-Unis, on dit : Américains de première génération. Ce qui renverse complètement le regard sur une même situation." déclare Maboula Soumahoro, maitre de conférences à l'université de Tours et spécialiste des diasporas africaines.

De ce fait, la littérature française n'a pas encore totalement considéré les changements opérés dans sa société. Les auteurs qui le font et qui parlent de ces populations engendrées par l'histoire de France depuis maintenant trois siècles sont taxés d'auteurs de "banlieue", "urbains", "beur" ou "black". Ces littératures sont systématiquement marginalisées, essentialisées à travers l'idée d'une diversité périphérique. Elles ne sont pas considérées comme partie prenante de la littérature. On reprochera d'ailleurs à Léonora Miano que ses personnages ne soient pas universels, ce à quoi elle répond: "Autant dire qu'ils n'étaient pas considérés comme humains, puisque l'universalité est à mon sens, tout ce qui est immuable et qui fait de nous des hommes. L'universel, c'est, précisément, ce que les hommes n'ont pas créé".

Être perçu(e) comme noir(e) dans ce monde, cependant, c'est être constamment l'objet du regard de l'autre qui peut osciller entre fantasmes, préjugés ou négrophilie infantilisante. C'est donc être impuissant dans le contrôle de son image puisque estampillée sous un même qualificatif "noir(e)". La part de singularité, d'humanité et donc d'universalité est violemment bafouée. De plus, ce n'est pas non plus la personne noire qui a commencé par s'identifier ainsi, mais bien l'autre. Cet autre n'a pas laissé place aux présentations comme cela se fait dans une rencontre mais s'est adonné de fait à une stigmatisation. La représentation est alors politique. Il m'a fallu attendre une bonne quinzaine d'années avant de pouvoir me lire dans des livres. Jusque là, je ne m'étais jamais posée la question de me chercher ou pas d'ailleurs. Je m'identifiais sans problèmes aux histoires que je lisais ou voyais à la télé tenues par des personnages blancs. C'était avant tout au caractère humain auquel je m'attachais. Mais par la suite vient la conscience politique car comme dit James Baldwin: "Humainement, personnellement, la couleur n'existe pas. Politiquement, elle existe". On s'identifie facilement à des personnages blancs puisque la pensée dominante est construite comme tel. Je ne dis pas que je ne peux m'identifier qu'à des personnages qui ont la même couleur de peau que moi. Déjà, cette injonction me mettrait hors humanité. Le problème réside dans le fait que soit on m'incite à m'identifier à des personnages noirs du seul fait que je sois noire soit on m'incite à m'identifier à un personnage blanc sous prétexte que "blanc = universel". Être blanc, c'est représenter l'Universel. La blanchité ne se voit pas, c'est ce qui constitue sa force considérable et c'est ce qui permet qu'elle soit encore impensée dans ce système. L'invisibilisation de la blancheur provoque en contrepartie la sur-visibilisation de l'être noir(e) ou en tout cas du non-blanc. Dans le blanc, on est censé tous se reconnaître, pour les autres, on parle soudain de communautarisme. Et là, je reviens à ce qu'on
"reprochait" à Léonora Miano. Une noire qui écrit sur des personnages noirs sera taxée de communautarisme et ne peut alors accéder à l'universel qui est intrinsèque au caractère humain. Elle devient une menace. Pourtant un auteur blanc qui écrit sur des personnages blancs ne recevra pas le même traitement. Le monopole de l'humanité est donc dévolu au blanc, seule couleur invisible et universelle.

Ceci est un héritage de la conception eurocentrique impérialiste du monde moderne qui commence avec l'extermination des Amérindiens et par la suite, la Traite négrière, entre autres. L'occultation de l'autre (du titre du livre d'Enrique Dussel1), qu'il soit amérindien, africain, asiatique, noir, etc., permet de l'objetiser, de l'inférioriser, de ne pas reconnaître son altérité, sa singularité et donc de rationaliser la violence de l'assimilation. C'est sur ces bases que la suprématie européenne blanche s'est édifiée et nous en vivons encore les effets dans les représentations actuelles des "minorités".
"J'écris pour comprendre ce que c'est d'être humain" nous dit Léonora Miano.

"(…) l'obituaire des disparus sans sépulture qui forment une nation sous les flots. " (Contours du jour qui vient, 2006)

"La Traite négrière a redéfini le monde" selon une déclaration de Léonora Miano. En effet, cet événement historique qui a duré près de cinq siècles a été légitimé par l'invention de la race et celle du Nègre en particulier : pour la première fois on asservissait un être humain du seul fait de sa couleur de peau. Ce manquement à l'humanité a provoqué par la suite la racialisation des perceptions. En a découlé de fait un système hiérarchique basé sur une inégalité des "races" (le racisme) qui défavorise encore grandement les Non- blancs. Cette période historique a également engendré dans la douleur de nouvelles populations, de nouvelles cultures, de nouvelles spiritualités (vaudou, condomblé, santoria…), de nouvelles formes d'art, de nouvelles habitudes de consommation, notamment le sucre qui s'est introduit dans les salons bourgeois par le biais de l'esclavage des Noirs sur les plantations caribéennes.

Dans son roman La saison de l'ombre, Léonora Miano aborde cette période historique par un angle afrocentré. Elle nous relate les vicissitudes des familles du Continent endeuillées par l'absence d'un proche sans doute déporté comme esclave aux Amériques. Cependant, dans le roman, on suit plutôt la lente disparition d'un monde pour ceux qui restés sur le Continent pleurent l'absence du proche sans avoir connaissance des opérations de Traite qui ont lieu. On plonge alors avec précision dans l'expérience des Subsahariens non déportés qui étaient témoins d'une mutation inévitable, qui se confirmera par la suite avec la colonisation européenne. Cette mémoire, pour la première fois, on l'écrivait.

Léonora Miano, tout en parlant de cet événement très douloureux, a une capacité d'ouvrir à l'avenir. Elle évoque par exemple toujours dans La saison de l'ombre, cette communauté de Bebayedi (cet espace a vraiment existé et se trouve dans l'actuel Bénin) constituée de personnes d'origines diverses qui ont réussi à échapper à la capture pour une possible déportation vers les Amériques. Ces personnes, comme les esclaves marrons, durent inventer un nouveau mode de vie et de communication et de ce fait une nouvelle langue (comme ce fut le cas avec le créole). La disparition du monde connu oblige à créer autre chose. C'est ce qu'ont dû faire les esclaves déportés sur le continent américain, c'est ce qu'ont dû faire aussi les Africains subsahariens sur leur propre terre avec la colonisation européenne. L'écriture de Miano a été effective pour moi parce qu'elle unit Subsaharien(ne)s et Afro-descendant(e)s dans l'expérience mémorielle de la Traite négrière. Ils sont tous enfants de la Traite comme elle l'écrit dans son roman Les aubes écarlates. La conscience afrodiasporique, dont la Traite transatlantique est la genèse, doit d'abord se consolider dans l'apaisement. Les écrits de Miano convergent vers ce but (voir sa dernière parution chez l'Arche, Red in blue trilogie). La Traite transatlantique, c'est avant tout un drame humain qui raconte comment l'humanité a pleinement défailli et pourquoi notre monde contemporain est marqué par cette cicatrice.

"Le monde qui nous entoure n'est pas apparu comme ça, en un claquement de doigt. Le monde qui nous entoure ne s'est pas engendré tout seul, des siècles d'histoires l'ont façonné. Des tas de péripéties dont on ne sait plus rien. À moins de se coltiner de temps en temps le fond des choses. C'est dans ces abysses que palpite la mémoire et elle a son utilité pour savoir qui on est, qui sont les autres. Comprendre de quelle manière on s'est lié aux autres. Reconnaître que les autres habitent non seulement avec nous mais en nous. Les autres, qu'on a rencontrés jadis, se rappellent à nous avec constance. Les autres sont le café, le sucre de canne, le thé, le chocolat chaud, les autres sont dans le premier geste du matin." (Le fond des choses, 2013)

Ce qui manque encore aux Français issus de l'histoire esclavagiste et coloniale c'est de pouvoir se nommer. La France assume mal les périodes historiques qui ont pourtant engendré des individus voulant par exemple voter une loi sur les "effets positifs de la colonisation" en 2005. La colonisation a été et continue d'être un système violent, impérialiste, capitaliste et raciste qui broie l'autre dans une quête d'enrichissement personnel, il n'y a pas de projet de partage dans le colonialisme. Ce projet de loi dévoilait avant tout un stigmate de culpabilité égocentrique. Certains français descendants d'esclaves et/ou de colonisés se sont du coup appropriés le regard que le pays porte sur eux, celui de la plantation, mentionné plus haut. Pour eux aussi, "français" veut dire
"blanc". Ils subissent les maux pathologiques du pays. Pouvoir se nommer, c'est pouvoir se dire, se raconter, se représenter, se revendiquer dans le tumulte des voix du monde. Concernant les Français d'ascendance subsaharienne et/ ou caribéenne, le terme "afropéen" s'inscrit dans une réalité contemporaine en lien avec l'histoire passée.

L'afropéanisme peut se vérifier en général dans les divers pays européens qui ont pratiqué le colonialisme. Il transcende les frontières, c'est un creuset d'expériences singulières qui sont connectées intrinsèquement, du fait de la stigmatisation raciale et des conséquences tant économiques, esthétiques, psychologiques… qui en découlent. L'afropéanisme, c'est le fruit de l'entrechoc entre Afrique et Europe qui a créé la "question noir(e)" dans une société blanche. Enfin l'afropéanisme, "c'est ce que l'Europe peut encore espérer produire de neuf, sans doute sa dernière chance de rayonner. C'est le commencement de la post-occidentalité, qui n'est pas la négation du substrat européen, mais sa transformation" nous dit Léonora Miano dans Habiter la frontière.

C'est en lisant les écrits de Léonora Miano que j'ai pris connaissance de cette réalité qui correspondait à mon hybridité pouvant enfin être perçue comme quelque chose de plus apaisant et moins antinomique. En tant que comédienne, Écrits pour la parole qui pour la première fois relate l'expérience noire française sur une scène théâtrale, offre une sphère inédite pour le théâtre en France. La metteure en scène Eva Doumbia a ouvert la voie avec son spectacle Afropéennes adapté à la fois d'Écrits pour la parole et de Blues pour Élise.

Il y a une grande nécessité de se réapproprier la narration quand on subit depuis le début de cette fausse rencontre l'assignation de l'autre. Internet et les réseaux sociaux représentent un grand potentiel pour faire entendre des histoires de vies marginalisées et faire la connexion indispensable entre les expériences afropéennes et/ou afrodescendantes. La web-série britannique Strolling réalisée par Cecile Emeke en est un excellent exemple. Dans chaque épisode de la série, la réalisatrice marche avec un(e) protagoniste qui parle de tout un tas de sujets. Les questions de race, de sexualité, de genre, le capitalisme, les relations amoureuses, la santé psychique, etc. sont abordés par le prisme de l'expérience afropéenne. Il y a également le documentaire afroféministe Ouvrir la voix (Speak up, Make your way) réalisé par Amandine Gay qui dans le contexte français donne la parole aux femmes noires issues de l'histoire esclavagiste et coloniale française dans une approche intersectionnelle.

Se donner des possibles. Pour cela, il faut être à l'écoute des voix inaudibles, marginalisées et en extraire l'essence pour la partager.

1 - Le titre complet de l'ouvrage : 1492 : l'occultation de l'autre.BIBLIOGRAPHIE DE LEONORA MIANO

- Red in blue trilogie, théâtre, L'Arche Éditeur, 2015.

- La saison de l'ombre, roman, Grasset, 2013 - Prix Fémina 2013 et Grand Prix du Roman Métis 2013.

- Habiter la frontière, conférences, L'Arche Éditeur, 2012.

- Écrits pour la parole, théâtre, L'Arche Éditeur, 2012 - Prix Seligmann contre le racisme 2012.

- Ces âmes chagrines, roman, Plon, 2011.

- Blues pour Élise, roman, Plon, 2010.

- Les aubes écarlates, roman, Plon, 2009 - Trophée des arts afro-caribéens 2010.

- Soulfood équatoriale, nouvelles, Nil, 2009 - Prix Eugénie Brazier (coup de cœur) 2009.

- Tels des astres éteints, roman, Plon, 2008.

- Afropean soul, nouvelles, Flammarion, 2008.

- Contours du jour qui vient, Plon, 2006 - Prix Goncourt des lycéens 2006, Prix de l'Excellence camerounaise 2007.

- L' intérieur de la nuit, Plon, 2005 - Prix Louis Guilloux 2006, Prix René Fallet 2006, Prix Montalembert du premier roman de femme 2006, Prix Grinzane Cavour 2008 (pour la traduction italienne, catégorie : premier roman étranger). Ce roman est inscrit au programme scolaire camerounais depuis l'année 2010, pour les classes de seconde. (Source : site officiel de Léonora Miano).

TEXTES NON PUBLIES
- Out in the blue, performance, 2014.

- Le fond des choses, théâtre, 2013 - Ce texte a été mis en espace par Éva Doumbia lors de la Mahogany March 2013 et interprété par la comédienne Atsama Lafosse.///Article N° : 13149


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