[Création ] The Dark Feather

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Une nouvelle inédite de Lansala Delcielo, illustrée par Kirrikoo Pineapple et publiée dans le magazine Afriscope n°49.

Enrick, jeune homme de 24 ans se leva, le réveil retentit, il était 6h00. Il fi t une petite série de pompes, sa toilette, s’habilla et avala un café. La routine, dont son infernal cycle… À 7h00, il regarda sa montre tout en claquant la porte. Après une journée de dur labeur notre jeune pigiste, alias « Feather », rentra. Le moral à zéro, allongé sur son lit, il contempla une photo avec son frère, Eric, bras dessus, bras dessous. Ils avaient 12 ans, l’âge de la rébellion et de la désinvolture, devant l’objectif de leur ami Antonio.
– « Banzaï, dit Enrick accompagné d’une grimace atroce.
– Ce n’est pas une vidéo, débile, rétorqua Éric agacé.
– Ne me traite pas de débile espèce d’idiot !
– Redis-le pour voir, je t’écoute ! »
Ils se roulaient par terre comme des chiffonniers, sous le regard de leur ami.
– « Arrêtez vos bêtises, je croyais que la photo était pour votre grand-mère ! »
L’air idiot ils se dépoussièrèrent l’un et l’autre tout en rigolant pendant qu’Antonio mitraillait.
Il reposa la photo remplie de souvenirs, à bout de forces. Sans prendre la peine de manger, ni de se changer, il s’assoupit. Une insomnie vint le frapper à 4h30. Assis sur son lit, il médita pour chasser ses vieux démons.
Le temps passe et n’efface pas la distance, à l’origine d’incessantes vieilles querelles. La fraternité peut être à double tranchant. Mais quel est le côté de la lame le plus tranchant ? Séparés par la Manche, je ne pouvais pas m’arrêter de penser à lui. Si loin et à la fois si proche. J’étais le plus petit des deux, oui avec les jumeaux, il y bien une hiérarchie. On était constamment ensemble. J’avais parfois la forte impression d’être vaniteux, je marchais comme avec un miroir dans la main. On avait beau être deux embryons de la même cellule, nous étions le jour et la nuit. Lui, un tsunami et moi une sorte d’eau douce. À mon travail, mon rédacteur en chef m’avait menacé car il me trouvait trop tendre. Mon nom était tellement imprononçable pour lui qu’il m’a surnommé Feather. Il me rabâchait sans cesse le même discours : « Tu as une belle écriture mais cela manque de mordant. Tu as des soucis ? Le problème c’est quoi ? Une femme ? Tu es célibataire ? Des filles je peux t’en trouver plein ! Parce que là je n’en peux plus de voir ta face de rat de bibliothèque. Lâche-toi bon sang, envoie-moi du concret ! Tu sais, il y a un point commun entre les larmes, l’encre et le sang, c’est fait pour couler… N’oublie jamais cela ! Si je ne sens pas une nette amélioration, tu pourras te préparer à retourner dans ton bled perdu, à minable land. »
Ce sont les mails que je recevais depuis mon arrivée au sein de cette maudite rédaction. Je devais travailler d’arrache-pied mais n’ayant pas de connexion internet, je me réfugiais à la British Library, une bibliothèque remplie de reliques. Quoi rêver de mieux, internet aux frais de Sa Majesté Barbra Streisand. Partir du domicile familial fut très difficile. Des opportunités se dessinaient devant moi, mais mon départ était, d’après mes proches, un affront. J’étais parti à mes 19 ans, mon frère ne me l’avait jamais pardonné. Pour lui, mon exil était l’allumette qui mit le feu aux poudres. J’ai dû faire le deuil de ma défunte mère, disparue après m’avoir donné sa bénédiction, et le deuil d’un frère enfermé dans un profond mutisme. Le poids de la culpabilité, de la douleur étaient lourd à porter. L’heure passait mais pas mon insomnie.
Le réveil sonna. Il était 6h00. La routine aussi mécanique soit-elle reprit son rythme. Cette horloge vivante prit la porte de son domicile à 7h00. La porte se rouvrit et annonça son anormal retour avec le visage transfiguré. Il n’était que 7h05. Il avait une lettre dans la main et dans l’autre un carton. Il posa le carton délicatement sur la table et tel un maestro il enchaîna de violents gestes, rythmés par des cris de douleur perçants. Une rage profonde le traversait, elle montait en lui crescendo jusqu’à lui faire imploser toutes les veines de son crâne. Une personne toqua à la porte.

– « Enrick vous allez bien ? C’est votre voisine Madame Douglas !
– Oh, Je suis désolé pour le bruit, j’ai eu une terrible nouvelle !
– Oh, je comprends… Mais les mauvaises nouvelles cachent souvent une bonne nouvelle, tout dépend de l’angle sous lequel on se place ! J’espère que ça va aller mon garçon, je repars c’est l’heure de mon feuilleton.
– Je vous remercie. »

Ces agissements lui drainèrent toutes ses forces, il s’assoupit, la lettre à la main. Son téléphone sonna sans relâche sur les coups de 10h00. C’était Monsieur James, rédacteur en chef le jour, maître chanteur-la nuit.

– « Feather !
– Oui Monsieur…
– Où est mon article, pauvre demeuré ?
– Je n’ai pas pu le faire Monsieur j’ai eu un empêchement.
– Je m’en fiche royalement, qu’il pleuve, qu’il neige, qu’il vente… On doit impérativement sortir un article pour l’édition de ce soir ! Vous me décevez petit ingrat, la carte de presse vous pouvez vous la mettre où je pense fiston.
– Je comprends Monsieur, donnez l’article à Jones et je vous promets que demain je vous envoie une édition spéciale.
– Vous avez un sacré culot petit salopard, je vais fermer les yeux pour cette fois. »

Monsieur James n’était pas bien méchant mais il tenait ses rédacteurs et ses pigistes d’une main ferme. Il était toujours furieux contre le monde entier. On ne pouvait pas lui en vouloir d’être né fataliste. La seule chose qui le faisait sourire c’était les éditions spéciales. Une rubrique où il était possible de parler de n’importe quoi dans un style débridé de vieux polar. Il relut la lettre de nombreuses fois jusqu’à l’épuisement. Des larmes clôturèrent ses lectures à chaque fois. Le visage toujours aussi marqué, il se mit à écrire frénétiquement. Comme investi d’une mission, il écrit jusqu’au matin. Parmi toutes ses feuilles en chute libre sur la table, il y avait ce texte.

« Le détective

Je suis là assis sans grande conviction,
elles se promènent nichons à l’air
et jouent de leurs charmes avec dévotion.
Je me noie dans mon verre, je baille au crépuscule.
Je suis comme d’habitude mal luné, il me fallait des réponses
et mon indic, la nuit, allait m’y aider.
Troublante obscurité, qui vient noircir mon coeur.
Touchante sincérité, qui me profère des horreurs.
Je suis un électron instable, sans atomes crochus.
Avec quelques jabs, quelques crochets, je paye pas la note
en demi-croche.
Garçon j’ai encore un verre à élucider.
Tu sais que l’alcoolisme se propage comme le sida,
j’avance avec mes 6 dards, mes bébés, mes cigares.
Je tire et cela te touchera tôt ou tard.
J’étais au service de l’ordre et maintenant du crime.
J’ai tellement vu de crânes, je suis dans ce caniveau,
ce carnaval depuis bien longtemps, que maintenant je fais
cavalier seul. »

C’est un des nombreux textes au parfum imbibé de Jack Daniel’s qu’avait écrit Feather.
Le lendemain matin il l’envoya depuis la British Library. C’est le premier texte qu’avait lu Monsieur James en arrivant au journal.
– « Écoutez-moi tous, nous avons un départ et une arrivée au journal !
Le regrettable Feather va nous quitter, sa médiocrité légendaire devenait trop agaçante. Laissez-moi vous présenter notre nouveau membre,  » The Dark Feather « . C’est pour ce jeune l’heure de l’émancipation, et de fouler la cours des grands. Je vais l’appeler tout de suite.
– Feather, c’est Monsieur James !
– Je tiens à dire que ton dernier papier m’a drôlement surpris. Tu te réveilles enfin, c’est fantastique ! On aurait dit les déboires d’un vieux briscard, dans un monde qui n’est plus de son époque, où il n’a plu sa place. À partir de maintenant tu es  » The Dark Feather  » mon garçon,ton nouveau style de cow-boy débraillé, ton sarcasme grinçant m’ont beaucoup plu.
– Ah ?
– Mais…comment ce déclic est-il arrivé ?
– J’ai reçu une enveloppe de ma seule famille, mon frère. Une lettre et ses cendres. Mon jumeau, qui était tout pour moi malgré la distance et les silences entre nous. Éric était gravement malade et hospitalisé… Il ne m’a pas informé car il ne voulait pas que je vienne. Il m’a toujours soutenu dans l’ombre. Aujourd’hui il est avec moi et nous ne faisons plus qu’un. »

///Article N° : 13919

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