Memory of Princess Mumbi, de Damien Hauser

Afrofuturisme mélancolique et mélo sous IA

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En sortie le 26 août 2026 dans les salles françaises après sa sélection à Venise et Toronto, Memory of Princess Mumbi, de l’helvético-kenyan Damien Hauser, arrive comme un ovni  avec une esthétique afrofuturiste décomplexée : un faux documentaire sur les conséquences de la guerre qui se transforme en film sur le cinéma lui‑même, tout en explorant combien une personne aimée peut continuer de nous hanter.

Cela se voudrait sérieux au départ, sauf que nous sommes en pleine science-fiction : dans une Afrique futuriste marquée par la guerre, Kuve veut cerner la dépression que laisse la violence. Mais l’actrice sélectionnée pour poser les questions fait dérailler le film : elle ne s’interroge plus sur les traumatismes de la souffrance mais comment on la fabrique à l’écran pour faire un bon film. Mumbi conteste le dispositif et questionne l’usage de l’intelligence artificielle pour rendre les gens plus dépressifs, remettant en cause au passage le regard occidental en quête de drames. Le récit orchestré par la voix-off de Kuve glisse alors vers la responsabilité du réalisateur, tout en laissant quand même la dépression irriguer le cœur du film, tant il tourne autour de la relation fragile, puis fracturée, qu’il entretient avec Mumbi.

Au fond, Memory of Princess Mumbi se présente comme un hommage mélancolique à une actrice disparue. Mumbi devient une présence fantomatique, qui hantera le film jusqu’au bout. Même absente, on la retrouve dans tous les plans. Hauser, qui joue le rôle de Damien, l’ami metteur en scène de Kuve dans le film, fait du deuil une matière de cinéma : chaque scène semble chercher à la rappeler, à la retenir. Le film explore autant la difficulté de représenter l’absence que la persistance d’une présence qui ne quitte pas le cadre.

Formellement, Damien Hauser fait feu de tout bois. Son film mélange documentaire, fiction, mockumentaire, clip musical, film‑essai, comédie et romance, dans des décors afrofuturistes et un montage qui saute d’une époque à l’autre. On trouve même des effets spéciaux démultiplicateurs et de l'incrustation qu’avaient inaugurés Jean-Christophe Averty (1928-2017) à la télévision ! Les images générées par IA débordent : villes recomposées, architectures et vaisseaux incroyables, textures numériques qui dessinent une Afrique de 2093 comme un royaume reconstruit sur les ruines d’une grande guerre. Cette joyeuse exubérance visuelle déborde à chaque image quand elle n’est pas référence au cinéma de genre appuyée par la musique. Mais loin d’être naïve, elle est traversée d’un doute : Mumbi refuse l’IA, refuse que sa douleur soit transformée en matériau graphique. Le film ouvre ainsi un débat frontal sur l’éthique de l’IA au cinéma, entre fascination pour ses possibilités et rejet d’une machine qui falsifie la réalité, sauf qu’il l’utilise largement !

La bande sonore pousse encore plus loin cette sensation de trop‑plein. Voix-off omniprésente, musiques, clips, chansons : tout s’entremêle, commente, contredit, surenchérit. Kuve expose ses hésitations, révèle les coulisses du tournage et installe une distance ironique. Les musiques et les séquences de danse injectent une énergie pop, des bulles de joie au cœur d’un récit hanté par la mélancolie. Jusqu’à un point de saturation. Et c’est voulu : ce trop‑plein oblige à prendre du recul, à interroger ce qu’on est en train de regarder.

En perspective, les débats sur le regard occidental. Dépression, guerre, trauma : le film flirte avec le type de récit attendu quand il s’agit de l’Afrique. A travers les dialogues entre Kuve et Mumbi, Hauser met en cause la mécanique qui consiste à rendre la souffrance plus spectaculaire pour séduire un public extérieur. Mais en creux, il pose la question qui fâche : qu’est‑ce que les spectateurs africains veulent réellement voir ? Memory of Princess Mumbi refuse de trancher, mélange douleur et futur, cicatrice et joie, critique et romance, comme pour dire qu’aucun récit unique ne peut suffire.

Ce chaos apparent est pourtant tenu. Le film donne l’impression d’une improvisation entre copains tournée dans l’énergie du moment, mais affiche une construction très maîtrisée. Les discussions de plateau, les essais, les ruptures de ton, les glissements entre documentaire et fiction sont orchestrés pour que tout ait l’air d’une spontanéité permanente. Ce faux bricolage devient la signature du film : on a le plaisir d’un cinéma indépendant, collectif, sans filet, tandis que l’architecture narrative tend à réduire le bonheur de la transgression tant elle reproduit les schémas du mélodrame (amour déjanté, impossibilité, fuite, pathos). Derrière l’ironie perce l’émotion lacrymogène du drame sentimental à l’américaine.

Il est vrai que l’esthétique afrofuturiste est très réussie. C’est le grand terrain de jeu de Hauser. Il imagine une Afrique de 2093 où le réel et le virtuel se mêlent dans des décors luxuriants, des costumes hybrides, des environnements à la fois familiers et étranges. Ce futur n’est jamais pur, ni triomphal : il reste hanté par la guerre, la dépression, les fantômes. Memory of Princess Mumbi propose ainsi un afrofuturisme mélancolique, traversé par l’IA dans une profusion de musiques et d’images, mais qui ne renonce ni à la mémoire ni à la question du regard. Un film qui déborde, qui s’essouffle parfois, mais qui ne cesse de relancer le débat sur ce que les cinémas d’Afrique peuvent et veulent être aujourd’hui.


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