Après Fauve (2018), court métrage multiprimé et nommé aux Oscars, le Québecois Jérémy Comte a réalisé Paradise, en première à Berlin et en sortie le 12 août dans les salles françaises. Tourné entre le Ghana et le Québec, il reste centré sur des jeunes aux prises avec des situations morales intenses, mais cette fois dans le cadre d’un rapport nord-sud où s’entrecroisent gangs de rue, arnaques affectives et quête d’un « paradis » aussi intime que politique.
Au Ghana, Kojo, adolescent marqué par la disparition de son père en mer, se rapproche des gangs sans parvenir à combler le vide qu’il ressent. Pendant ce temps, au Québec, Tony, en quête de repères, s’interroge sur l’homme dont sa mère est amoureuse et qui pourrait être le père qu’il n’a jamais connu. Entre la lente déchéance de l’un et la recherche d’identité de l’autre, un lien insoupçonné se tisse entre deux jeunes que tout semble séparer.

Paradise repose ainsi sur une structure à double foyer : deux familles, deux territoires, deux imaginaires affectifs qui se répondent à distance. Les deux garçons partagent une même absence – celle du père – et une même hantise : trouver une figure de confiance dans un monde fragmenté par la violence sociale, la précarité émotionnelle et les illusions numériques. Rien que de très actuel !
Ce film est né d’une expérience adolescente et travaillée par Jérémy Comte depuis près de dix ans. Ce temps long a nourri chez lui la conviction qu’il n’y avait pas d’autre manière de raconter cette histoire que de montrer « les deux faces d’une même pièce » : un Nord et un Sud reliés par les technologies, mais aussi profondément désalignés dans leurs horizons de vie et leurs économies affectives.

Le dialogue numérique, censé rapprocher, produit un sentiment de déconnexion et de malentendu. Paradise parle ainsi d’amour et de confiance, alors que l’époque est marquée par la haine et la division. Il invite en trois grandes parties à un voyage émotionnel. La première installe le mystère et l’énigme : un cargo en flammes, une figure masculine fuyante, une arnaque en ligne sur fond de solitude affective. La deuxième se concentre sur le drame, creusant les trajectoires familiales, les blessures intimes, les frustrations d’un deuil ambigu qui ne connaît pas de résolution claire. La troisième penche vers le film d’action, sans jamais offrir la clôture rassurante qu’on attend du genre.
On passe du simili‑thriller réaliste pour s’ouvrir à quelque chose de plus méditatif, voire métaphysique. Les frontières morales s’estompent alors que chaque personnage se débat avec ses propres illusions, ses propres paradis artificiels – qu’ils soient affectifs, spirituels, religieux ou financiers.

La trajectoire de Kojo renvoie à la culture des gangs et aux activités illégales, mais le film refuse le sensationnalisme. Jérémy Comte et son co‑scénariste Will Niava, Ghanéen installé à Montréal, ont mené une recherche approfondie sur le terrain, rencontrant ceux qu’en Côte d’Ivoire on appelle les « brouteurs », documentés par Joël Akafou dans Vivre riche. De cette immersion naît un personnage qui a d’abord quelque chose de l’« enfant de chœur » : charismatique, magnétique, pris dans un monde intérieur contradictoire.
Son rapprochement des gangs et des brouteurs n’est jamais posé comme une dérive purement individuelle, mais comme la réponse bancale d’un adolescent à une absence de repères, à un vide affectif et économique. Kojo bascule, mais ne perd ni sa culpabilité, ni son intuition que ce qu’il fait fissure le lien et détruit la possibilité de confiance.

En face, Tony (Antoine) incarne la tentative de reprendre la main. Skateur sûr de lui, parfois à l’excès, il croit pouvoir contrôler la situation, démasquer l’arnaqueur, le prendre à son propre jeu. Mais à mesure qu’il s’enfonce dans cette logique, sa façade se fissure : la revanche se paye d’une nouvelle forme d’aveuglement, d’une obsession qui le fait entrer dans le même système de mensonge et de manipulation qu’il prétend dénoncer.
Paradise suggère ainsi que la prédation n’est pas à sens unique : si les brouteurs capitalisent sur la solitude et le besoin d’amour des « victimes » du Nord, la réponse de Tony rejoue elle aussi une volonté de puissance, de contrôle, que l’histoire coloniale a fortement structurée. En voulant déjouer l’arnaque, il absorbe les règles du jeu, se laisse contaminer par une économie de la suspicion où plus personne ne croit à la parole de l’autre. Le film en fait un personnage tourmenté, obsédé, dont la quête d’une figure paternelle se confond avec la volonté de rester maître de son propre récit.

Les brouteurs exploitent la solitude, manipulent les émotions, mais ils se légitiment aussi comme les bénéficiaires tardifs d’une « dette coloniale » jamais payée. Leur « paradis » est celui d’une échappatoire, d’une ascension sociale fulgurante, d’une réparation symbolique face à un système qui les a tenus en bas de l’échelle. Le film prend soin de ne pas réduire ce monde à un simple folklore criminel : la collaboration avec Will Niava, les repérages au Ghana, l’utilisation d’un vrai spiritualiste pour la séquence du juju, tout cela inscrit la trame ghanéenne dans une réalité complexe, faite de croyances, de débrouille, de codes moraux propres. Loin d’un regard exotisant, Paradise tente de faire émerger l’humanité commune des deux jeunes sans pour autant voiler les zones grises de leurs pratiques.
Le titre Paradise cristallise ainsi la tension du film. Pour Kojo, Tony et les brouteurs, le paradis est d’abord une fiction – un endroit mental où l’on se réfugie pour endurer la douleur, comme Comte lui‑même y a été invité lors d’un grave accident de moto. C’est un fantasme nécessaire, mais aussi potentiellement aveuglant : chacun s’accroche à son paradis artificiel pour anesthésier l’inquiétude, la solitude, le deuil ambigu.
Le film se construit ainsi comme une exploration de la croyance et de l’aveuglement. Comte ne cherche ni à embellir ni à offrir de résolution morale. A nous de juger. Paradise est moins l’histoire d’un « méchant » que celle de destins traversés par des cycles générationnels de perte et de violence. Il tente de déplacer la cruauté du rapport Nord-Sud vers l’horizon d’un espace pacifié, fragile et incertain, où l’on accepte de regarder la douleur de l’autre sans la convertir immédiatement en revanche ou en exploitation. C’est sans doute dans ce désir d’apaisement que se loge la singularité de ce premier long métrage : ambitieux, inégal, mais habité par cette interrogation sur ce qui nous relie, à travers océans et écrans, dans un monde saturé de méfiance.


